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IMPRIMERIE DE H. FOURNIER,
RORDi ssiiriy n*. 14.
HISTOIRE
DU SOULÈYSMEIiT
DES PAYS-BAS
SOUS PHILIPPE II , ^ >
ROI D'ESPAGNE , ^^\^<^^
T&ÀDVITB DB l'àXIEMAND 9 ]>& Fr SGHILU»,
PAR LE M". DE GHATEAUGIRON ,
Mimu DO comia-tiKÉBàii dv DivAmmaar m la $êmmm.
TOME I.
PARIS,
TV' ^
A. SAUTELET ET C«e, LIBRAIRES,
PLAGE DE LA BOUESE,
M DCCC XXVII.
Schiller est à la tète des historiens philosophiques ,
c*est-à-dire de eeux qui considèrent les faits comme
des raisonnemens à l'appui de leurs ofûnions. La Ré-
volution des Pays-Bas se lit comme un plaidoyer
plein d'intérêt et de chaleur.
( Dk L'ÂLLUcAGiri , par Inad. dk Stabl. }
J ^ J
% rrié
*
[ . PREFACE
i
"1
II
DU
TRADUCTEUR
L'ëxehpijë d'un peuple secouant le joug de l'op-
pression avait été doqné au quatorzième siècle
par les pâtres de THelvétie ; mais le succès isolé de
ces montagnards Qe pouysiit entraîner, des consé-
quences qui alarmassent les souverains : aucune
nation ne pensait à les imiter. C'était au plus gr^nd
événement du seizième siècle , à la réformation ,
qu'était réservé le pouvoir de remuer le monde.
La liberté de conscience devait rencontrer à
«^ chaque pas des adversaires et des obstacles avant
d'être tolérée à coté de la religion dominante, et
dans ce mouvement général les intérêts politiques
^ se compliquaient presque partout avec les intérêts
^ religieux. Une partie de l'Allemagne , la Suède, le
Danemarck, l'Angleterre, avaient déjà adopté les
croyances nouvelles , qui combattaient encore en
427775
VJ PEÉFAGE
France pour y obtenir le droit de naturaUté.
Charles-Quint, obligé de reconnaître le Protestan-
tisme au-delà du Rhin, le repoussait des Pays-Bas
par les supplices ; mais il respectait les droits de
ses sujets flamands , et cette artificieuse politique
leur faisait supporter les cruautés exercées pour le
maintien de l'ancienne croyance. Philippe n, au
contraire, implacable ennemi de toute liberté ,
haïssait à la fois dans les Belges l'amour de leurs
privilèges et le penchant d'un grand nombre
d'entre eux pour les nouvelles doctrines. Une
soumission incomplète , l'audace de penser autre-
ment que lui, étaient deux crimes impardon-
nables aux yeux du souverain absolu des Espagnes.
L'asservissement des Flamands au régime politique
et religieux des Espagnols fut dès-lors plus qu'un
projet dans la tête de Philippe, il devint une pas-
sion de son cœur; il y sacrifia ses trésors et ses
armées.
Telle est l'action mémorable dont Schiller a
commencé l'histoire; il est à regretter qu'il ne l'ait
point terminée. Ce fut en composant la tragédie
de don Carhs^ que les recherches de ce grand
poète sur l'époque à laquelle vivait son héros , lui
firent naître le désir de traiter ce sujet. La pre-
mière partie, la seule qu'il ait achevée, parut à
DU TRADUCTBDR. VÎj
Leipsick en 1788; elle ne va que jiisqu^à l'arrivée
du duc d'Albe dans les Pays-Bas en 1 568.
Cette époque si intéressante avait déjà occupé
la plume de plusieurs écrivains. Strada , Bentivo-
glio , de Thou , ont présenté le tableau de cette
révolution célèbre avec plus ou moins de fidélité
et de talent ; mais les récits qui , avant Schiller,
retraçaient le mieux la situation et les moeurs des
Belges, l'esprit et la marche des événemens, le
caractère et les faits importans de la guerre, se
trouvaient dans les annales de Grotius, souvent
dignes de Tadte , et dans l'histoire de Philippe II
par Watson. Un Belge, Yandervinckt , est aussi
l'auteur d'une histoire de ce temps ^ il est re^
nommé pour Vexcuctitude et V étendue dç ses re-
chercheSf la justesse et V impartialité de ses juge-
mens et par son ardent amour pour sa patrie.
( Préfacé de M. de eioët.)
L'ouvrage de Schiller, tout incomplet qu'il est,
jouit d'une célébrité européenne ; il la mérite par
l'étendue, la pro£Dndeur et la justesse de ses viies,
par son habileté à démêler les causes des événe-
mens, surtout par l'art de peindre le caractère
des principaux personnages, et de deviner, pour
ainsi dire, les motifs secrète de leurs actions. Une
grande connaissance du cœur humain , la vigueur
et l'éclat du ft^Ie, un respect religieux pour la vé-
rité, une noble impartialité placent son livre au
rang des meilleurs écrits historiques. Cette impar-
tialité est si franche, que tout son amoor pour
la liberté ne lui défend pas de louer dans les
hommes qui la combattaient alors, les qualités et
les talens qu'il reconnaît en eux. Cet amour ne
l'aveugle pas non plus sur les dé&uts et sur les
erreurs des cheh de l'insurrection b^e. Sa con-
science s'élève au-dessus des illusions de l'enthou-
siastne. Dana son excellente introduction, il juge
les hommes et les choses en écrivain supérieur,
qu'aucune prévention n'égare< Les Belges, froids ,
mais attachés à leurs privilèges et aux droits qu'ils
tenaimit de leurs ancêtres, luttant avec une éner^
gie et une constance admirables pour le maintien
de ces droits contre une puissance colossale et
acharnée à leur perte, ne lui sonblaient pas ce-
pendant aussi dignes d'intérêt, que ces Grecs,
enthousiastes de la gloire et de la liberté, qui
se dévouaient avec le plus brillant courage dans
tes champs de Platée et de Marathon. Il les loue
pour leurs vertus réelles et non pour celles qu'on
leur attribuait. Comme le cardinal de Retz, l'his-
torien îdlemand brille souvent par des maximes
profondes qu'il sait à propos mêler à ses récits.
DU TRADUCTEUR. IX
0>iiime Voltaire, il est philosophe; mais son amotir
pour l'humanité est sans alliage de passions hai-
neuses* Il ne recherche point le scandale , et sa
philosophie ne le rend pas Tennemi delà religion.
Tandis que quelques écrivains anglais invectivent
sans cesse contre le papisme, Schiller, protestant
comme eux , avoue consciencieusement la sagesse
de plusieurs pontifes et les bienfaits de la religion
cathoUque. C'est contre les bourreaux de l'huma*
nité qu'il réserve l'indignation de l'homme de
bien, et l'inquisition seule le trouve inexorable.
Dans Schiller , l'historien rappelle le poète ;
en lisant ses chefs-d'œuvre dramatiques , on est
frappé de la vérité avec laquelle il retrace les moeurs
du temps , le caractère et les habitudes de ses per-
sonnages. Cette vérité de coloris, dont le prix est
si bien senti de nos jours , charme dans Guillaume
Tell , dans Marie Stuart , dans fTaUenstein et
quelquefais dans Jeanne if Arc ^ ainsi que dans
l'Histoire des Pays-Bas. Habile comme poète à
dessiner les caractères, Schiller comme historien,
excelle dans les portraits. Son pinceau est d'une
hardiesse remarquable; à la finesse de l'observa-
tion il joint la rapidité du style et le bonheur de
l'expression. Il peint souvent d'un trait. Je citerai
entre autres les portraits du cardinal Granvelle, de
X VBÊrXCE
Philippe II, du comte d'Egmont et du prince
d'Orange.
Quelques défauts cependant me semblent obs-
curcir ces qualités solides et brillantes. Souvent il
reproduit une idée sous toutes les formes , en tire
toutes les conséquences, et ne la quitte qu'après
l'avoir épuisée. Ainsi que le grand Corneille^ il se
replie souvent sur lui-même , et répète sa pensée
en variant seulement les mots. Ces redites sont des
embarras dans une traduction, surtout lorsque
la célébrité de l'auteur impose le devoir d'une
fidélité minutieuse , quoique l'on sente le besoin
d'abréger.
Soit qu'on ait fourni à Schiller d'infidèles
extraits , soit qu'il ait puisé à d'autres sources que
celles qu'il indique, chez lui les citations et les dates
n'ont pas toujours une exactitude scrupuleuse.
Dans ce cas , le devoir du traducteur est de réta-
blir l'ordre des faits et le texte cité dans les notes.
C'est aussi la tâche que je me suis imposée.
Il n'existe en français qujune seule traduction
de THistoire du soulèvement des Pays-Bas. Cette
traduction, peu connue hors de la Belgique, est
de M. de Cloët , ancien professeur de rhétorique
au collège d'Alost ; elle a été imprimée à Bruxelles
en 1 8a I . Il ne me conviendrait pas de porter un
DU TRADUCTEUR. xj
jugement sur ce travail , et je me bornerai à
faire remarquer qu'il est incomplet. M. de Cloêt
avoue lui-même ( page 4 d® sa préface) qu'il
s'est permis des suppressions. Il y déclare n'avoir
pas cru pouvoir traduire certains passages qu'il
a jugés inspirés par un zèle outré contre la reli-
gion catholique. Il a retranché ce que l'esprit
de secte lui paraissait avoir dicté à l'auteur,
dont il reconnaît cependant en général la rare
impartialité. Je ne saurais partager les scru-
pules de M. de Gloët. Les principes religieux
d'un écrivain protestant ne pourraient , à mon
avis , blesser les catholiques : et je n'ai pas
pensé qu'il fallût altérer un texte , parce que les
croyances de l'auteur ne sont pas les miennes. J'ai
cru au contraire devoir faire connaître Schiller
tel qu'il s'est montré; et si l'intolérance l'avait
rendu quelquefois injuste , je me reposerais sur
l'histoire du soin de lui répondre.
L'époque retracée par la plume habile de l'écri-
vain allemand n'est pas seulement signalée par la
lutte glorieuse dont il a esquissé le tableau. Les
efforts du Tibère espagnol pour étendre partout
sa domination, anéantir, en Angleterre comme aux
Pays-Bas, la liberté et la réformation; la résistance
courageuse d'Elisabeth, cette grande fondatrice
Xij FRliFACE
de la puissance anglaise ; la guerre civile politique
et religieuse dans notre malheureuse patrie; les
armes et les intrigues de Philippe soutenant et fo-
mentant les fureurs d'une ligue impie, pour usur-
per le trône de nos rois ; l'immortel Henri ayant
à combattre le Saint-Siège , l'Espagne, les ligueurs
et les jésuites, et par ses vertus et sa fermeté,
triomphant à la fin de tous ses ennemis; quel
spectacle ! quelle époque ! Combien de caractères
imposans s'élèvent au sein de ces tempêtes et
nous pénètrent d'admiration! L'Hospital, Condé, les
Coligny, Sully, Duplessis-Mornay , Lanoue , et ces
Guises , si Êictieux , mais si brillans de talens, d'es-
prit et de vaillance ! Dans cet âge demi-barbare ,
il y avait de l'énergie et de grandes âmes : le sei-
zième siècle est l'époque des esprits vigoureux.
La corruption des moeurs ne dépassait guère cer-
taines limites , et les excès en ce genre semblaient
- renfermés dans le cercle d^une cour où la dépra-
vation avait été introduit^ par Catherine de Mé-
dicis comme le principal ressort de sa politique.
Les poisons de l'^goïsme et d'une honteuse vé-
nalité n'avaient pas infecté tous les rangs. Les âmes
n'étaient point énervées par les lâches calculs
d'une vile cupidité. Il y avait beaucoup plus de
fanatisme et moins d'hypocrisie qu'aux temps
DTÎ TRADUCTEUR. xiij
OÙ nous vivons ; malgré notre civilisation , la con-
science, pour trop de gens, est devenue un mot
vide de sens et presque un objet de moquerie.
Cependant le plus grand malheur pour un peuple,
c'est Fabsence de force morale et de conscience ;
car la conscience est la vie. Le fanatisme et les
crimes* qui troublent la société excîtejat î'effroi ,
mais n'inspirent pas toujours le dégoût et le mépris.
Le fanatique est un être égaré et non corrompu.
On peut ne pas désespérer d'un peuple qu'animent
des passions fortes , et qui même s'abandonne à la
férocité; mais si l'intérêt personnel avait tellement
dégradé les âmes que, dans l'impuissance de toute
énergie, même criminelle, trop faibles pour le
fanatisme , elles ne fussent plus capables que
d'hypocrisie , alors il ne resterait plus à l'honnête
homme qu'à détourner les yeux et à se réserver
pour des temps meilleurs.
Aulnay, 3o jauvier 1827.
H. Dç Chateaugiron.
OUVRAGES
CITÉS DANS CETTE HISTOIRE.
MÉMOIRES historiques sur les guerres du seizième
^ècle dans le Comté de Bourgogne (parM. Grœppin.)
Besançon, J. F. Couché, 1788, in-8*, 2o5 p. — Pièces
justificatives, 5i p.
Histoire du cardinal Granvelle. Paris , Dy|chesne ,
1761, in-8%6i5 pages.
Commentaires mémorables de Don Bernardin de
Mendoce. Paris , G. Choudière, 1691, p. in-8% 34a
folios sans la table.
C. Suetonius tranquillus. Parisiis, è typographiâ
regiâ, 1644? in-12, 558 p. et Tindex.
C. Tacitus, ex J. Lipsii editione cum notis H. Grotii.
Lugd. bat. ex officinâ Elzevirianâ, i64o, p. in-ia ,
746 p. et l'index.
J. Caesaris quae extant omnia. Cum notis variorum.
Lugd. Batavorum, 171 3, in-8^.
Histoire du règne de Philippe U, par Watson,
( tr. par Mirabeau.) Amsterdam, Changuion , 1778,
4 vol. in-ia.
OUVBAGES GIT^S. XV
«
L'histoire des Pays-Bas, d'Emmanuel de Meteren,
depuis i3j5 à i6ia, trad. du flamand en français.
La Haye, i6i8, in-fol., 7120 folios, plus la Vie de
Meteren et les tables.
De rébus belgicis. tom. I , in-4''- ( Recueil de
pièces sur les troubles des Pays-Bas. Biblioth. du
Roi.)
Histoire universelle de Jacques-Auguste de Thou ,
depuis 1 543 jusqu'en 1607. Londres, 17349 16 vol.
in.4*.
Richardi Dinothi, de bello civili belgico. Basile ,
apud Conrad Waldkirck, i586, in-4°.
Histoire générale des Provinces-Unies (par De-
jardin et Sellius.) Paris, Simon, 1767, 8 vol. in-4*.
H. Grotii annales et historiae de rébus belgicis.
Amstelodami. J. Blaeu, 1657, ^^'f^^-
Famiani Stradae , de bello belgico. Antuerpiae ,
1640, 2 vol. in-8®.
Les Mémoires de Philippe de Gommine. Leyde,
Elzevir, 1648, in- 112.
Belgarum aliarumque gentium annales, auctore
EverardoReidano, in-fol.,Lugd. Batav. J. Maire, i633.
N. Burgundi historia belgica, ab anno i558. In-
golstadii, i6i|^, in-4'*.
XVJ OUVRAGES ClTléS.
Gomelii Pauli Hoynck von Papendrecht Ânalecta
belgica in sex partes divisa. Hagœ comitum y 1 745 ,
6 vol. in-4^.
Histoire métallique des dix-sept provinces des Pays-
Bas, trad. du hollandais de Yan^Loon. La Haye,
Gosse, 17351, 5 vol. in-fol.
Histoire générale de la guerre de Flandres , par
Grabrîel Cbappuys , édition nouvelle , Paris, Robert
Fouet , i633. in-fol.
Histoire de Philippe H, par Alexandre Dumesnil.
in-8*, Paris, i8a5.
PRÉFACE DE LAUTEÙR.
.. Ey lisant, it y a quelques années, l'histoire de
la révolution des Pays-Bas sous Philippe II, dans
. ^excellente relation de Watson, je me sentis saisir
d'un enthousiasme que les événemens politiques peu-
vent rarement inspirer. Mais, après ua examen plus
attentif, je crui remarquer que la cause de cet en-
thousiasme venait moins du livre en lui-même que
des illusions de mon imagination, qui lui avait prêté
justement 1^ caractère qui m'avait tant séduit. J'eus
alocB le désir de rendre ces subliities sensations du-
rables, de lo6 iqultiplier^ de les fortifier et de les trans-
.mettre aux autres. C'est à ce motif que ce livrç doit
^son'origia».
L'exécution de ce projet me conduisit plus loin que
je ne l'hais pensé d'abord* Une connaissance plus ap-
profondie de mon sujet me fit bientôt apercevoir d^
vides auxquels j^*ne m'étais pas attendu , de vastes la-
cunes à remplir, des contradictions apparentes à faire
disparaître^, des faits isolés à rattacher aux autres iaits.
Mc^QS pour remplir nlon histoire d'une foule d'évé-
nemens nouveaux que pour chercher la clef de ceux
.1. î
•
»
9
2 PRÉFACE DE l' AUTOUR.
que j'avais déjà recueillis, je remontai aux sources
mêmes, et c'est ainsi que ce qui n'avait été destiné
qu'à être une esquisse générale, s'étendit et devint
une Histoire complète.
Cette première partie, qui se termine au liioment
oïl la duchesse de Parme quitta les Pays-Bas, ne doit
être considérée que comme une introduction à la ré-
volution proprement dite, qui n'éclata que sous le
gouvernement de son successeur. Je crus devoir con-
sacrer à cette époque préparatoire d'autant plus d^
soins et d'exactitude que dans «on opinion ces deux
qualités manquent à la plupart des écrivains qui
ont traité le même sujet avant moi , et que je regar-
dais cette époque comme la source de tous les évé-
nemens qui suivirent. Sr l'on trouve cette première
partie trop pauvre en faits importans, trop remplie de
répétitions et de détails minutieux ou qui paraissent
l'être , et en général trop lente dan$ la marche de
l'action , on doit se rappeler que toute la révolution
sortit peu à peu de ces faibles commencemens , et que
de grands résultats naquirent d'une foule de circon-
stances qu'il serait difficile d'apprécier séparément.
Une nation semblable à celle que nous voyons ici
devait faire les premiers pas avec lenteur, réserve et
incertitude ^ mais pour marcher au but ensuite avec
d'autant plus de rapidité. Je l'ai imitée en écrivant
l'histoire de ce soulèvement. Plus j'arrêterai le lecteur
à l'introduction , plus il se familiarisera avec les prin-
PREFACE DE l'auteur. 3
cipaux acteurs de ce grand drame politique , et avec
le théâtre sur lequel il les voit figurer; plus je le con-
duirai avec promptitude et assurance à travers les
temps qui suivront , parce qu'alors l'abondance des
faits m'interdira cette marche timide et cette trop
grande fécondité de détaiL
Ou ne peut se plaindre^ en écrivant cette histoire,
de la disette d'auteurs originaux , mais bien plutôt de
leur multiplicité ; il faudrait en effet les avoir lus tous
pour retrouver cette clarté que fait perdre la lecture
de beaucoup tf entre eut. Parmi tant de récits diffé-
rens et entièrement contradictoires du même &it, il
est difficile de saisir la vérité, qui dans tous est en par-
tie voilée, et qui dails aucun ne se montre entièrement
h découvert et dans toute sa pureté. J'ai pris pour
|[uides dans cette première partie, Strada, De Thou,
Reidanus, Grotius , Meteren, Burgundius, Meursius,
Bentivoglio et quelques historiens plus modernes; les
mémoires du conseiller d'état Hopper, la vie etlacor^
respondance de son ami Yiglius , les actes du pro-
cès des comtes de Hoorn et d'Egmont , l'apologie du
prince d'Orange, et plusieurs autres écrits. Une com-
pilation, digne d'un titre plus honorable, rassemblée
soigneusement et dans un bon esprit , rédigée avec
une impartialité, une fidélité bien rare^ m'a rendu
des services très-importans ; indépendamment de
beaucoup d'actes authentiques , que je n'aurais jamais
pu me procurer, elle renferme encore les ouvrages
4 PRÉFACE DE L'AUlisUR.
précieux de Bor, Hooft, Brandt, Leclerc et autres
dont je ne possédais qu'une partie, ou qui ne pou-
vaient m'être d'aucune utilité , puisque la langue
hollandaise m'est inconnue. Cette compilation est in-
titulée : Histoire générale des Provinces - Unies ,
imprimée en Hollande dans le cours de ce siècle (i).
Un écrivain, d'ailleurs très-médiocre^ Richard Dinoth,
m'a été cependant utile par des extraits de quelques
brochures qui se sont perdues depuis long-temps. J'ai
vainement cherché à me procurer la correspondance
du cardinal Granvelle , qui sans doute aurait aussi
répandu beaucoup de lumière sur cette époque. Le
livre sur l'inquisition d'Espagne que mon excellent
compatriote , M. Spittler, professeur à Gottingue , a
donné récemment au public est venu trop tard à ma
connaissance, pour me permettre de faire usage de
cet écrit aussi solide qu'ingénieux.
Plus je me suis convaincu de l'importance de cette
Histoire,. et plus j'ai regretté qu'il ne m'ait pas été pos-
sible , comme je l'aurais désiré, d'en étudier tous les
détails dans les sources primitives et dans les do-
cumens contemporains, de la présenter de nouveau
sous une forme toute différente de celle que la ré-
flexion suggéra à mes devanciers, et de me soustraire,
par ce moyen, à l'influencç que tout écrivain spiri-
tuel exerce toujours plus ou moins sur son lecteur ;
(i) Paris, de 1757 à 1760, 8 vol. in-4*
i
PRJSFA.CS DE l'aUTEDR. 5
mais alors l'ouvrage de quelques années serait dev^iu
celui de la vie entière d'un homme.
Mon but, en publiant cet essai, sera entièrement
rempli, s'il peut convaincre une partie du public,
instruit de la possibilité d'écrire les faits historiques
avec fidélité, sans lasser la patience du lecteur; s'il
force l'autre à reconnaître que l'Histoire peut em-
prunter quelque chose à l'art dramatique, sans perdre
son caractère.
Weimar, octobre 178S.
1
HISTOIRE
DU SOULEVEMENT
DES PAYS-BAS
sous PHILIPPE II.
INTRODUCTION.
Les annaks du monde n'offrent point d'événe-
ment politique plus remarquable , à mon avis , parmi
ceux qui ont illustré le seizième siècle, que la fon-
dation de la liberté des Pays-Bas.
Si les actions éclatantes , en&ntées par l'ambition
et l'amour exclusif du pouvoir, prétendent à notre
admiration , nous la devons à plus juste titre aux
efforts magnanimes d'un peuple opprimé , combattant
pour les droits les plus sacrés , faisant des sacrifices
extraordinaires pour le triomphe d'une cause aussi
belle, usant de toutes les ressources qui restent au
désespoir, et, dans un combat inégal, l'emportant à
la fin sur une tyrannie redoutable autant qu'arti-
ficieuse.
Qu'elle est grande et consolante cette pensée qu'il
8 SOULÈVEMEBTÏ DES PAYS-BAS.
existe encore des moyens de lutter avec succès contre
les usurpations audacieuses du despotisme; que Ta-
mour de la liberté, gravé dans le cœur des hommes, fait
échouer les plans les mieux combinés pour leur asservis-
sement; qu'une résistance courageuse peut faire ployer
le bras tendu d'un despote; et qu'une noble persévé-
rance tarit enfin les sources de son odieux pouvoir !
Jamais je ne fiis pénétré aussi vivement de cette vérité,
qu'en méditant sur l'histoire de l'insurrection mémo-
rable qui sépara pour toujours les Provinces - Unies
de la couronne d'Espagne; je résolus dès lors de pré-
senter au monde ce beau monument de la force na-
tionale , de réveiller dans l'ame de mon lecteur le sen-
timent profond de sa dignité personnelle, et d'offrir
un exemple nouveau et irrécusable de ce que peuvent
tenter et exécuter des hommes réunis pour la cause
de la liberté.
Ce ne sont point les événemenâ* extraordinaires ou
héroïques de cette histoire qui m'engagent à en faire
le récit. Les annales des peuples nous ont conserVé
le souvenir d'entreprises semblables, dont le plan pa-
raît encore plus hardi et l'exécution plus brillante.
Des empires se sont écroulés par une commotion
plus violente; d'autres se sont élevés d'un n^o'uve-
ment plus rapide.
Que l'on ne s'attende donc pas à trouver ici de ces
hommes à proportions colossales j de ces actions éton-
WÊtntes que l'antiquité nous offre avec profusion. Ces
1*
IWTHODUCTIOW. 9
temps sont passés ; ces hommes ne sont plus< Nous
avons laisse ^affs^blir, au sein d'une civilisation efie-
mifiée, les forces que ces siècles exerçaient et ren-
daient nécessaires ; et c'est avec une admiration mêlée
de regret que nous contemplons maintenant ces
images gigantesques, comme un vieillard énervé con-
temple les jeux d'une mâle jeunesse. L'histoire des
Pays-Bas nous présente un spectacle' différent; le
peuple que nous y voyons figurer était le plus paci-
fique de l'Europe, moins capable que ses voisins
d'acquérir cet esprit d'héroïsme qui donne un carac-
tère élevé aux actions même ordinaires de la vie.
L'empire des circonstances développa en lui des forces
dont il fut surpris le pt'emier, et lui imposa une gran-
deur passagère qu il ne devait jaipais avoir, et que
peut-être il ne retrouvera plus. C'est donc précisé-
ment cette absence de grandeur qui rend cette his-
toire originale et instructive. Tandis que d'autres
écrivains se sont proposé de faire remarquer la su-
périorité du génie sur le hasard des événemens,
ici, au contraire, je trace un tableau où l'on voit
la nécessité créer le génie, et le hasard faire des
Héros.
S'il est permis de croire que la Providence daigne
parfois intervenir dans les affaires humaines, son
influence paraîtra peut-être plus marquée dans le ré-
cit de ces événemens où tant de contradictions vien-
nent heurter la raison et toutes les expériences. On y
lO SOULÈVEMEST DES PAYS-BA.S.
Toit Philippe II , le souverain le plus redoutable de
son siècle , dont la puissance menacç l'Europe entière
de l'envahir; plus riche à lui seul que tous les rois
chrétiens ensemble, dont les flottes dominent sur
toutes les mers. Pour faire réussir ses projets désas-
treux, il met en campagne des armées nombreuses,
endurcies par des guerres longues et sanglantes et
par une discipline digne des Romains, animées par
l'orgueil national et par l'ivresse de leurs anciennes
victoires^ avides d'honneur et de butin, et dociles
instrumens du génie audacieux de leur chef. Ce
monarque, qui §uit avec une ardeur opiniâtre le plan
qu'il a conçu, qui emploie pour l'exécution de ce
plan les terribles moyens dont il peut disposer dans
le cours d'un long règne , et les dirige constamment
vers un seul but, est force d'y renoncer sur la fin de
ses jours. Philippe II enfin, armé contre des nations
faibles et peu nombreuses, ne peut parv^iir à les
dompter !
Et contre quelles nations? Ici un peuple paci-
fique de bergers et de pécheurs, habitant un coin
oublié de TEurope qu'il a péniblement conquis sur
les flots; la mer, seule ressource de son existence^,
est a la fois sa richesse et son fleaju; une pauvreté
indépendante est son souverain bien, sa gloire, sa
vertu. Ijà un peuple civilisé, paisible, adonné au
commerce, jouissant avec volupté des fruits abondans
d'une active industrie, et gardien vigilant des lois
IXTRODUGTIOBr. 1 ]
auxquelles il doit sa prospérité. Le doux loisir qu'a-
mène l'abondaiice lui fait quitter le cercle pénible
des besoins ordinaires; il aspire à des biens d'un
plus haut prix. La lumière nouvelle dont l'aurore com-
noence à luire sur l'Europe jette un rayon fécondant
sur cette heureuse contrée, et le citoyen libre accueille
avec transport la vérité que repoussent des esclaves
tristement courbés sous le joug. Il ose approfondir
des opinions surannées ; il s'essaie à briser une chaîne
honteuse; mais la verge accablante du despotisme
s'appesantit sur lui; un pouvoir arbitraire menace de
détruire les fondemens de son bonheur; le coaàerva-
teur de ses lois devient son tyran. Simple dans sa poli-
tique comme dans ses mœurs , le Belge a le courage
de faire revivre d'anciens traités y et de réclamer au-
près du souverain des deux Indes l'exercice de ses
droits natures. Un mot dédde l'issue de cette contes-
taticMi. On traite de rébellion à Madrid ce qui n'est
qu'une action légale à Bruxelles. Les plaintes du Bra«
bant demandent pour médiateur un homme d'état :
Phil^pe II envoie un bourreau , et le sif^al de la
guerre est d<mné. Une tyrannie sans exemple attaque
la vie ^ les prc^iétés. On ne laisse aux citoyens
désespérés , que l'afïreuae alternative de périr sur le
champ de baf^ille ou sur l'écha&ud; de ces ^ieux
genres de -mort, ils ont dhoisi le plus noble. Un peu*
pie riche et voluptueux aime la paix , mais il se fait
guerrier, lorsque la pauvreté le menace; il cesse de
1 2 SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS.
trembler pour sa vie, quand on la dépouille de ce
qui la lui rendait chère. Le feu de le sédition se pro-
page dans les provinces les plus éloignées; le com-
merce et l'industrie sont anéantis ; les vaisseaux dis-
paraissent des ports ; les ateliers restent déserts ; le
laboureur fuit ses champs dévastés ; des milliers de ci-
toyens vont chercher une autre patrie ; de nombreuses
victimes sont immolées et remplacées sans cesse par
de nouveaux martyrs , car elle doit être divine la doc*^
trine pour laquelle on meurt avec tant de joie (i).
Mais on ne voit point encore la main puissante qui
doit perfectionner l'ouvrage, le génie éclairé et entre-
prenant qui s'emparera de ce grand événement poli-
tique, et fera servir aux desseins de la sagesse jus-
qu'aux circonstances que le hasard a fait naître.
Guillaume-le-Taciturnë se dévoue, comme un second
Brutus , au grand œuvre de la liberté. Supérieur à un
timide égoïsme, il abjure devant le trône les devoirs
criminels qui lui étaient imposés , se dépouille géné-
reusement de son existence de prince, se réduit lui-
même à une pauvreté honorable, et n'fest plus qu'un
simple citoyen. La cause de la justice est confiée au
hasard des combats; mais des soldats mercenaires,
rassemblés de toutes parts, et des laboureurs inhabiles
au .métier des armes , ne peuvent résister au choc im-
péti|eux d'une armée disciplinée. Deux fois Guillaume
(i) Phrase siipprimée dans la traduction de M» de Cioët.
INTRODUCTION. 1 3
conduit contre le tyran ses troupes découragées; deux
fois elles l'abandonnent^ mais sa force d'ame lui reste.
Philippe lui donne pour renfort tous ceux que l'avi-
dité et la cruauté du duc d'Albe ont réduits à la mi-
sère. Des fugitifs que leur patrie rejette de son sein
cherchent à en conquérir une nouvelle sur les mers,
«t s'emparant des vaisseaux de leurs ennemis, ils y
assouvissent à la fois leur faim et leur vengeance.
Des flibustiers deviennent des héros. Une marine se
forme des vaisseaux des pirates , et une république
s'élève du sein des marais. Sept provinces secouent en
même temps le joug, et cet état jeune encore est déjà
puissant par la réunion de ses forces, par son déses-
poir et par les inondations qui combattent pour lui.
Une décision solennelle de la nation déclare le tyran
déchu du trône, et le nom espagnol disparaît de toutes
les lois.
Cette action hardie ne laisse aucun espoir de par-
don , et la nouvelle république devient terrible parce
qu'elle ne peut plus reculer. I^ confédération de ses
citoyens est déchirée par les factions ; la mer, l'en-
nemi le plus redoutable des Provinces-Unies, conju-
rée avec leurs oppresseurs, menace leur faible en-
fance d'une mort prématurée; bientôt elles sentent
qu'elles ne peuvent résister aux forces supérieures de
leur ennemi , et se jettent en suppliantes aux pieds
du trône le plus puissant de l'Europe , pour lui offrir
une souveraineté qu'elles ne peuvent plus défendre.
1 4 SOULÈVEMEITT DES PA.TS-BÂS.
Mais telle était dans le principe» la faiblesse de cet
état y que l'avidité des rois étrangers en dédaignait la
proie , et qu'il réussit avec peine à &ire accepter le
dangereux honneur de sa couronne. Un nouvel es-
poir ranime son courage abattu; mais le sort lui
fait trouver un traître dans son nouveau souverain ,
et , au moment critique où son implacable enne|fî
menace déjà les remparts de ses villes, Charles d'An-
jou attaque la liberté dont la défense lui était con-
fiée (i). La main d'un meurtrier arrache le pilote du
gouvernail; le sort de la nouvelle république paraît
décidé, et toutes ses espérances s'évanouissent avec
Guillaume d'Orange; mais le vaisseau poursuit sa
route au milieu de la tempête, et les voiles enflées ne
réclament plus les secours des rameurs^
Philippe II perd le fruit d'une action qui désho-
nore son règne, et qui lui coûte peut-être l'orgueil
d'une conscience irréprochable. La liberté lutte opiniâ-
trement contre le despotisme, et la victoire reste long-
temps indécise. Des batailles sanglantes sont livrées;
une suite brillante de héros se succèdent au champ
d'honneur ; la Flandre et le Brabant sont l'école oîi
5e forment les généraux du siècle suivant. Une^erre
longue et désastreuse détruit la richesse des plaines
(i) Ua pei^e qui conquiert sa liberté ne saurait chcHsir avec trop de
soin ses protecteurs. Toute alliance qui se fait avec une puissance corrom-
pue est la ruine des hommes libres. (Alex. Dumesnil, Hist de Philippe II,
p-ore 192.)
«
IlfTRODUCTIOir. 1 5
de la Belgique. Le sang du vainqueur se confond
avec celui du vaincu, tandis que la Hollande attire à
elle l'industrie fugitive , et qu'elle fonde sur la ruine
de ses voisins le pompeux édifice de sa grandeur.
Les fêtes de la paix ne réjouirent point le regard
moment de Philippe ; son dernier soupir précéda la
fin de cette guerre de quarante ans qui fit disparaître
un paradis de l'Europe , et en créa un autre de ses
débris 9 qui moissonna la fleur d'une jeunesse belli-
queuse , enrichit une partie du monde et rendit pauvre
le possesseur des mines du Pérou. Ce monarque, qui
«pouvait dépenser neuf cents tonnes d'or sans pressurer
ses sujets , qui en extorqua beaucoup plus encore par
des exactions tyranniques^ laissâmes états dépeil^lés,
gte^^és d\ine dette de cent quarante millions de du-
cats. Une haine implacable contre la liberté lui fit
prodiguer tous ces trésors et consumer sa vie dans
de vaines entreprises; mais la réformation prospéra
malgré le ravage de ses armées, et la nouvelle répu-
blique déploya ses étendards victorieux^^eints du sang
de ses propres citoyens.
Ce dénouement imprévu semble tenir du prodige;
cependant plusieurs t;ir«onstances se réunirent pour
détruire *le$ forces du roi d'Espagne et favoriser les
progrès des Hollandais. Si Philippe H les avait ac-
cablés de tout le poids de sa puissance,. il n'y aurait
eu ppur leur religion, pour leur liberté , aucun espoir
de salut; mais son ambition, en lui conseillant de
I
l6 SOULfevEMENT DES PA.YS-BAS.
* diviser ses forces , vint elle-même au seoonris de ïsl
£liblesse de ses ennemis. Cette politique ruineuse qui
lui fît soudoyer des traîtres dans tous les cabinets
de l'Europe , Tappui qu'il accordait à la Xigue en
France^ le soulèvement des Maures de Grenade^ la
conquête du Portugal et la construction du magni-
fique palais de l'Escurial^ dissipèrent à la 6n deft
trésors qui paraissaient inépuisables ^ et lui inter-
dirent les moyens de poursuivre avec énergie et
promptitude ses opéi'ations militaires. Les troupes
allemandes et italiennes, que l'espoir seul du butin
avait attirées sous ses drapeaux, se révoltèrent dè%.
qu'il fut hors d'état de les soudoyer, et abandon-
nèrétit lâchement leurs chefs au moment décisif où
leurs services devenaient plus nécessaires. -Ces terri-
bles agens d'oppression toUrnèirent alors leurs armes
dangereuses contre le roi, et l'on vit ses soldats ra-
vager en ennemis les provinces qui lui étaient restées
fidèles. Son expédition malheureuse contre l'Angle- ,,
terre , expédi^on pour le succès de laquelle , semblable
à un joueur désespéré , il risqua toutes les ressources
de ses vastes états , acheva de l'affaiblir, et la mer en-
gloutit, avec la fameuse armada, les tributs des deux
Indes et l'élite des vieilles bandes espagnoles.
Mais à mesure que la puissance de Philippe décli-
nait, la république acquérait plus de force. Le^tnaux
."que la nouvelle religion, la tyrannie des trib\|naux
ecclésiastiques , la rapacité d'une soldatesque efïrénée
X
I
;
INTRODUCTION. 1 7
et les ravages d'une longue guerre avaient faits sans
relâche dans lé Brabaut, la Flandre et le Hainaut
( où se trouvaient les arsenaux et les places d'armes
de cette guerre dispendieuse)^ rendaient naturelle-
ment plus difficiles chaque année l'entretien et le
recrutement de ces troupes. Les Pays-Bas catholiques
avaient déjà pej^du un million de citoyens, et les
champs dévastés ne nourrissaient plus le laboureur.
L'Espagne elle-même ne pouvait fournir que peu de
soldats. Ce royaume , surpris par une prospérité
subite qui amena l'oisiveté avec elle, avait beaucoup
perdu de sa population et ne pouvait soutenir long-
temps ces envois d'hommes dans le Nouveau-Monde
efc dans les Pays-Bas. Un petit nombre seulement de
vétérans revinrent dans la patrie qu'ils avaient quittée
à la fleur de leur âge, «t qu'ils ne revirent que dans
leur caducité. L'or étant plus commun, le soldat
mettait ses services à un plus haut prix. Les rapides
progrès dé la mollesse augmentaient l'estime des
vertus opposées.
La situation des insurgés était toute différente^
Leur cause avait pour partisans tous ceux que la
cruauté du duc d'Albe exilait du midi des Pays-Bas ,
tous ceux encore que la guerre des huguenots ban-
nirait de la France et l'intolérance religieuse des
autres parties de l'Europe. Le monde chrétien tout
entierleur offirait des recrues ; ils profitaient à la fois
du fanatisme des persécuteurs et de celui des persé-
iS SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS.
cut^. L'enthousiasme qu'inspire une doctrine nou-
velle, le désir de la vengeance, la faim, la misère
sans espoir , attiraient sous leurs étendards des aven-
turiers de toutes les contrées. Celui que la nouvelle
religion avait séduit, que le despotisme avait atteint
ou qui le redoutait pour l'avenir , unissait sa destinée
à celle de la nouvelle république. Il suffisait d'avoir
à se plaindre d'un abus de pouvoir pour obtenir le
droit de bourgeoisie en Hollande. On se réfugiait
avec empressement dans ^n pays où la liberté &isait
flotter ses bannières consolatrices , où la religion per-
sécutée trouvait considération, sûreté et moyens as*
sures de vengeance contre ses oppresseurs* Si nous
examinons le concours de tous les peuples qui, de
nos jours encore, se réfugient en Hollande, et qui
en entrant sur son territoire recouvrent l'exercice
des droits naturels, nous pouvons juger combien le
nombre en devait être plus grand à cette époque cfù
le reste de l'Europe gémissait sous le joug d'une triste
intolérance , où la ville d'Amsterdam était à peu près
le seul asile ouvert à toutes les opinions. Beaucoup de
familles venaient mettre leur fôrt^ne à couvert dans
un pays que l'union de ses hàbitans et l'Océan défen-
daient avec une égale puissance. L'armée républicaine
était au complet sans qu'il fût nécessaire d*enlever des
bras à l'agriculture. Le commerce et les mànitfai^ures
florissaient au milieu du tumulte des armes ^ et le
citoyen paisible jouissait d'avance des fruits d'une
INTRODUCTION. I9
liberté qu'un sang étranger devait lui conquérir. A
l'époque même oîi la république de Hollande com-
battait encore pour son existence , elle reculait déjà
les bornes de son empire au-delà des mers, et fondait
en silence sa domination dans les Indes orientales.
Remarquons encore que l'Espagne continuait cette
guerre dispendieuse avec un or stérile, qui ne retour-
nait jamai$ dans la main d'où il était sorti, mais qui
faisait hausser le prix de toutes les denrées. L'indus-
trie et le commerce remplissaient le trésor de la répu-
blique; tandis qu'avec le temps l'Espagne s'appauvris-
sait^ les Pays-Bas multipliaient leurs richesses. Mais
ils n'obtinrent réellement la récompence de leurs
travaux, qu'au moment où la longue durée de la
guerre avait épuisé les ressources de leur ennemi. Ce
qu'ils avaient semé ne leva que tard, mais rendit au
centuple; et l'arbre dont Philippe cueillit les fruits
était un tronc abattu qui ne se couvrif plus de verdure.
Le destin, contraire au roi d'Espagne, voulut que
tous les trésors qu'il dissipa pour la ruine des Pro-
vinces-Unies eontribuassent à les enrichir. Les écou-
I r
lemens continuels de l'or espagnol , se répandant dans
toute l'Europe , avaient fait naître les habitudes du
luxe^t-de l'opulence; mais les objets nécessaires à ces
besoins nouveaux lui étaient fournis en grande par-
tie par les Hollandais , qu^ donnaient alors la loi au
commerce du monde, et fixaient^ le prix de toutes les
marchandises. Pendant le cours de cette guerre, Phi-
aO SOULEVEMENT DES PATS-BÂS.
lippe ne put interdire à la république les relations
commerciales avec ses sujets restés fidèles; son pro-
pre intérêt devait lui faire désirer qu'elles ne fussent
pas interrompues. Il payait lui-même aux rebelles les
frais de leur défense ; car la guerre, entreprise pour
leur destruction 9 augmentait le débit de leurs mar-
chandises. Les sommes énormes qu'il dépensait pour
l'entretien de ses flottes et de ses armées entrèrent
en gtande partie dans les cofFres.de la république,
qui était en relation avec les villes commerçantes de
la Flandre et du Brabant.
Tout ce que Philippe entreprenait contre les re-
belles tournait à leur avantage. Les trésors qu'en-
gloutit cette guerre de quarante ans (urent versés dans
le tonneau des danaïdes, et s'écoulèrent dans un abîme
sans fond.
I^a marche lente de cette guerre fut aussi désavan-
tageuse au roi d'Espagne qu'elle fut utile aux insur-
gés. Son armée était composée, en grande partie, des
restes de ces bandes victorieuses qui avaient dqà
cueilli des lauriers sous Charles-Quint. L'âge de ces
guerriers et leurs longs services les autorisaient à de-
mander leur retraite. Beaucoup d'entre eux, enrichis
par la guerre , était impatiens de revoir leurs foyers ,
pour y finir dans l'aisance une vie si long-temps pé-
nible et laborieuse. Leur zèle, leur courage et leur
discipline se relâchèrent à mesure qu'ils crurent avoir
satisfait à ce qu'exigeaient d'eux l'honneur et le de-
INTRODUCTION. 2 1
voir, et lorsqu'ils commencèrent enfin à recueillir les
fruits de tant de campagnes. Il faut remarquer en
outre que des troupes accoutumées à vaincre toute
résistance par l'impétuosité de leur attaque devaient
se lasser d'une guerre qu'elles faisaient moins contre
des hommes que contre les élémens, qui exerçait plus
la patieiiçe qu'elle ne contentait leur amour de la
gloire y Pli il y avait moins de périls à braver que d'in-
commodités et de privations à souffrir. Ni leur valeur
personnelle, ni leur longue expérience militaire ne
pouvaient leur servir dans un pays où les localités
donnaient souvent l'avantage au moins courageux, des
habitans. Enfin une seule défaite sur cette terre étran-
gère était plus nuisible aux Espagnols que ne leur
étaient profitables plusieurs victoires remportées sur
un ennemi qui combattait sur le sol natal. La posi-
tion des insurgés n'était pa,s la même dans une guerre
aussi longue , pendant laquelle il ne se livra aucune
bataille décisive; l'ennemi le plus faible devait à la fin
s'instruire à l'école du plus fort; des défaites peu san-
glantes l'accoutumaient au danger; de légers avantages
lui inspiraient de la confiance. Au commencement de
la guerre civile, l'armée républicaine avait à peine
osé entrer en campagne devant l'armée espagnole;
mais la durée des combats exerça et affermit son cou-
rage. Quand les troupes de Philippe furent fatiguées
de la guerre , la confiance avait augmenté parmi les
républicains , avec une discipline plus sévère et une
a 2 SOULÈVEMEI9T DES PAYS-BAS.
expérience plus éclairée. Enfin , le^ guerriers dès deux
partis, rivaux dignes les uns des autres , se séparèrent
après une lutte d'un demi-siècle ^ sans que la victoire
eût prononcé entre eux.
Les insurgés agirent , dans tout le cours de ces évé-
nemens, avec plus de suite et d'ensemble que leur
ennemi. L'autorité royale, dans les Pays-Bas, avait
passé cinq fois dans des mains différentes , avant que
les Hollandais eussent perdu leur premier chef. L'ir-
résolution de la duchesse de Parme se communiqua
au cabinet de Madrid, et lui fit en peu de temps em-
ployer successivement toutes les ressources de la po-
litique. La sévérité inflexible du duc d'Albe , la dou-
ceur indulgente de son successeur Requescens, les
artifices et les intrigues de Don Juan d'Autriche , l'es-
prit vif et guerrier du prince de Parme, donnèrent à
cette guerre autant de directions opposées, tandis que
le plan de la rébellion resta invariable dans la seule
tête qui l'avait conçu et mûrement examiné. L'emploi
que l'on fit presque toujours des moyens opposés à
ceux qu^exigeaient les circonstances, fut ce qiii nui-
sit le plus à la cause du roi. Au commencement des
troubles, quand ses forces étaient évidemment supé-
rieures à celles des mécontens , et qu'une résolution
prompte , énergique et bien soutenue pouvait étouffer
la révolte encore au berceau, on abandonna le gou-
vernement à l'indécision et aux timidités d'une femme.
Mais loFsque la sédition eut éclaté, que les forces de-
IICTRODUGTIOir. a 3
vinrent à peu près égaies, et qu'une sage indulgence
eût pu seule empêcher la guerre civile, alors on re-
vêtit de l'autorité l'homme à qui précisément cette
vertu était le plus étrangère. Guillaume-le-Taciturne
était un observateur trop attentif pour ne pas profi-
ter de tous les avantages que lui donnait la politique
erronée de son adversaire; et, avec une persévérance
silencieuse, il fit arriver lentement sa sublime entre-
prise au but qu'il voulait atteindre.
Mais pourquoi Philippe II ne se montra-t-il pas
dans les Pays-Bas? Pouvant prendre un parti décisif
qui le menait droit au succès, pourquoi préféra-t-il
les expédiens les moins naturels? La présence du
souverain était sans contredit le moyen le plus simple
de détruire le pouvoir et la licence de la noblesse.
La majesté du trône eût éclipsé toute autre grandeur,
et son ascendant eût rendu vaine toute influence
particulière. D'ailleurs , la vérité passant par tant de
canaux impurs ne parvenait au monarque que d'une
manière lente et incertaine , et l'exécution toujours
trop tardive des projets arrêtés, donnait à l'autre
parti le temps de mûrir par la réflexion ses résolu-
tions souvent prises au hasard. Philippe, d'un coup-
d'œil pénétrant, eût distingué la vérité de l'erreur et
il eût conservé, sinon par humanité, du moins par
une froide politique , un million de citoyens aux Pays-
Bas. Les édits royaux , d'autant plus efficaces qu'ils
eussent été plus rapprochés de leur source, auraient
24 SOULÈVEMENT DES PÂTS-BAS.
inspiré plus de crainte aHX insurgés et affaibli leurs
moyens de résistance. L'ennemi présent impose da-
vantage; absent, on le brave avec plus d'audace. Ce
nom de rebelles parut d'abord faire trembler ceux
mêmes auxquels on l'appliquait , et ils couvrirent
long-temps leurs desseins secrets du prétexte spécieux
dé défendre la cause du souverain contre les usur-
pations arbitraires de son ministre. Philippe, en
paraissant à Bruxelles , eût détruit aussitôt ce pres-
tige, et ses sujets auraient été forcés ou de se montrer,
par leur soumission , fidèles aux principes dont ils se
paraient , ou de lever le masque et de se condamner
eux-mêmes en dévoilant leurs véritables intentions.
Quel soulagement pour les Pays-Bas quand sa pré-
sence n'eût fait que leur épargner les maux dont ils
furent accablés à son insu et contre sa volonté ! Et
quel avantage il en eût tiré lui-même en surveillant
l'emploi des sommes immenses levées illégalement
pour les besoins de la guerre, et qui disparaissaient
dans les mains avides de son représentant. Celui-ci
extorquait aux citoyens, par la terreur, ce que la ma-
jesté royale eût obtenu de leur respect. La cause
qui rendait cet agent l'objet de l'exécration générale ,
venant immédiatement du monarque, eût tout au
plus ajouté à la crainte qu'il inspirait; car l'abus d'un
pouvoir transmis par les droits de la naissance pa-
rait moins difficile à supporter que celui d'un pouvoir
çlélégué. La présence de Philippe dans les Pays-Bas
mTH^ODDCTION. a 5
eut sauve des lâilliers de citoyens s'il n'eût été qu'un
despote économe; autrement l'eflroi attaché à son
nom eût suffi pour lui conserver un pays que lui
firent perdre la haine et le mépriç que s'étaient attirés
ses représentans (i).
La cause des habitans des Pays-Bas étant devenue
celle de tous les hommes qui avaient le sentiment de
leurs droits y la désobéissance et la révolte de ce
peuple devaient être aussi une invitation à tous les
princes de défendre leur autorité en protégeant celle
de leur voisin. Mais en cette occasion j la jalousie
qu'excitait l'Espagne l'emporta sur cette sympathie
politique, et les premières puissances de l'Europe
embrassèrent ouvertement ou tacitement la cause
de la liberté. L'empereur Maximilien II; quoique at-
taché à la maison d'E^agne par les liens du sang,
fut accusé par elle d'avoir secrètement favorisé les
rebelles. En offrant sa médiation , il semblait recon^
naître dans leurs plaintes un degré de justice qui
devait le3 encourager à y persévérer avec plus de
fermeté. Guillaume d'Orange aurait difficilement tiré
de l'Allemagne autant d'argent et de soldats sous le
i^ne d'un empereur sincèrement dévoué à la cour
d'Espagne. La France , sans rompre formellement la
paix y plaça l'un de ses princes à la tête des Flamands
révoltés , et leurs opérations furent en grande partie
(i) Strada, lib. xi, p. 59, 60,
Il6 SOULÈYEMCNT DES PATS-BAS.
exécutées avec des troupes et des subsides fournis
par cette puissance.
Elisabeth d'Angleterre ne fit qu'exek*cer une juste
vengeance et des représailles légitimes en protégeant
les insurgés contre leur souverain, et quoique les
faibles secours qu'elle leur fit parvenir fussent insuf-
fisans pour empêcher leur ruine totale , c'était déjà
beaucoup pour eux dans un moment où l'espérance
seule pouvait soutenir encore leur courage abattu.
Philippe était à cette époque en paix avec ces deux
puissances; toutes deux le trahirent. Entre le fort et
le faible, la probité ce^e souvent d'être une vertu.
Celui qui se rend redoutable à l'autre respecte ra-
rement les liens délicats qui réunissent les égaux.
Philippe lui-même avait banni la franchise^ des rela-
tions politiques; il apprit aux souverains à se passer
de loyauté : le premier il introduisit la ruse dans
le cabinet des rois. Il eut, penda&t tout son règne,
à combattre la jalousie qu'excitait chez tous les autres
princes une supériorité dont il n'avait que l'appa-
rence , et l'Europe le punit de l'abus d'ut pouvoir
qu'en effet il n'avait jamais pleinement exercié.
Si l'on oppose à l'étonnante disproportion des
forces des deux partis les circonstances fortuites qui
favorisèrent l'un et furent contraires à l'autre, les
événemens de cette histoire n'offriront rien que de
naturel , mais elle n'en paraîtra pas moins extraor-
dinaire , et le lecteur appréciera à leur juste valeur
INTRODUCTION. 27
les efforts de ces républicains pour conquét*ir leur
liberté. Cependant il ne faut pas croire qu'Hun calcul
exact de leurs forces ait précédé leur entreprise , ou
que^ s'engageaht sur cette mer incertaine, ils aient su
d'avance à quel rivage ils devaient aborder. Ainsi
Luther, au moment où il s'éleva contre le trafic dies
indulgences , ne prévoyait pas qu'un schisme éternel
serait un jour le résultat de ses prédications (i).
Quelle différence de l'entrée modeste que firent à
Bruxelles les gueux , sollicitant comme une grâce un
traitement plus humain, avec l'acte redoutable et
majestueux d'une république traitant d'égale avec les
rois et disposant , un siècle après sa fondation , du
trône de ses anciens tjrrans (â)! On pourrait dire que,
le trait une fois lancé , la main invisible du destin le
conduisit dans une r^ion plus élevée et vers un but
différent de celui qu'on voulait d'abord atteindre.
La liberté prit naissance au sein du Brabant fortuné;
et bientôt, arrachée à son berceau, elle alla donner
le bonheur à la Hollande jusqu'alors m^risée. Mais
l'entreprise , quoique terminée autrement qu elle n'a-
vait été conçue , n'en a pas moins de droits à notre
intérêt. L'homme façonne et polit la J)iérre brute
que les siècles ont produite ; c'est à lui qu'il appar-
(i) Cette phrase ne se trouve pas dans la traduction de M. de Cloët.
(2) Lorsque le duc d'Anjou (Philippe V) monta sur le trône d'Espagne
en 1700, et eut à combattre Charles d'Autriche, soutenu par rempereur,
les Anglais et les Hollandais. {Note du traducteur.)
a 8 SOULÈVEMENT 0ES PAYS-BAS.
tient de saisir le moment propice, tandis que le
hasard dirige à son gré les évënemens. Si les pas-
sions mises en mouvement dans cette révolution
n'ont pas été indignes de la cause qu elles servaient
à leur insUy^i les moyens employés pour le succès
et les actions privées dont l'enchaînement le hâta
d'une manière si prodigieuse ont été des moyens
nobles y des actions sublimes, dès lors cette histoire
est pour nous grande, instructive, intéressante, et
il nous est libre d'attribuer tant d'événemens à la
puissance capricieuse du hasard ou à l'heureuse in-
fluence d'un esprit supérieur.
L'histoire du monde est uniforme comme les lois
de la nature, et simple comme l'ame de l'homme.
Partout les mêmes causes produisent les mêmes ré-
sultats. Sur le sol où l'habitant des Pays-Bas combat
^on tyran espagnol, ses ancêtres, les Bataves et les
Belges ont lutté, il y a quinze siècles, contre les Ro-
mains leurs oppresseurs. Comme ses ancêtres, il sup-
portait avec indignation le joug d'un maître insolent;
comme eux il était en proie à des satrapes avides ,
comme eux il brise ses chaînes avec la même audace ,
et tente la fortune dans un combat tout aussi inégal.
Le même orgueil de conquérant, le même élan natio-
nal se font remarquer dans les Espagnols du seizième
siècle et dans les Romains du premier. Même valeur
et même di3cipline dans leurs armées , même effroi
inspiré par leur tactique miHtaire ; à l'une et à l'autre
INTRODUCTION. 29
époque on voi( la ruse lutter contre la force , et la
persëvërance, fortifiée par l'union de tous, fatiguera
la fin une puissance colossale,, mais affaiblie par la
dissémination de ses armées; on voit également à ces
deux époques une haine particulière armer la nation
entière contre Tennemi commun; un seul homme, né
ppur son siècle, découvre à ses compatriotes le dan-
gereux secret de leur puissance, et fait succéder une
explosion sanglante à leur morne accablement.
(1) « Avouez-le, Bataves, disait Civilis à ses con-
cc citoyens dans le bois sacré, ces Romains nous trai-
cc tent-ils encore en alliés et en amis , comme autre-
ce fois? Ne semblent -ils pas plutôt nous regarder
« comme de vils esclaves? Nous sommes livrés à leurs
« officiers et à leurs proconsuls dont l'avidité est à
« peine assouvie de notre sang et de nos dépouilles ;
« que d'autres les remplacent et renouvellent les mê-
(i) « Neque enim sodetatem , ut olim , 'sed tanquam Inancipia haberi :
qoando legatum, gravi quidem comitatu, et sup^bo cum imperio venire ;
tradi se prœfectis centurionibusqae ; quos ubi spoliis ei sanguine expleve-
rint ^ mutari, etquirique liovos sinus , et varia prœdandi vocabula. Instare
ddectum , quo liberi à parentibus , fratres à fratribus , velut supremàm
dividantur. Nunquam magis adilictam rem romanam j nec aliud in bi-
bemis, quàm prsdam et senes : attoUerent tantùm oculos, et inania legio-
num nomina ne pavescerent : esse sibi robur pëditUm equitumque ; consan-
guineos Germanos; GalHas idem copientes ; ne Romanis quidem ingratum
id bellum , cujus ambiguam fortunam Vespasiano imputaturos : victori»
rationemnon reddi. » (Tacit. Hist., lib. iv, ziv.)
« Servirent Syria Asiaque , et suetus regibus Oriens ; multos adhuc in
GalUa vivere^ antetributa genitos... Deos fortioribn^ adesse...» ( td. xvti.)
3o SOriLÈVEMENT DES PAYS-BiLS.
« mes exactions sous des noms différens. Arrive-t41
a quelquefois que Rome nous envoie uu proconsul ,
« loin de porter ren)ède aux maux qui nous accablent,
« il nous ruine par son cortège fastueux y et nous hu-
« milje par sop org)fpil pips insupportable encore.
a Le moment des levées s'apprpcbe , et bientôt les en-
a fans seront pour toujours enlevés à leurs pare)||,
a les frères à leurs frères. Bientôt notre I^elliqueuse
« jeunesse subira l'outrage de la dépravation romaine.
a Bataves j le ipoment est prppice, jamais Rome i^ e fut
« moins redoutable. Que ce$ noms de légions pe vous
a ef&aient point. Leur camp ne renferme que ^es
(c vieillards et le ff nit de leurs pillages. I^ous pou-
ce vous leur opposer des troupes nombreuses d'infan-
« terie et de cavalerie. La Germanie est pour nous, et
« les Gaules n'aspirent qu'à secouer le joug qui les
« oppresse. Que la Syrie , que toute l'Asie et l'Orient
« obéissent aux Romains ; ces pays ne peuvent se pas-
« sér de maîtres. Mais il existe encore de nos conci-
« toyens qui sont nés avant que la Batavie ne payât
<c tribut à cfd^ dominateurs du n^onde. Les dieux sont
« pour les plus braves. »
Cette conjuration des anciens Bataves est comme
l'i^nion des Gueux consacrée par des sermens solen-
nels. Elles se couvrent toutes les deux également du
voile insidieux de la soumission et de la majesté d'un
grand nom. Les cobortes de Civilis prêtent serment
de fidélité sur le Rhin à Yespasien alors en Syrie,
INTBODUCTION. 3 1
de même que les auteurs du compromis jurent d'obéir
à Philippe II. Le même champ de bataille donne
l'idée du même plan de défense, et fournit les mêmes
ressources au désespoir. L'une et l'autre nation con-
fient leur fortune chancelante à l'élément que la na-
ture leur a donné pour allié. Réduits à la même extré-
mité, Civilis et Guillaume d'Orange sauvent l'un son
île , l'autre la ville de Leyde , par une inondation que
l'art avait préparée. La bravoure des Bataves met à dé-
couvert la faiblesse des dominateurs des nations, comme
le noble courage de leurs descendans signale à toute
l'Europe la décadence de la monarchie espagnole. A
ces deux époques , le génie des deux chefs, fécond en
expédiens , fait durer la guerre avec la même opiniâ-
treté, et l'issue en est presque également douteuse. Il
faut cependant remarquer une différence importante :
c'est que les Bataves et les Romains, ne combattant pas
* pour la religion, respectèrent beaucoup plus les droits
de l'humanité.
FIN DE l'iJBÎTRODUCTION.
LIVRE PREMIER.
CHAPITRE I.
Histoire des Pays-Bas jusqu'au seizième siècle.
Avant de présenter dans ses détails cette grande
révolution, il est nécessaire de remonter jusqu'à
l'ancienne histoire du pays, pour voir naître les lois
fondamentales qui le régissaient à l'époque de ces
changemens mémorables.
C'est au moment de sa chute que ce peuple paraît,
pour la première fois, dans les annales du monde,
et qu'il reçoit de ses conquérans une existence poli-
tique. Cette vaste contrée, bornée à l'est par l'Alle-
magne, au sud par la France, au nord et à l'ouest
par la mer du nord , et que nous désignons sous le
nom général de Pays-Bas^ était divisée, lors de l'in-
vasion des Romains dans les Gaules , en trois peu-
plades principales, toutes d'origine, de mœurs et de
caractère germaniques (i^; le Rhin leur servait de
(i) Gallia est omnis divisa in'partes très quarum uoam incolunt Bel*'».
(Caes. deBclio gallieo, lib. i, p. i. )
Horum omnium fortissimi sont Belgne : proptereà quod à cullu atque
1. 3
34 SOULi:VEMEWT DES PAYS-BAS.
limite; les Belges habitaient la rive gauche (i), les
Frisons la rive droite de ce fleuve (a) ^ et les Bataves
étaient confinés dans l'île que ses deux branches for-
maient alors avec TOcéan (3)^ Chacune de ces nations
fut successivement soumise par les Romains ; mais
leurs vainqueurs eux-mêmes rendent les témoignages
les plus honorables de leur valeur. « Les Belges (4) ^
hunumiUfte provind» longUsimè absimt, minimèque ad eo6 mercatores
sspè commeant , atque ea , qo» ad «ffeminandos animos pertinent , im-
portant ( Ib. , p. 5. )
Batavi , non muhuni ex ripa , ted inlulam Hlieni anmis ooltmt, Cattomm
quondam populoê, et sediticme domesticà in eas sedes transgrewis , in
quibus pars romani imperii fierint... CTacit de Moribus Gennanorum, xxix ^
page. 649.)
Batavi, donec trans Rhenum agebant, pars Gattorum, seditione domesticA
pulfli f extrcma Gallicœ or» vacua caltoribus, simulque insuiam inter vada
sitam occupavère , quam mare Oceanum à fronte , Rhenus aninis tergum
ac latera circumluit... (|TaciL Hist. , lib. iy, xii , p. 568. )
(x) Ce pays forme maintenant les Pays-Bas catholiques et les états de
H généralité. ( La première édition jde cet ouvrage est de 1788.)
(a) Dans Groningue, TOst-Frise, la Frise occidentale, une partie de
la Hollande , de la Gueldre , d*Utrecht et d^Overyssel.
(3) Dans la partie supérieure de la Hollande , une partie d'Utrecht ,
d'Overyssel , Je duché de Clèves , et le pays entre le Leck et le Wahal.
— De petitei peuplades, telles que les Canninefotes, les Mattiaques (a) ,
les Maresaqiies (è) , qui habitaient une partie de la Frise occidentale , de
la Hollande et de la Zélande, peuvent être compris parmi eux.
(4) Plecosque Belgas esse ortos à Germanis... sotosque esse, qui patrum
nostronun memoria omni GalUa vexata, Teatones, GimfarMque intra fines
suos ingredi prohibuerint. (Gses. de Bello gallico, lib. 11, ch. xv, p. 68. )
(« } Ib habitaient la Wclteravit , la Hmsc , FuM«.
( k ) Ik oecupaicRt la Nort-HoUandr.
LIVRE I, CHAPITRE I. 35
a écrit Cësar, furent les seuls parmi les peuples des
« Gaules qui repoussèrent de leurs frontières les Cim»
ce bres et les Teutons. Les Bataves, nous dit Tacite (i)^
<c étaient les plus vaillans de tous les peuples* qui
ce habitaient les bords du Rhin. Cette nation sauvage
<c payait son tribut en soldats , et ses conquërans les
<c réservaient pour les combats, comme l'on fait de
« la flèche ou du glaive. » La cavalerie batave était,
de l'aveu même des Romains , le corps le plus estimé
dans leurs années, et pendant long-temps elle fit
partie de la garde des empereurs , de même qu'aujour-
d'hui les Suisses font partie de celle du souverain de
Rome. La valeur farouche de la cavalerie batave ef-
fraya les Daces eux-mêmes lorsqu'ils la virent , armée
de toutes pièces, traverser le Danube à la nage.*
Ces mêmes Bataves avaient accompagné Agricola
dans son expédition contre la Grande-Bretagne , et
l'aidèrent à soumettre cette île (a). Les Frisons furent
parmi ces peuples les derniers qui perdirent leur li-
berté et les premiers qui la reconquirent. Les marais
dont ils étaient environnés tentèrent plus tard les
• (i) Omnium harum gentiom virtute praeciptû Batavi... Manet honos,
et antiqus sodetatis insigne ; nam nec tributis tontemnuntur, nec publi-
canus atterit. Exempti oneribus et collationibus , et tantum in usum pne-
liorum sepositi, velut tela atque anna, beUis reservantur.(Tacit. de Moribus
Germanonmi , p. 649.)
Nec opibus romanis, societate validioriim attriti , viros tantum
armaque imperio ministrant ( Tacit. Hist. , lib. iv, p. 568 , cb. xii. )
(a) Dion Cassius, lib. lxix. -^Tacit. Agricole Vita , p. 680 , c. xxxvi.
k
36 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
vainqueurs j et ils eurent plus de peine à s'en rendre
maîtres. Drusus, qui fit la guerre dans cette contrée,
pratiqua un canal du Rhin au Flevo, devenu depuis
le Zuiderzëe. Par ce moyen, la flotte romaine pé-
nétra dans la mer du Nord, et de là s'ouvrit une
route plus facile dans Tintérieur de TAUemagne par
les embouchures de l'Ems et du Weser (i).
Nous trouvons pendant quatre siècles des troupes
bâta ves' dans les armées romaines; mais, après le
règne d'Honorius, le nom de ce peuple disparaît de
l'histoire. Nous voyons ensuite l'île qu'ils habitaient
envahie par les Francs, qui bientôt après vont se
confondre eux-mêmes avec les Belges leurs voisins.
Les Frisons secouent le joug d'un maître éloigné et
«f impuissant, et réparaissent sur la scène du monde
comme un peuple libre et même conquérant, qui se
gouverne par ses propres coutumes avec un reste
des lois romaines, et qui étend ses limites jusque sur
la rive gauche du Rhin. En général, la Frise est,
parmi les provinces belgiques , celle qui a le moins
souffert de l'invasion, des usages et des lois des
peuples étrangers ; elle a conservé pendant une lon-
gue suite de siècles et conserve encore aujourd'hui
le plus de traces de son ancienne constitution, de
son esprit national et de ses mœurs.
L'époque de la grande migration des peuples fut
([) iaciti Aauctl. y lib. xf » cli. vin , p. 54. — Suetonius in Glaiidiu»
LIVRE 1 , CUAPITRE I. Sy
celle d'un changement total dans les formes primi-
tives de leurs gouvernemens. Du mélange des nations
naquirent des institutions toutes différentes. Les villes
et les camps des Romains disparaissent au milieu de
la dévastation générale, et avec eux tant de monu-
mens de leur grand art de gouverner,, exécutés par
des mains étrangères. Les digues abandonnées n'op-
posent plus d'obstacle à la fureur des fleuves et à
Finvasion de l'Océan. Ces prodiges de l'industrie
humaine, ces canaux faits avec tant d'art se des-
sèchent, les rivières prennent un nouveau cours, la
terre ferme et la mer confondent leurs linntes , et la
nature du sol change avec ses habitans. L'enchaîne-
ment des deux époques paraît rompu, et une nou-
velle 'race d'hommes commence avec une nouvelle
histoire.
La monarchie des Francs, qui s'éleva sur les ruines
de la Gaule romaine , avait englouti dans le sixième
ot le septième siècles toutes les provinces des Pays-
Bas ; la Frise fut la dernière que , après une guerre
opiniâtre, Charles Martel soumit à la couronne de
France : il y fraya par ses armes une route à l'Evan-
gile. Charlemagne réunit toutes ces provinces, qui
ne furent alors qu'une partie du vaste empire que
ce conquérant forma de l'Allemagne , de la France et
de la Lombardie. Après le démembrement de ce
grand corps politique sous ses descendans , les Pays-
Bas ♦ devinrent alternativement des provinces aile-
38 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
mandes, françaises ou lorraines, et à la fin, nous
les trouvons réunies sous les noms de Frise et de
Basse-Lorraine (i).
La féodalité, cette fille du nord, s'établit dans
ces contrées avec les Francs, et y dégénéra ainsi que
partout ailleurs. Les vassaux les plus puissans se sé-
parèrent peu à peu de la couronne, et les gouverneurs
royaux s'emparèrent, comme d'une propriété héré-
ditaire, des provinces quils*étaient chargés d'admi-
nistrer. Mais ces sujets rebelles, ne pouvant résister
à leur suzerain sans le secours des arrière- vassaux ,
furent foïfés d'acheter les services qu'ils en reçurent
par de nouvelles investitures féodales. Le clergé , de-
venu puissant par des usurpations et des donations
pieuses, acquit bientôt une existence indépendante
dans ses évêchés et ses abbayes. Tel fut l'état des Pays-
Bas pendant les dixième, onzième, douzième et trei-
zième siècles, divisés en plusieurs petites souverai-
netés , dont les possesseurs rendaient hommage sui-
vant les circonstances, tantôt à l'empire germanique,
tantôt à la couronne de France. Plusieurs d'entre
elles furent souvent réunies dans une même famille ,
par des achats, des alliances, des testamens ou même
par droit de conquête, et l'on voit, au quinzième
siècle, la maison de Bourgogne devenue souveraine
de la plus grande partie des Pays-Bas (a).
(i) Histoire générale des Provinces-Unies i t. I , section 3.
(a) Grotti Ann. , lib. i , p. 3.
LIVRE I j CHAPITHE I. 89
Philippe*le-Bon y duc de Bourgogne, avait déjà
réuni, à différens titres , onze de ces provinces sous
sa domination ; son fils , Charles-le-Téméraire , en sou-
mit deux autres encore par la force de ses armes.
Ainsi s'était formé insensiblement en Europe un
état puissant , auquel il ne manquait que le nom de
royaume, pour être le plus florissant de cette partie
du monde. Ces possessions étendues rendaient les ducs
de Bourgogne des voisins dangereux pour la France,
et inspirèrent au génie entreprenant de Charles-le-
Téméraire le projet d'une conquête qui devait com-
prendre tous les pays situés depuis le Zuiderzée et
l'embouchure du Rhin , jusque dans l'intérieur de l'Al-
sace. Les ressources inépuisables de ce prince justi-
fiaient en quelque sorte cette audacieuse chimère ; une
armée formidable était prête à la réaliser; déjà la
Suisse tremblait pour sa liberté ; mais la fortune infi-
dèle abandonna le conquérant insensé dans trois ba-
tailles sanglantes (i) et il disparut sous les murs de
Nancy , laissant le monde long-temps incertain de sa
vie ou de sa mort (2).
(i) Celle de Granson, le 3 mars 1476, contre les Suisses ; celle de Mo-
rat, le 32 juin 1476, contre les Suisses; et celle dej^ancy, le 5 jan-
vier 1477, contre René II, duc de Lorraine.
(JYote du traducteur,)
(2) Un page qui l'avait vu 'tomber, et cpii, quelques jours après 4a ba-
taille , conduisit les vainqueurs dans l'endroit où il était resté , le sauva
d'un honteux oubli. On tira son cadavre nu et méconnaissable par les
[\0 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
L'unique héritière de Charles-le-Tëméraire, Marie^
la plus riche princesse de son temps , nouvelle Hé-
lène pour ces malheureuses contrées , fixait alors
l'attention du monde entier* Deux grands princes^
Louis XI, roi de France, pour le jeune dauphin, son
fils , et Maximilien d'Autriche , fils de l'empereur Fré-
déric III, se mirent au nombre de ses prétendans.
Celui des deux qui recevait la main de Marie devenait
le premier monarque de l'Europe; et pour la première
fois cette partie du monde commença à trembler pour
son équilibre politique, Louis, le plus puissant des
deux, pouvait appuyer ses prétentions par la force
de ses armes; mais la nation belge, qui disposait de la
main de sa souveraine, préféra à ce voisin redoutable
Maximilien , dont les états plus éloignés et l'autorité
plus bornée^ inspiraient moins de crainte pour la li-
berté des Pays-Bas, Cette politique fausse et malheu-
reuse accéléra, par une permission de la Providence
divine , les calamités qu elle avait pour but de prévenir.
Une épouse espagnole apporta en dot à Philippe-le-
blessures qu'il avait reçues d'un étang où il était gelé , et on le reconnut ,
avec beaucoup de peine , à qi\elques dents qui lui manquaient , et aux
ongles qu'il portait plus longs que les autres hommes. Un passage de la
missive par laquelle Loui3 XI somma les villes bourguignonnes de se sou-
mettre de nouveau à la couronne de France prouve que, malgré ces in^
dices de la mort de Charles , il y eut toujours des incrédules qui la con-
testèrent , et qui s'attendaient à le vou* reparaître. « Si le duc Charles se
« retrouve encore en vie , écrit Louis XI , vous serez dégagés de vos ser •
« mens de fidélité. » (Commines,t..III, Preuves des Mémoires, 495 — 497 •)
LIVRB I, CHAPITRE I. /^l
Bel, fils de Maximilien et de Marie, cette vaste mo-
narchie que Ferdinand et Isabelle avaient fondée de-
puis peu, et son fils Charles d'Autriche naquit ainsi
souverain du royaume d'Espagne , des Deux-Siciles,
du Nouveau-Monde et des Pays-Bas.
Le peuple des Pays-Bas était sorti de la servitude
beaucoup plus tôt que celui des autres royaumes soumis
au régime féodal , et il n'avait pas tardé à acquérir
une existence civile indépendante. La situation fa-
vorable de cet état, baigné par la mer du nord et par
de grands fleuves navigables, fît naître de bonne
heure le commerce, qui rassembla les hommes dans
les villes, encouragea l'industrie, attira les étrangers,
et répandit partout le bien-être et l'abondance. Mal-
gré le mépris que la politique guerrière de ces temps
témoignait pour cette profession utile, les souverains ne
pouvaient pas méconnaître entièrement les- avantages
réels qu'ils en retiraient. La population toujours crois-
sante de leurs états et les difFérens impôts qu'ils pré-
levaient tant sur les nationaux que sur les étrangers
(sous les dénominations d'entrées, de douanes, de
sauve-garde , de pontonage , de droits sur les chemins ,
de droit d'aubaine etc.,) étaient d'un produit trop
considérable pour qu'ils regardassent avec indiffé-
rence les sources d'un revenu si important. Leur pro-
pre avidité les rendait donc protecteurs du commerce,
et la barbarie elle-même le favorisa , comme cela ar-
rive souvent , jusqu'à ce qu'elle eût été remplacée par
4^ SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS.
une saine poIiti<^e. Dans la suite, les souverains atti-
rèrent les marchands lombards , accordèrent aux villes
des privilèges précieux et une juridiction particu*
lière qui augmentèrent beaucoup leur considération
et leur influence. La guerre continuelle des ducs et
des comtes, entre eux et avec leurs voisins, les ren-
daient dépendans de la bonne volonté des villes , de-
venues considérables par leurs richesses et acquérant
de nouvelles prérogatives pour prix des subsides
qu'elles fournissaient. Les privilèges des communes
augmentèrent encore, lorsque les croisades forcèrent
la noblesse à des dépenses extraordinaires pour ses
équipages, lorsqu'une nouvelle route fat ouverte pour
l'Europe aux productions du Levant , et que le luxe,
faisant des progrès rapides , créa pour les princes de
nouveaux besoins. Déjà nous trouvons dans ces con-
trées, dès le onzième et le douzième siècles, un gou-
vernement mixte où la puissance du prince était visi-
blement restreinte par l'influence des états, compo-
sés de la noblesse , du clergé et des villes. Ces états
provinciaux se rassemblaient toutes les fois que les be-
soins publics l'exigeaient. Le souverain ne pouvait ,
sans leur consentement, établir de nouvelles lois, dé-
clarer la guerre, lever les impôts, altérer les mon-
naies ni admettre des étrangers dans aucune partie de
l'administration. Ces privilèges étaient communs à
toutes les provinces; il y en avait encore de particu-
liers à certaines localités. Le gouvernement était hé-
LIVRE I, CHAPITRE I. 4^
réditaire, mais le nouveau souverain ne pouvait en-
trer en jouissance des droits de son prédécesseur qu'a-
près avoir jure solennellement de respecter la consti-
tution de l'état (i).
La nécessité est le premier législateur; tous les
besoins prévus par cette constitution furent dans le
principe des besoins du commerce. Ce fut donc sur
lui que la constitution de la république fut fondée en
entier; ses lois étaient la suite des progrès qu'avait
faits son industrie. Le dernier article de cette charte,
qui excluait les étrangers des fonctions publiques,
fut une conséquence naturelle des principes qu'elle
consacrait. Les rapports compliqués qui existaient en-
tre le souverain et ses sujets , rapports différens pour
chaque province, et qui souvent même variaient dans
la même ville, demandaient des hommes qui joignis-
sent au zèle le plus ardent pour la conservation des
libertés de leur patrie, la connaissance la plus ap-
profondie de ses droits, et on ne devait point s'at-
tendre à trouver ces deux qualités réunies dans un
étranger. Au surplus , cette loi s'appliquait à chaque
province en particulier, de sorte que le Flamand ne
pouvait remplir d'emploi dans le Brabant, ni le Hol-
landais dans la Zélande. Cet usage subsista même en-
core lorsque toutes ces provinces furent réunies sous
un même souverain.
(t) Grotii Aim. , I. x, p. 4»
44 SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS.
Le Brabant jouissait -d'une liberté plus étendue
que les autres provinces des Pays-Bas , et ses privi-
lèges étaient regardés comme si avantageux que
beaucoup de femmes enceintes s'y transportaient des
provinces voisines , vers l'époque de leur délivrance,
pour faire participer leurs enfans à toutes les préro*
gatives de ce pays si favorisé, «de même, ditStrada,
<c qu'on anoblit des plantes nées sous un ciel ingrat , en
« les transplantant dans un terrain plus généreux (i).»
Lorsque la maison de Bourgogne eut réuni plu-
sieurs provinces sous sa domination , leurs assemblées
provinciales, qui dans les fonctions judiciaires avaient
jusqu'alors agi comme tribunaux indépendans, re-
connurent la suprématie d'une cour de justice établie
à Malines, qui ne fît qu'un seul corps des différentes
parties de l'état et jugea en dernier ressort les affaires
civiles et criminelles. La souveraineté particulière des ,
provinces fut dès lors anéantie , et le pouvoir résida
dans le sénat de Malines.
Après la mort de Charles-le-Téméraire , les états
ne négligèrent rien pour profiter des embarras de la
duchesse Marie, qui était dans leur dépendance et
que menaçaient les armes de la France (2). Ceux de
Hollande et de Zélande la forcèrent à signer un di-
(i) Cl'ederes ab agricolis eligi plantaria , in quibus enatie arbusculœ ,
primoque illo terr» velut ab ubere lactentes , alio dein secûm auferant
dotes hospitalis soli. (Stradae. Decas, i, lib. ii , p. 6i. )
(s) Ph. de CommineS) liv. v, ch. xvi , p. 391.
LIVRB I , CHAPITRK 1. 4^
plôme étendu (i), qui leur assurait les droits les plus
importans de la souveraineté (2). Les Gantois pous-
sèrent l'insolence jusqu'à traîner devant leur tribunal
les favoris de Marie (Guillaume Hugonet, chancelier
de Bourgogne, et le seigneur d'Imbercourt) qui avaient
eu le malheur de leur déplaire , et ils les firent dé-
oapiter aux yeux de cette princesse (3).
Pendant le court espace qui s'écoula entre l'avénen
ment au trône et le mariage de Marie, les communes
acquirent une prépondérance qui les rapprochait
beaucoup d'un état libre. Après la mort de son
épouse, Maximilien, en qualité de tuteur de son fils,
saisit, de son autorité privée, les r,ênes du gouver-
nement; mais les états, lésés dans leurs droits par
cette usurpation, refiisèrent de reconnaître son au-
torité , et tout ce que l'on put obtenir d'eux fiit qu'il
serait toléré comme régent pendant un temps limité
et à des conditions qu'il jura d'observer.
Maximilien, élu roi des Romains (4), crut pouvoir
enfreindre la constitution. 11 mit sur les provinces
des impôts extraordinaires, conféra des eipplois à des
Bourguignons et à des Allemands , et introduisit dans
le pays des troupes étrangères. Mais la jalousie de
ces républicains s'était augmentée dans la même pro-
(i) Connu sous le nom de grand privilège, le 14 mars 1477.
(a) Histoire générale des Provinces-Unies, t. IV, p. 169, 171.
(3) En 1477-
(4) Le 16 février i486.
/
46 soulèvemeut des pàts^bas.
portion que la puissance de leur rëgent. Le peuple
courut aux armes lorsqu'il fit son entrée dans Bruges
en 1 488 avec une suite nombreuse d'étrangers , s'em-
para de sa personne , et le retint prisonnier dans le
château de cette ville. 11 ne put recouvrer la liberté ,
malgré l'intercession puissante de l'empereur et de
la cour de Rome^ qu'après avoir donné satisfaction
à la nation sur tous les points qu'elle lui contestait.
La sûreté des personnes et des propriétés ^ qui ré-
sultait de la douceur des lois et d'une égale répaiv
tition de la justice , avait encouragé l'industrie. Un
peuple toujours luttant contre l'Océan ^ contre les
fleuves rapides qui ravageaient souvent le plat pays ,
et dont la fureur ne pouvait être domptée que par
des digues et par des canaux, un tel peuple avait
appris de bonne heure à étudier la région qu il ha-
bitait, à braver, à force d'activité et de persévérance,
un élément redoutable , semblable à l'Égyptien que le
Nil exerce sans cesse à développer par des efforts
ingénieux et soutenus, sa sagacité et ses &cultés in-
ventives.
La fertilité naturelle de son sol, favorable à l'a-
griculture et à l'éducation des bestiaux, augmen-
tait en même temps la population ; son heureuse si-
tuation sur les bords de l'Océan et des grands fleuves
de la France et de l'Allemagne , dont quelques-uns
ont leur embouchure sur son territoire, les canaux
nombreux qui traversent le pays dans tous les sens ,
. j
LIVRE I, CHAPITRE I. 4-7
en vivifiant la navigation , facilitaient les relations
intérieures des provinces ^ et bientôt firent naître
chez ces peuples l'esprit de commerce.
Les côtes voisines de la Grande-Bretagne et du
Danemarck furent les premières que visitèrent leurs
vaisseaux. La laine anglaise qu'ils importèrent oc«
cupait des milliers de bras à Bruges, à Gand, à An-
vers; et vers le milieu du douzième siècle, on portait
déjà des draps de Flandre dans la France et dans l'Al-
lemagne. Nous voyons dès le onzième siècle des vais-
seaux frisons parcourir les deux Belts et même la
mer du Levant. Ce peuple courageux eut l'audace
de naviguer sans boussole, sous le cercle polaire
arctique , jusqu'à l'extrémité septentrionale de la
Russie (i). Les Pays-Bas reçurent des villes lom-
bardes une partie du commerce du^ Levant, qui pas-
sait encore, à cette époque, de la mer Noire à la
mer Baltique à travers l'empire de Russie. Lorsque,
dans le treizième sièle, ce commerce commença à
déchoir, lorsque les croisades ouvrirent un nouveau,
débouché aux marchandises des Indes par la Médi-
terranée, les villes d'Italie attirèrent à elles cette pré-
cieuse branche d'industrie. J^ ligue anséatique se
forma en Allemagne, et les Pays-Bas devinrent le
principal entrepôt entre le nord et le midi. L'usage
de la boussole n'était pas général , et l'on naviguait
(i) Fischer^s geschichte des deutschen handels, i th. s. 447.'
'
48 SOULÈVEMENT DBS PÀTS-BAS.
encore lentement sans oser s'éloigner des côtes. Les
glaces rendant ordinairement les ports de la mer Bal-
tique inaccessibles aux vaisseaux pendant une partie
de l'hiver (i), ceux qui ne pouvaient parcourir, dans
une seule saison , le long trajet de la Méditerranée
jusqu'aux Belts, choisissaient un lieu de station si-
tué au milieu de ces deux mers. Les Pays-Bas , liés à
un continent immense par des rivières navigables,
ouverts à l'Océan , du côté de l'ouest et du nord ,
par des ports hospitaliers , semblaient avoir été formes
tout exprès pour être le rendez-vous général des peu-
ples et le centre du commerce. Des entrepôts furent
établis dans leurs principales villes, et les Portugais ,
les Espagnols, les Italiens, les Anglais, les Français ,
les Allemands, les Danois et les Suédois y affluèrent
avec les productions de toutes les parties du monde.
La concurrence des vendeurs fit baisser le prix des
marchandises; l'industrie fut encouragée, parce qu'elle
pouvait facilement se défaire de ses produits; l'é-
change nécessaire des monnaies fit naître le com-
merce de banque , qui ouvrit une source de richesses
non moins féconde que les autres. Les souverains,
mieux éclairés enfin sur leurs véritables intérêts , ac-
cordèrent aux négocians les franchises les plus impor-
tantes et protégèrent leur commerce par des traités
avantageux avec les puissances étrangères. La ré-
(i) Aliderson, III, s. 89.
LIVRE ly CHAPITRE I. 49
union, dans le quinzième siècle, de plusieurs pro-
vinces sous un même souverain, mit fin au^ guerres
particulières qui étaient leur fléau , et uû gouverne-
ment commun réunit plus étroitement, pour la ptos»-
périté de toutes, les avantages propres à chacune
d'elles. Leur commerce et leur bien-être furent les
heureux fruits d'une longue paix, que la puissance
prépondérante de leurs princes imposait apx rois
leurs voisins. Le pavillon bourguignon était généra-
lement respecté (i), la grandeur dû souverain pro-
tégeait les entreprises maritimes des sujets, et les
intérêts d'un simple particulier se confondaient avec
ceux d'un état redoutable. Une protection aussi puis-
sante les mit bientôt en état de se détacher même de
la ligue anséatique et de poursuivre cet ennemi auda-
cieux sur toutes les mers. Les marchands qui faisaient
partie de cette ligue , trouvant les ports espagnols
fermés, furent contraints de visiter les foires fla-
mandes et de recevoir les marchandises espagnoles
par l'intermédiaire des Pays-Bas.
La ville de Bruges était, dans les quatorzième et
quinzième siècles , le centre de tout le commerce de
l'Europe , et le marché général de toutes les nations.
En 1468, cent cinquante vaisseaux marchands en-
trèrent, le même jour, dans le port de l'Écluse (a).
(i) Ph. de Commines, liv. m , ch. v, p. 187.
(!») Andersôn, III, p. 287, aSg, a6o. — L'Écluse est le port de Biiiges
avec lequel ii communique par un canal. {NoU dtt traducteur.)
1. 4
5o SOULÈVEMElSrX P£^ PATS-BAS.
Quinze compagnies de commerce , sans compter les
riches magasins des villes anséatiques , y étaieqt éta-
blies avec leurs comptoirs, ainsi que beaucoup de
factoreries , et des familles de ijiégocians de toutes les
contrées de l'Europe. Bruges était l'entrepôt des pro-
ductions du nord ppur le mjidi et de toutes celles du
midi et du Levant pour le nord, que des vaisseaux
de la Hanse teufonique f:ran^portaient par le Sund
et sur le Rhin dans la liante AUen^agae , d'où on les
dirigeait , par terre , àm^ les pays de Ç^i^i^^wick et
de Lunebourg.
D'après l'ordre naturel des choses , un lujLe efiréné
devait être la suite d'un état si prospère, et l'exemple
séduisant de Philippe-le-Bon ne pouvait qu'en ac-
célérer les progrès. La cour du duc de BourgogQe
était la plus voluptueuse et la plus magnifique de
l'Europe, s^nsen excepter celles d'Italie. Le costume
somptueux des grands , qui servit dans la swite de
modèle à cplui des Espagnols, et qui fut trâinsmis
avec les usages bourguignons à la cour d'Aiitriche,
fut bientôt imité, même par le peuple, et 1^ plus
simple bourgeois porta des vêtemens de velours et
de soie. '
« Pour lors , estoyent les subjects de ceste inaispn
« deBourgongne, en grande richesse, nous dit Com-
« mines , qui parcourut les Pays-Bas vers le milieu du
« quinzième siècle, à cause de la longue paix qu'ils
« avoyent eue, pour la bonté du prince soubs qui ils
LIVRE I, CHAPITRE I. 5l
«c vivoyent; lequel peu tailloit ses sujets : et me
« semblé <fae , pour lors , ses terres se pouvoyent
«c mieulx dife terres de protnission que nulles autres
<( seigneuries qui fussent sur la terre. Ils estoyent corn*
<t blez de richesses y et en grand repos. Les despenses
« et habillements d'hommes et de femmes , grands et
« superflus. Les cônviset banquets , plus grands et
€c plus prodigues qu'en nul autre lieu , doilt j'aye eh
« èognoîssaiice. Les bàignoiries et autres festoye-
<c ments avec femmes, grands et désordonnez et à
« peu de honte. Je parle de& femihes de basse con-
ff dition (i). »
Mais l'ami de l'huibanité trouve ces excès mêmes
préférables à la triste frugalité du besoin et a la
barbarie qui, à cette époque, engourdissait pk'esqué*^
toute l'Europe. Le règne des {^rinces de la maison de
Bourgogne jette un éclat bienfaisant au milieu de ces
siècles de ténèbreé , comme bn voit un soleil de prin-
temps se dégager quelquefois au milieu des brumes
de i*hiver.
Cette opulence des Flamands fut enfin la cause de
leur perte ; deux villes , Gahd et Bruges , fières de
leur liberté et éblôiues de leurs richesses, osèrent
déclarer la guerre au souverain de onze provinces ,
à Philippe-le-Bon ; cette lutte inégale se termina
(i) Ph. de Gommines, liv. i, ch. ii, p. i3, et liv. v, ch. xx, p. 363
— Fischer's geschichte d. d. handels , ix , 6 , s. 1 93 , etc.
5a SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
aussi malheureusement pour elles qu'elle avait été
témérairement entreprise. Gand perdit seule plusieurs
milliers d'hommes au combat de Gavre (i), et ne
parvint à apaiser la colère de son vainqueur qu'en, lui
payant une amende de quatre cent mille florins d'or.
J^s magistrats et les principaux bourgeois de la ville,
au nombre de deux mille , furent obligés d'aller en
chemise sans autres vêtemens que des brayes de toile ,
les pieds nus et la tête découverte, à la rencontre
du duc , jusqu'à une lieue de Gand , et de lui de-
mander pardon à genoux. On saisit cette occasion
pour les dépouiller de quelques privilèges importans,
et cette perte fut irréparable pour l'intérêt de leur
commerce. Us ne furent pas beaucoup plus heureux
«dans la guerre qu'ils soutinrent^ en 14^29 contre
Maximilien d'Autriche pour lui enlever la tutelle de
son fils qu'il s'était arrogée contre les lois du pays ;
les habitans de Bruges le retinrent prisonnier en
ï 487, et firent exécuter quelques-uns de ses ministres ;
mais l'empereur Frédéric III , pour venger son fils ,
entra sur le territoire de la ville rebelle à la tête
d'une armée , et tint bloqué pendant dix ans le port
de l'Écluse , ce qui suspendit entièrement ses opér
rations de commerce. Amsterdam et Anvers, jalouses
depuis long-temps de la prospérité des villes fla-
mandes, rendirent à l'empereur, en cette occasion,
(i) Le as juillet 14 53.
LIVRE I, CHAPITRE ï. 53
des services signalés. Ce fut à cette époque que les
Italiens coihmencèrent à porter leurs soieries à An-
vers, et que les tisserands flamands, établis en An-
gleterre, en y expédiant leurs marchandises, pri- .
vèrent ainsi Bruges de deux branches considérables
de son commerce. L'orgueilleuse arrogance de ses
habitans avait offensé depuis long -temps la ligue
anséatique, qui les abandonna aussi et transporta
ses magasins à Anvers.
L'an i5i6(i) vit partir de Bruges tous les négo^
cians étrangers, et il n'y resta que quelques Espagnols ;
sa prospérité s'évanouit insensiblement coAme elle
s'était accrue. ,
Anvers recueillit dans le seizième siècle le com-
merce que la licence avait banni des villes flamandes ,
et , sous le règne de Charles V, elle était la ville la
plus magnifique du monde chrétien et celle où il ré-
gnait le plus d'activité.. Baignée par un fleuve tel que
l'Escaut, dont la large embouchure a le flux et le
reflux comme la mer du Nord, et qui permet aux
vaisseaux les plus lourdement chargés d'arriver jus-
que sous ses murs, cette ville devait être naturelle-
ment le rendez-vous de tous ceux qui visitaient ces
côtes. La franchise de ses foires attirait des négo-
cians de tous les pays (a). L'industrie de ses habitans
(i) AndersoD^ III theil, 8.200, 3i^, 3x5, 3i6, 488.
(2) Deux de ces foires duraient quarante jours , et toutes les marchan-
dises qu'on y vendait ne payaient pas de droits.
54 SOULiVEUBffT DES PAYS-BAS.
avait été fovtéey dès le comraaioeineiit de ce siècle,
au plus haut degré de> perfection. L'agrieuktti^ , la
culture du lia, Këducation des bestiaux , la chasse,
la pêche enrichissaient l'habitant des campagnes;
lés arts, les manu£si€tures et le commerce, lliabitaent
des villes. Oi^ vit bientôt les produits des manufac-
tures flamandes et brabançonnes se débiter en Perse ,
en Arabie et dans les Indes. Les vaisseaux de ces
nations couvraient l'Océan, et disputaient aux Gé-
nois, dans la mer Noire, le dn^t de protection (i).
Une qualité distinctive du marin des Pays-Bas était
de poui^ir naviguer dans toutes les saisons de
l'année , sans être obligé d'hiverner dans les ports
étrangers.
Lorsque la nouvelle route par le cap de Bonne-
Espérance fut découverte, que le commerce des Indes
passa ^itre les mains des Portugais et fit tomber
cdlui du Levant, les. Pays-Bas ne ressentirent point
les pertes qu'éprouvèrent les républiques d'Italie. Les
Portugais ét^bli|[^nt leurs entrepots dans le Brabant,
et les épiceries de CaUcut parurent sur les marché
d'Anvers (â). Là s'écoulèrent les productions des
Indes occidentales avec lesquelles la paresse superbe
des Espagnols payait l'industrie des Belges. L'entrepôt
r
(i) Anderson, III theil, s. i55.
(a) La valeur des épiceries et des drogues médicales expédiées de Lis-
bonne à Anvers se montait, suivant le calcul de Guicfaardîn ^ a un million
d'écus par an.
LIVRE r, CHAPITRE 1. 55
de^ mla^handises orientales attira k Anvers les ^us
célèbres maisons dé commerce' èe Florence, de Luo-
qiies et dé Gtênes. ÏjCS Fugger et les Welser quiàèrent
Augsbourg pour venir s'y fixer. Les négocians des
villes anséatiques y apportèrent alors les dénias
du nord ,■ et la compagnie anglaise y établit ses ma-
gasins; Cette ville offrait aax regards l'expositich la
plus lâagnifique des ouvrages dii créateur ôt d^ Tin-
dustrie Humaine (i):
Sa réputation se répandit- dans le monde entier,
^ers la fin dur seizième siècle, une coitipagnie de
li^gocjans turcs sollicita la permission dé s'y établir
et d'y apporter les productions de l'Orienl/, en les
faisant passer par la Gk*èce. Le commerce de banque
^^tendit en {H*ofk)ttiQn dé celui des marchandises ;
les létti*es de change des négocians d'AnVers étaient
reçues par toute la terre, et l'on assure que cette
ville faisait alors en un seul mois plus d'afFaires
que Venise n'en avait fait en tieux années, au temps
le plus brillant de sa gloire (â).
En 149I9 la ligue anséatique tint à Anvers son
assemblée solennelle, qui, jusqu'alors, avait été con-
voquée à Lubeck. En i53i, on construisit la Bourse,
qui, à cette époque, était la plus belle de l'Europe,
et dont la magnificence justifiait l'orgueilleuse in-
r
(i) Meteren, liv. i, p. 7.
{%) Fischer^s geschichte des d. haudek , n , s. Sg^ , etc.
56 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
scription (i). Anvers renfermait cent mille habitans.
On ne saurait se faire une idée de l'activité qui y
régnait; la foule qui s'y pressait surpassait toute
croyance ; deux cents à deux cent ciqquante navires
paraissaient souvent à la fois dans son port; il ne
s'écoulait pas de jour où l'on n'en vît entrer cinq
cents et plus^ et partir un nombre égal. On en comp-
tait jusqu'à huit et neuf cents les jours de marché.
Deux cents voitures environ passaient tous les jours
sous ses porte$. Il arrivait chaque semaine plus de
deux mille chariots , venant de l'Allemagne, de la
France ou de la Lorraine, sans compter ceux des
cultivateurs ou autres chargés de grains, dont le
nombre s'élevait ordinairement à dix mille. Plus de
trente mille bras étaient occupés uniquement pour
la compagnie anglaise d'assurance. Les douanes, les
impots sur les marchandises et les marchés rappor-
taient annuellement plusieurs millions au gouverne-
nient. Enfin , pour donner une idée des ressources
(r) 8. P. Q. A. (a)
XIC USUM ITEGOTIATORUM
CUIUSCUMQUE NATIOiriS AC LIZCGUiE
XTRBTSQVE ADEO SUiE ORNAMEICTUM
AVirO U, D. XXXI
A S9I.O EXTRUI CUR. {h)
Copié sur deux gravures du cabinet des estampes de la bibliothèque du roi.
( Note du traductcHr.\
(41) Senaïut populatquc antTerpieni>.
(' b ) CuraTerum.
LIVEE I, CHAPITRE I. b'J
de la nation , il suffira de dire que les contributions
extraordinaires qui lui furent imposées par Charles-
Quint, pour l'aider dans ses longues guerres, ont
été évaluées à quarante millions d'écus d'or (i).
Les Pays-Bas devaient cette situation florissante
autant à leur liberté qu'à leur position topographique.
Des lois peu stables et le pouvoir arbitraire d'un
prince avide auraient détruit tous les avantages dont
la nature bienfaisante les avait comblés avec tant de
profusion. Le respect inviolable des lois peut seul
assurer au citoyen les fruits de son industrie, et lui
inspirer cette heureuse confiance qui est l'ame de
toute activité.
Le génie de cette nation, développé par l'esprit
de commerce et par ses rapports intimes avec tant
de peuples divers, brillait dans d'utiles inventions;
tous les arts libéraux y prospéraient au sein de l'abon-
dance et de la liberté. C'était de l'Italie, plus éclairée ,
où Côme de Médicis avait fait renaître l'âge d'or,
que les Flamands avaient apporté dans leur patrie la
peinture , l'architecture, la sculpture et la gravure en
taille-douce , qui , transplantées dans cet heureux cli-
mat y firent de nouveaux progrès. L'école flamande,
née de l'école italienne, rivalisa bientôt avec elle, et,
digne émule de son modèle , donna des lois à l'Europe
entière. Les Belges fondèrent sur les manufactures
(i) Fischer's geschichte des d. handels, II theil, s. 59 5, etc.
58 soviàvEMUTyr des pa.t$-bas.
et les arts l'aisafoce dont ils jouissaient et qu'ils en
retirent encore en ptfrtie aujourd'hui ; lies tapisse-
ries, la peinture à l'huile et sur verre, les montt*eJ5y
les cadirans solaires, ont ëté, suivant Guichardin , in-
ventés dans' les Pays-Bas ; on leur doit aussi le per-
fectionnemi^t de la housisole, dont lies ^ints sont
encore connus sous des noms flamands. L'imprimerie
fut inventée à Harlem, dans l'année 1482, et le ha-
sard voulut que cette découverte , immense dans ses*
résultats, donnât, dans les siècles siiivans', là liberté
au pays qui Favait vue naître (1).
(x) Comment Schiller, écriTam aussi judicieux que patriote , a-t-il pu
se laisser abuser par la fable de Harlem ? CoDunent un allemand a-t-il pu
ravir à l'Allemagne une découverte qtditti' ap^partient incontestablement?
QRftt qu'il en soh, le procès ent^e Harlem et Mayenœ est jugé depuis
long-teo^; et, malgré ks effortsde Meeilnan et des autres savans hol-
landais , on sait aujourd'hui que lliistoire de la découverte de Laurent
Coster n*est qu'un roman inventé après coup , et que ne confirme aucun
des témoignages contemporains. Au contraire, tous les monumens,
tons les écrivains du tem|w s'accordent à déposer en faveur de Mayence.
Sans vouloir reprendre ici les pièces du procès , je ne puis passer sous
silence deux témoignages qui me semblent sans rq>lique. Ce sont ceux de
Caxton et d'Érasme. Caxton, introducteur de Timprimerie en Angleterre,
avait séjourné en AUemagne depuis 1441 jusqu'en 147 1, époque où il
revint enricbar sa patrie de ce nouvel art. U avait donc , pour ainsi dire ,
assisté à la découverte ; et oa ne peut réviser de le croire quand il dit
( fol. 433 de la continuation du polychronicon ) que l'art merveilleux de
l'imprimerie fut trouvé à Mogunce en Almayne. Mais si les Hollandais
récusent ce témoignage , qu'opposeront - ils à l'autorité d'Érasme , leur
('compatriote ? Vivant dans le voisinage de Harlem , et peu d'années après
l'époque de l'invention , il ne pouvait ignorer les droits de cette ville ;
cependant il n'en fait mention nulle part. U y a plus , dans sa préface du
UVBE Ij CHAPITRE I. Sq
Les Belges iréimissaient au génie le plus fécond en
inventions nouvelles rheureux talent de perfectionner
celles des peuples étrangers. Il est peu de manufac-
tures et d'arts mécaniques qui n'aient pris naissance
dans les provinces belgiques, ou n'y soient parvenus
à un plus haut degré de perfection.
Tite-Idife, donné & Mayenoe en i5i8, par Jean Sdueffer, il ne fait pas
difficulté d'attribuer à la ville allemande rhonnetir d'une découverte que
personne ne songeait. «nopPK i lui contester $ et comme si cette édition
avait été destinée à devenir la pièce de conviction de ce procès futur, le
privilège accordé par Tempereur, Vépître dédicatoire et Tavis au lecteur
sont autant de preuves en faveur de la réclamation allemande , preuves
qui tirent une nouvelle force de lèor antériorité sur la prétention hollan-
daise y puisqu'on ne trouve aucune trace de cdle-ci avant l'ouvrage de Ju**
nius , qui ne parut que soixante-dix ans après. Baitavia , Lugd. Bat. xSSS,
{Note du traducteur,)
6o SOULÈVEMEITT DES PATS-BAS.
^■^■^%,^>%/^^%/^%/m^^m ^ »m»m^i'^^i^^^ti^^i%^^i^^ ^ ^'%^m^»^m^f^f%^%^/%/wm/% t %^tm/%^%/m^%^M^^%/^%/%ir*i^%^^^/*f
CHAPITRE IL
Les Pays-Bas sous Charles-Quint.
Les provinces belgiques ( i ) furent, jusqu'au règne de
Charles-Quint, la puissance la plus heureuse de l'Eu-
rope. Aucun des ducs de Bourgogne n'avait eu la pen-
sée de renverser leur constitution , et Gharles-le-Té-
méraire n'avait osé lui porter atteinte à l'époque même
où son esprit audacieux préparait l'esclavage d'une
république étrangère. Tous ces princes n'eurent ja-
mais d'autre ambition que celle d'être les chefs d'une
république, et l'état politique des autres peuples qui
leur étaient soumis ne leur inspirait point des idées
diflférentes. Dans les Pays-Bas le souverain ne pouvait
disposer que de ce qui lui était accordé par la na-
tion ; c'était elle qui mettait pour lui des armées en
campagne et lui accordait des subsides , mais la posi-
tion de ces provinces changea entièrement, lors-
qu'elles devinrent le partage d'un prince ayant à ses
(i) J*ai cru pouvoir employer cette expression dans le courant de cet
ouvrage , quelques historiens s*en étant servis avant moi , entre autres le
père BaiTe, dans son libtoire d'Allemagne. Paris, 1748 , t. X, p. 33.
LIVRE I, CHAPITRE II. 6l
ordres d'autres instrumens , d'autres ressources, et
pouvant armer contre elles une force étrangère (i).
Charles-Quint, maître absolu dans ses états d'Espa-
gne, n'était que le premier citoyen des Pays-Bas. l'En-
tière soumission que lui montraient ses sujets du midi,
et la haute opinion qu'elle lui donnait de son impor-
tance devaient lui faire regarder avec mépris les droits
naturels des hommes , et son autorité , beaucoup plus
bornée au nord , lui rappelait pourtant qu'il fallait les
respecter. C'était avec la plus grande répugnance
qu'il se voyait, dans les Pays-Bas, réduit à n'être qu'un
(i) La réuui(m extraordinaire de deux nations aussi différentes de ca-
ractère que l'étaient les Belges et les Espagnols , ne pouvait jamais avoir
une fin heureuse. Je ne puis, m'empécher de rapporter ici le parallèle que
Grotius a tracé de ces deux peuples dans son langage énergique.
« Nam dùm finitimœ gentes pari origine , studiis iisdem aocreverunt ,
« facile tùm fraterno jure inter se agebant. Hispanis Belgisque diversa
« pleraque, et tpiibus conveniunt acrius coUiduntur. Bellica virtute cunc-
« tis à ssculis utrique insignes ; nisi quod hi desueverant , illi per italicas
« et transmarinas expeditiones longa disciplina et prsemiis excitabantur.
«< Sed Belg% attenti sane , et quaestus studio laborum tolérantes , pacem
« ideo et commercia expetunt ; non tamen ut injurias ferant. Alieni nuUa
« gens abstinentior ; sua fortiter defendunt. Inde una orbis regione creber*
« rimae urbes, munitaeque ad mare primum et amnes , passim postea, con-
tt venarum et sobolis multitudine. Ità post depulsam septentrionis rabiem ,
« oclo per ssecula mansere , extemis armis invicti et indirepti. At Hispa-
« niae , postquam sub diversis victoribus multum de eorum moribus traxe-
« rat , tandem ad Gothos possessio rediit ; quos, ex quo originis sedLsque
« miscuerant ingénia , nobis prisci novique auctores describunt , animi
« adversus labores et pericula invicti , dubium gloriœ an opum avidiores ,
« usque ad aliorum contemtum superbos , sacrorum quidem venerabundos,
« et beneficiis haud infidos , sed ultionê adeo flagrantes et Victoria efferos,
Ga SOULÈYEMEIVT DES PATS-BAS.
homme; il n'ea était que pltis fortement excité à
rompre les liens qui l'enchaînaient. Il faut déjà un
haut degré de vertu pour ne pas traiter en ennemie
la puissance qui s'oppose à nos désirs les [plus vifs*
Au lien d'y reconnaître Tempire de la nécessité, nous
aimons mieux le traiter comme une chimère, contre
laquelle alors il nous est permis de lutter. Que de mo^
tifs de plus, lorsque c'est la liberté même dont jouis-
sent les autres qui met des bornes à l'exercice de la
nôtre (ï)!
La supériorité de Charles-Quint fît naître en même
temps parmi les Belges la défiance, compagne ordi-
naire de la faiblesse; ils n'avaient jamais été plus
susceptibles pour le maintien de leur constitution,
« ut in hostem nihil turpe sit , nihil HUcitom. Adversa bffic Bdgis , genti
« innocenter calUdA ; csterum Germaniam Snter et Galliam , ut poshu
« loci, ita moribus tempérât» ; non eitra ambornm vitia, non sine TÎr-
« tutibus. Haud facile fallas, haud temerè insultes. Née divinonim culttt
« Hispanis olim cessisse indicio est , quod unanimes , ex qao Ghri^to semel
« induerant, non Normannonim armis adacti, ut professionem mutarent;
« non ullo infecti damnato antehae errore , tantum pietati impendenmt,
« ut necesse fuerit sacromm ministris possidendi modum pnescribere. In
« universum utrisque insitum colère principes , et admîf ari : sed Belg»
« leges supra putant» quo obtentu saepè turbatum. Castëllani regnari amant
« aliquanto , quam nonnulltt Hispanorum gentes , addictius ; et tamen ,
u quantameumqne usurpant ipsi libertatem, in aliis non ferunt. Maximum
« bine periculura , quod veluli in duo imperia divisa principiun soUicitii-
« dine , nec BelgiB gratia superiorem ferre qiiemquam poterant , nec His-
« pani parem. >» (Grotii Ann. belg. , lib. i, p. 4* ^0
(x) Ces deux dernières phrases, qui faisaient partie de la première
édition de Schiller, ont été supprimées dans les éditions subséquentes.
UVRC I, CHAPITRE If. 63
plus incertains sur l'étendue des droits de leur prince,
plus circonspects dans leurs ra,pports avec lui. Nous
voyons soqs son règne les explosions violentes de l'es-
prit répulilicain et les prétentions de la nation pous-
sé^/» spuv#Qt jusqu'à l'excès, donnant par là aux em-
piétem^S de l'autorité royale une apparence de justice.
Un prince jeonsidérera toujours la liberté civile comme
une portion aliénée de ses domaines , qu'il doit s'ef-
for^cer d'y réunir de nouveau : de même que l'autorité
souveraine paraît , aux yeux du citoyen, semblable à
un torrent dévastateur qui menace d'envahir ses pri-
vilèges. Jje$ habitans des Pays-Bas opposaient des di-
gues à l'Océan et des constitutions à leur prince.
L'histoire universelle est la lutte perpétuelle du des-
potisme et de la liberté, comme l'histoire de la nature
n'est pas autrç chose que le combat des élémens dans
l'espace.
Les Belges s'aperçurent bientôt que leur pays n'é-
tait plus qu'une province d'une monarchie. Tant que
leurs anciens maîtres n'avaient pas eu de plus grand
intérêt que celui d'accroître leur prospérité , le bon-
heur dpnt ils jouissaient sous leur autorité était celui
d'une famille étroitement unie, dont leur prince était
le chef; mais Charles-Quint les amena sur le théâtre
du monde politique; ils devinrent alors membres de
ce corps gigantesque , qui servait d'instrument à l'am-
bition d'un seul homme. Leur intérêt particulier cessa
d'être son unique but, et leur souverain devint le
64 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
centre de leur existence. Tout son règne n'ayant été
qu'une action politique, une tendance continuelle vers
l'esprit de conquête , il fallait qu'il fut maître absolu
de toutes ses ressources pour s'en servir avec énergie
et promptitude. Il était donc impossible qu'il s'assu*
jettît à suivre le mécanisme fastidieux de l'intérieur
de leur vie civile, et qu'il accordât à leurs privi-
lèges l'attention scrupuleuse que leur susceptibilité
républicaine exigeait. Pour mieux tirer parti de leurs
forces , Charles-Quint voulut donner de l'unité à leurs
mouvemens, et il suffit de l'audacieuse volonté du des-
pote, pour renverser l'ingénieux édifice d'un peuple
de pygmées. Le tribunal de Malines avait été jusque
alors une cour de justice indépendante; il le subor-
donna à un conseil royal qu'il établit à Bruxelles, et
qui devint l'organe de ses volontés. Il attaqua la con-
stitution dans son principe , en confiant à des étran-
gers les emplois les plus importans : ces hommes , qui
n'avaient d'autre appui que la faveur royale, ne pou-
vaient être que de mauvais défenseurs de privilèges
qui leur étaient à peine connus. Les frais considérables
des guerres que Charles soutint pendant tout son rè-
gne, l'obligèrent à se créer de nouvelles ressources;
il surchargea les provinces belgiques d'impôts extraor-
dinaires , au mépris de leurs prérogatives les plus sa-
crées. Les états , pour sauver leur dignité, furent forcés
de lui accorder ce qu'il avait daigné ne pas leur ravir
par la violence. Toute l'histoire du gouvernement de
LIVRE I , CHAPITRE II. 65
Charle&Quint dans les Pays-Bas ^ ne contient en grande
partie qu'une liste d'impôts demandés, refusés par les
états, puis enfin accordés; il introduisit , au mépris de
leur constitution, des troupes étrangères sur leur terri^
toire ; il enrôla dans leurs provinces des soldats pour ses
armées; les Pays-Bas se trouvèrent forcément engagés
dans des guerres indifférentes , si même elles n'étaient
pas nuisibles à leurs intérêts, et qu'ils n'avaient point
approuvées. Il punit en monarque les fautes d'une
république, et le châtiment sévère de Gand leur an-
nonça les changemens importans que leur constitu-^
tien avait déjà subis.
Quelques historiens accusent méiHe ce prince d'a-
voir essayé de faire enlever secrètement les diplômes
de leurs privilèges , des couvents et des abbayes où ils
étaient déposés ; action indigne d'un aussi grand mo-
narque , mais qui prouve la crainte que ces pi*ivilèges
lui inspiraient encore (i).
La prospérité de cet état était assurée, tant que les
projets de son souverain lui faisaient une loi de la fa-
voriser. Charles-Quint devait en effet, par un intérêt
bien entendu, respecter des droits nécessaires à la
conservation d'un corps politique dont son ambition
était forcée de faire mouvoir tous les ressorts ; heu-
reusement les plans les plus opposés de l'ambition et
(i) Ce paragraphe se trouvait dans les premières éditions. Schiller Va
supprimé dans les suivantes.
I. 5
66 SOULÈVEMENT DES PATS -BAS.
ceux de l'huinanité la plus désintéressée conduisent
souvent au même but; et le bonheur public que mé-
dite un Marc- Aurèle peut être l'ouvrage d'un Auguste
ou d'un Louis XI. Les états d'un despote qui sait pen-
ser ont souvent l'extérieur riant de ce pays fortuné
pour lequel un philosophe traça un code de lois (i), et
cette apparence trompeuse peut induire en erreur le
jugement de l'historien; mais s'il soulève le voile de
l'illusion , alors un nouvel aspect lui apprendra com-
bien le tyran a peu d'égards pour le bonheur des indi-
vidus, et quelle différence existe entre un état floris-
sant et un état heureux (2).
Charles-Quint était bien convaincu que le com-
merce, fondé sur la liberté, faisait seul la force des
Belges. Il ménageait donc cette liberté, parce qu'il
lui importait que la nation fût forte et puissante.
Plus politique que son fils , sans être plus juste, il su-
bordonna ses maximes aux besoins des localités et des
circonstances ; il révoqua à Anvers une ordonnance
qu'il eût maintenue à Madrid , en employant toute la
terreur qu'inspirait sa puissance.
La grande révolution religieuse qui eut lieu dans
les Pays-Bas sous Charles-Quint, est l'événement le
plus remarquable de son règne et mérite une -atten-
tion particulière parce qu'elle fut, sous le gouverne-
(i) Quel est le philosophe que veut ici désigner ScfaiUer? Est-ce Pla-
ton , Harington , Th. Morus , J.- J. Rousseau , Mably, elc
(2) Paragraphe supprimé dans les dernières éditions.
LIVRE I, CHAPITRE II. 67
ment de son successeui^, la cause principale de la
révolte de ces provinces ; elle introduisit pour la pre-
mière fois le pouvoir arbitraire dans le sein de leur
constitution, lui apprit à faire un essai terrible de
son habileté, et le rendit en quelque sorte légitime en
plaçant l'esprit républicain sur un écueil dangereux.
Lorsque les' insurgés se livrèrent à tous les excès de
la licence et de l'anarchie , la puissance royale attei-
gnît le degré le plus élevé du despotisme.
Rien n'est plus naturel que la transition de la li-
berté civile à la liberté religieuse. Lliomme, ou le
peuple, instruit par l'heureuse constitution qui le gou-
verne à connaître sa dignité , accoutumé à raisonner
sur les lois auxquelles il est soumis , et qui sont sou-
vent son propre ouvrage, dont l'esprit est éclairé par
l'activité, dont les sensations sont éveillées par les
jouissances de la vie , dont le courage naturel est en-
core entretenu par la conscience de sa sûreté inté-
rieure et de son bien-être; cet homme ou ce peuple
s'assujettira plus difficilement que tout autre à l'em-
pire aveugle d'une croyance sombre et intolérante, et
cherchera plus tôt à s'y soustraire. Une autre circon-
stance devait encore favoriser dans les Bays-Bas l'ac-
croissement de la nouvelle doctrine, L'Italie, alors le
centre de la civilisation , cette belle contrée que les
factions politiques ont toujours ravagée avec plus de
fiireur, oii un climat brûlant échauffe le sang et porte
les hommes aux excès les plus terribles; l'Italie, pour-
68 SOUli:VEMMT DES PATS-BAS.
rait-on objecter, fut moins que les autres contrées de
l'Europe saisie de cet esprit d'innovation ; mais un
peuple romantique que la beauté de son climat, une
nature voluptueuse , toujours jeune, toujours riante ,
et les enchantemens variés de toutes les productions
des arts entretiennent dans une continuelle exaltation,
devait trouver plus analogue à sa manière d'être et à
son caractère une religion dont les pompeuses céré-
monies captivent les sens, dont les énigmes sacrées
ouvrent un vaste champ à l'imagination, dont les prin-
cipaux dogmes enfin s'insinuent dans l'ame sous des
formes, pittoresques. Au contraire, un peuple que les
occupations de la vie domestique et civile retiennent
dans le cercle étroit de la froide réalité, qui se nour-
rit plus d'idées positives que d'illusions , et qui forme
sa raison aux dépens de son imagination ; ce peuple ,
dis-je , sera mieux disposé à adopter une doctrine qui
redoute moins l'examen, qui repose sur la morale plus
que sur des idées mystiques et qui parle plus à l'esprit
qu'aux yeux, en un mot la religion catholique con-
vient davantage à un peuple amant des arts, et la re-
ligion protestante à un peuple commerçant.
D'après cette supposition, la nouvelle doctrine que
Luther et Calvin répandaient l'un dans l'Allemagne,
l'autre en Suisse, devait trouver dans les Pays-Bas le
terrain le plus propre à en recevoir la semence; les
premiers germes en furent jetés par les marchands
protestans qui s'assemblaient à Amsterdam et à An-
LIVRJS I, CHAPITBF, II. 69
vers , et bientôt elle fut propagée par les troupes alle-
mandes et suisses que Charles-Quint introduisit dans
ces provinces, et par tous ces fugitifs français, alle-
mands et anglais, qui se réfugiaient en foule dans les
libertés de la Flandre, pour éviter le glaive de la per-
sécution qui les menaçait au sein de leur patrie.-Une
grande partie de la noblesse des Pays-Bas étudiait
alors à Genève , parce que l'académie de Louvain n'a-
vait point encore de célébrité , et que celle de Douay
ne Alt fondée que quelques années plus tard*(i). Ces
jeunes gens rapportèrent dans leur patrie les nou-
veaux dogmes religieux qu'on enseignait publi({ue-
ment dans les écoles genevoises. Il eût été facile de
les étouffer chez un peuple isolé et qui eût eu
peu de relations avec ses voisins ; mais l'afïluence de
tant d'étrangers dans les villes d'entrepôt de la Hol-
lande et duBrabant devait dérober aux yeux du gou-
vernement les premiers progrès du protestantisme, et
sous le voile du mystère en accélérer les développe-
mens ; une dissidence d'opinion pouvait aisément se
propager dans un pays où il n'existait ni caractère na-
tional , ni unité de mœurs et de lois. Dans un pays
enfin où l'aptitude au travail était la vertu la plus esti-
mée et la mendicité le vice le plus méprisé , l'ordre
des moines et leur état d'oisiveté devait depuis long-
(i) En i56o , le bref du pape , qui établit les nouveaux évêchés, au-
torisa Philippe II à fonder une nouvelle université à Douay, pour empê-
cher tes Wallons d'aller à Genève. ( Note du traducteur, )
70 SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS.
temps choquer l'opinion. Les réformateurs qui ton-
naient contre cet abus acquirent par là un grand
avantage (i). Des écrits satiriques, à qui l'art de
l'imprimerie, nouvellement inventé , donnait une cir-
culation plus prompte , et des bandes d'orateurs po-
pulaires nommés rederykers (a) (rhétoriciens), qui
parcouraient alors les provinces et tournaient en ridi-
cule les abus de leur siècle dans des représentations
théâtrales ou par des chansons, contribuèrent aussi à
détruire la considération dont jouissait l'église ro-
maine , et préparèrent dans l'esprit du peuple un ac-
cueil favorable à la nouvelle doctrine.
Ses premiers progrès furent extraordinairement
rapides; le nombre de ceux qui se déclarèrent en
(i) Ces deux dernières phrases n'ont pas été traduites par M. de Cloët.
(a) Poëmes satiriques dictés par la fureur des partisans, connus sous le
nom de rederykers, où Ton cherchait mutuellement à tourner sou adver-
saire en ridiciUe, (Hist. génér. des Provinces-Unies, t. IV, p. Sa.)
En ces temps-là étaient en vogue quelques espèces de jeux académiques ;
chaque ville avait des sociétés et des chambres de rhétorique. Les beaux
esprits déclamaient en vers et en prose , beaucoup en langue du pays ,
mais aussi en langues étrangères, selon le goût du temps. Il y a^ait des
énigmes, des problèmes, des questions à résoudre, et des prix à gagner.
Comme tout se ressentait des désordres naissans , on commençait à pro-
poser des questions fort délicates en matière de religion , qm donnaient
ample carrière aux solutions. On censurait dans ces écrits et le gouver-
nement et le cardinal ministre. La cour en voulut arrêter le cours , en
interdisant et condanmaut certaines propositicms dangereuses, et en sup-
primant et suspendant les rhétoriques et leurs confréries , au grand mur-
mure des amateurs , qui s'en vengèrent en rimes et en prose , ce qui
multiplia ces brochures à Tinfini. ( Vander-Vynckt, t. I, p. 124.)
^ LIVRE I, CHAPITRE II- 7I
peu de temps pour elle fut immense ^ surtout dans
les provinces du nord; mais il y avait encore parmi
eux beaucoup plus d'étrangers que de Belges. Charles-
Quint j suivant , au milieu de ce grand schisme ^ la
règle dont un despote ne peut pas s'écarter , opposa
les mesures les plus énergiques au torrent de l'hérésie
que l'on voyait se grossir chaque jour. Malheureu-
sement pour la religion réformée , la justice politique
était du côté de son persécuteur. La digue qui , pen-
dant tant de siècles , avait empêché la saine raison
d'approcher de la vérité , fut trop promptement dé-
truite pour que ce torrent débordé ne s'étendît pas
au-delà des limites qu'il n'aurait pas dû franchir.
L'esprit de liberté, en se ranimant, aurait dû conti-^
nuer à s'exercer uniquement sur des questions de
religion; mais il voulut soumettre aussi à l'examen
les droits des souverains. Dans le principe , on n'avait
brisé que des chaînes injustes , mais on voulut à la
fin se soustraire aux liens les plus légitimes. Les
livres de l'Ecriture-Sainte , devenus plus communs ,
fournirent des poisons à un fanatisme extravagant,
et offrirent en même temps la lumière et une nour-
riture saine à l'ami sincère de la vérité (i). La bonne
cause avait été forcée de suivre la route périlleuse de
la rébellion, et il arriva alors ce qui arrivera toujours
parmi les hommes, la mauvaise cause, qui , n'avait
(i) Tout le paragraphe depuis la digue est supprimé dans Cloët.
7 a SOULi^VEUXNT DES PAYS-BAS.
de commun avec l'autre que les moyens illégaux dont
toutes deux se servaient également^ devenue plus
hardie par cette parenté, osa paraître à ses côtés, et
souvent on les confondit l'une avec l'autre. Luther
s'était déchaîné contre l'adoration des saints ; les bri*
gands qui forçaient les églises et les cloîtres, et dé-
pouillaient les autels, prirent le nom de luthériens.
L'esprit de parti , la rapacité , le crime et la débauclie
arborèrent les couleurs du réformateur; les plus
grands criminels confessaient le luthérianisme devant
les juges. La réformation avait fait redescendre l'évê-
que de Rome aux erreurs de l'humanité; et une troupe
furieuse, excitée par la faim, voulut anéantir toute
distinction sociale. Une doctrine, qui s'annoqçait
dans l'état comme destructive de tout ordre, ne de-
vait pas trouver grâce devant un souverain qui avait
déjà tant de motifs pour la détruire, et dès -lors
il n'est pas étonnant qu'il ait employé contre elle
les armes qu'elle lui avait donné le prétexte de
prendre.
Charles donna la preuve qu'il se considérait comme
prince absolu dans les Pays-Bas, en n'étendant point
à céjs provinces la liberté de conscience qu'il accor-
dait en Allemagne ; tandis que là , forcé par la résis-
tance énergique des princes de l'empire, il assurait
à la nouvelle religion un exercice paisible , il la per-
sécutait dans le Brabant par les édits les plus cruels.
La lecture des cvangélistcs et des apôtres , toutes les
LIVRE I, CHAPITRE II. yS
réunions publiques ou secrètes , auxquelles la religion
donnait son nom de quelque manière que ce fut,
toutes conversations sur ce sujet dans l'intérieur des
familles étaient défendues sous des peines sévères.
Des tribunaux particuliers furent établis dans chaque
province pour veiller à l'exécution des édits. Celui qui
professait des opinions erronées perdait, sans qu'on
eût égard à aucune considération, ses emplois et
son rang. Ceux, qui étaient convaincus d'avoir ré-
pandu des doctrines hérétiques ou seulement d'avoir
assisté aux assemblées secrètes des réformés, étaient
condamnés à mort; les hommes tombaient sous le
glaive du bourreau; les femmes étaient enterrées
vives. On livrait aux flammes les hérétiques relaps.
La rétractation même du coupable ne pouvait le
soustraire à cette sentence terrible ; en abjurant son
erreur, il n'obtenait tout au plus que la faveur d'un
genre de mort moins cruel (i).
Les fiefs d'un condamné devenaient le partage du
fisc, nonobstant les privilèges du pays, d'après lesquels
il était permis à l'héritier de les dégager moyennant
une somme modique. Une autre prérogative formelle
et non moins précieuse donnait le droit au citoyen
de la Hollande de n'être jugé que par les tribunaux
de la province qu'il habitait ; mais à l'époque dont
(i) Hist. univ. de De Thou', 1. 1, p. 4a6. — Grotii Airn. , lib. i, p. i r.
— Meteren, 1. ii , p. 3o verso.
74 SOULÈVEMEIfT DES PAYS-BAS.
nous parlons, les coupables furent soustraits à la
juridiction ordinaire et condamnés par des tribunaux
étrangers. C'est ainsi que la religion prêtait son appui
au despotisme pour attaquer d'une main sacrée j sans
danger et sans résistance, des privilèges que le bras
séculier avait été forcé de respecter.
Charles-Quint, devenu plus audacieux par l'heu-
reux succès de ses armes en Allemagne, crut alors
pouvoir tout oser, et pensa sérieusement à transplanter
l'inquisition espagnole dans les Pays-Bas. La terreur
seule qu'inspirait ce nom interrompit tout à coup le
commerce dans Anvers. Les principaux négocians
étrangers se préparèrent à quitter la ville; les maisons
diminuèrent aussitôt de valeur; les manufactures
s'arrêtèrent; plus de ventes, plus d'achats; la ruine
de cette ville florissante était inévitable, si Charles-
Quint, convaincu par les représentations de la gou-
vernante des Pays-Bas, n'eût pas renoncé à ce projet
dangereux. On recommanda donc au tribunal d'user
de ménagemens envers les marchands étrangers , et
on donna aux inquisiteurs le nom plus doux de juges
ecclésiastiques (i) ; mais ce tribunal continua à sévir
dans les autres provinces avec l'inhumanité et le
despostime inhérens à sa mission. Les historiens font
monter à cinquante mille le nombre des victimes
qui, pendant le règne de Charles-Quint, ont péri
(i) Hist. génér. des Provinces-Unies, t. rv, p, 63 r, 632.
IIVRE ly CHAPITRE II. 75
SOUS le fer des bourreaux, seulement pour fait de
religion (î).
Si l'on considère la conduite violente de ce mo«
narque, on a peine à c(Hnprendre comment le sou-*
lèvement quî a éclaté ayeo tant de fureur sous le
règne de son successeur put être prévenu sous le
sien. Un examen plus approfondi éclaircira ce fait.
La prépondérance de Charles, redoutée généralement
en Europe, avait élevé le commerce des Pays-Bas à
un xlégré de prospérité qu'il n'avait jamais atteint
auparavant. L'influence de son nom ouvrait tous les
ports aux vaisseaux de cette nation , lui procurait
une libre navigation sur toutes les mers , et lui as*
surait les traités de commerce les plus favorables avec
les puissances étrangères. C'est principal^nent avec
l'appui de son souveraid qu'elle parvint à détruire en-
tièrement le pouvoir de la ligue anséatique dans la mer
Baltique. Le Nouveau-Monde, l'Espagne, l' Allemagne
qui, obéissant au même maître, rie formaient avec
elle qu'une même patrie , favorisaient toutes ses en-
treprises. Charles-Quint, en réunissant les six der-
nières provinces à celles qui formaient l'héritage de
la maison de Bourgogne , avait donné à cet état une
étendue et une importance politique qui le plaçaient
à côté des plus puissantes monarchies de l'Europe (a).
(i) Meteren, liv. i , p. lo au verso, — liv. ii, p. 3o au verso. —
Grotii Ann. , lib. x, p. la. Ce dernier dît cent mille.
(a) II eut aussi lui moment l'inteulion de l'ériger en royaume ; mais
^6 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
Il sut flatter, par cette conduite, l'orgueil national.
Lorsque la Gueldre , Utrecht , la Frise et Groningue
, furent réunies sous sa domination , il y fît cesser
aussitôt les guerres civiles, qui avaient si long-temps
interrompu leur commerce. Une paix intérieure, qui
ne fat point troublée , leur permit de recueillir tous
les fruits de leur industrie. Charles-Quint était donc
le bienfaiteur de ces peuples ; l'éclat de ses victoires
avait en même temps ébloui leurs yeux, et la gloire
de leur souverain , qui rejaillissait aussi sur eux ,
avait ralenti et mis en défaut leur vigilance républi-
caine. Le vainqueur de l'Allemagne, de la France,
de l'Italie et de l'Afrique en imposait aux factieux , et
personne n'ignore ce que peut se permettre un homme^
qu'il sôit prince ou particulier , quand il est parvenu
à captiver l'admiration. La présence du monarque
les différences essentielles qui existaient entre ces provinces , et qui s'é-
tendaient depuis la constitution et les moeurs jusqu'aux poids et mesures',
le firent renoncer à ce projet. Le service qii^il leur rendit à la diète d* Augs-
bourg en i548, où leurs relations avec Tempire d'Allemagne furent
fixées, aurait pu avoir pour eux des résultats importans. Suivant cette
convention, les dix-sept provinces formaient un cercle particulier, sous le
nom de cercle de Bourgogne, et devaient contribuer aux charges de Tem-
pire germanique , dans la proportion de deux fois plus qu'un électeur, et
trois fois plus dans une guerre contre les Turcs ; mais , en retour de ce
sacrifice, elles devaient jouir de la protection puissante de cet empire ,
et n'être lésées dans aucun de leurs privilèges particuliers. La révolution
(fui changea , sous le règne de son fils , la constitution politique de ces
provinces , annula cette convention sur laquelle il est inutile de s'étendre
ici davantage.
LIVRE I, CHAPITRE II. 77
dans les Pays-Bas, qu'il visita jusqu'à dix fois, d'après
ses propres aveux, contint les mëcontens dans les
bornes du devoir. Les scènes fréquemment répétées
d'une justice prompte et sévère entretinrent l'effroi
qu'inspirait la puissance souveraine, Charles enfin
était né dans les Pays-Bas , et il aimait la nation dans
le sein de laquelle il avait été élevé ; les mœurs des
habitans lui plaisaient; la simplicité, le naturel de
leur caractère et de leur entretien le reposaient agréa-
blement de l'austère gravité des Espagnols; il parlait
leur langue, et dans sa vie privée se conformait à
leurs usages. L'étiquette importune, ce mur de sé-
paration si peu naturel entre un roi et son peuple,
était bannie de Bruxelles ; d'envieux étrangers n'em-
pêchaient pas les sujets d'avoir accès jusqu'à leur
prince : c'était à leurs compatriotes qu'il avait confié
la garde de sa personne. Il leur parlait souvent et
avec plaisir. Son air était prévenant, ses manières
étaient affables et obligeantes. Tous ces petits arti-
fices lui acquirent l'amour des Belges; et, tandis que
ses armées ravageaient ses moissons, tandis qu'il s'em-
parait d'une main avide de leurs propriétés, tandis
que ses gouverneurs opprimaient le peuple et que
ses bourreaux l'égorgeaient, il s'assurait de leurs
cœurs par sa seule affabilité.
Charles eût désiré vivement transmettre cette af-
fection nationale à Philippe , son fils. Ce motif seul
l'engagea à le faire venir d'Espagne dès sa jeunesse ,
78 SOUIiÈVEMENT DES PÀTS-BAS.
et à le montrer dans Bruxelles au peuple qu'il était
appelé à gouverner. Le jour solennel de son abdi-
cation y il lui recommanda les provinces des Pays-Bas
comme le plus riche fleurob de sa couronne , et il
l'exhorta sérieusement à respecter leur constitution.
Le caract^e de Philippe II était en tout l'opposé
de celui de son père ; ambitieux comme lui , mais
connaissant moins les hommes et sachant moins les
apprécier, il s'était formé de l'autorité souveraine
une idée d'après laquelle il les traitait comme les in-
strumens serviles de ses volontés; le plus léger symp*
tome de liberté lui paraissait une offense. Né en Es-
pagne (i), et élevé sous la verge de fer des moines,
il exigeait aussi des autres la triste uniformité et la
contrainte qui le caractérisaient lui-même. La gaieté
pétulante des Belges ne révoltait pas moins ses habi-
tudes et son caractère y que leurs privilèges ne bles-
saient son désir de dominer. Il ne parlait que la
langue espagnole ; il ne souffrait que des Espagnols
autour de sa pq^rsonne , et tenait avec entêtement à
leurs usages. Vainement l'esprit inventif des villes
flamandes par où il passait leur fît imaginer à l'envi
des fêtes brillantes pour célébrer sa bienvenue (2),
son front ne se dérida point; tout ce que la magni-
ficence étalait à ses yeux , les épanchemens de la joie
(i) U naquit à Valladolid le 3i mai i5a7.
(a) La ville d'Anvers dépensa seule, à cette occasion , 360,000 florins
d'or. (Meteren, liv. i, p. 12 au verso. )
UVRB I, CHAPITRE II. 'jg
la plus oardiale que le peuple manifestait hautement
ne purent attirer sur ses lèvres un sourire d'appro-
bation (i).
Charles-Quint manqua entièrement son but en
faisant Connaître son fils aux Belges; ils auraient
trouvé par la suite son joug moins pesant si ce prince
n'avait jamais paru dans leur pays; mais ses regards
leur annoncèrent ce qu'il devait être un jour, et son
entrée à Bruxelles lui aliéna tous les cœurs. L'ai-
mable abandon de l'empereur envers ses sujets ne
servit qu'à rendre plus choquant l'orgueil taciturne
de son fils; ils avaient lu dans ses yeux les projets
sinistres qu'il formait déjà contre leur liberté; ils
étaient préparés à trouver en lui un tyran y et dis-
posés à lui résister.
La souveraineté des Pays-Bas fut la première que
Charles -Quint abdiqua dans une assemblée solen-
nelle des états tenue à Bruxelles le a 5 octobre i555 ;
il les délia de leur serment de fidélité ou plutôt en
transporta l'effet au roi Philippe son fils (a). « Si c'é-
a tait par ma mort, dit-il à ce prince, que vous eus-
cc siez été mis en possession de tant de provinces,
« j'aurais sans doute quelque droit encore à la recon-
« naissance d'un fils pour lui* avoir laissé un héritage
« si riche et que j'ai tant augmenté; mais puisque
(i) Hist. génér. des Provinces-Umes, t. IV, p. 627, 6s8 ; t. V, p. 1 1.
(a) « Mon fils , aujourd'hui que j*aTiiiice , en votre faveur , par une
« mort volontaire , la possession d'un héritage que le ciel vous destine ,
8o SOULÈVEMENT DBS PATS-BAS.
a cette grande succession ne vous vient aujourdliuî
« que par l'effet d'un acte libre de ma volonté, puisque
c< votre père a y pour ainsi dire, voulu mourir avant le
« temps pour vous faire jouir par avance du bénéfice
« de sa succession , je puis justement vous demander
a. de donner au soin et à l'amour de vos peuples tout
oc ce que vous semblez me devoir pour vous avoir
a avancé la jouissance de l'empire que je vous aban-
<( donne. D'autres souverains se félicitent d'avoir
<K donné la vie à leurs enfans et de pouvoir leur lais«-
c( ser des royaumes; mais j'ai voulu oter à la mort l'a-
ce vantage de vous faire ce présent, espérant ressentir
« une double joie de vous voir à la fois vivre et ré-
(( gner par moi. Peu de rois sans doute suivront mon
<x exemple , comme à peine en ai-je trouvé dans tous
« je siiis en droit d^exiger, comme une marque de votre reconnaissance ,
« que vous n^ayez jamais d'autre objet que le bonheur de vos peuples. La
« plupart des princes se consolent en mourant de laisser à leurs enfims
n une couronne qu'ils ne peuvent retenir. Je me fais un double plaisir de
« la mettre sur votre tête , et de voir régner mon successeur. L'exemple
« que je donne aiva peu d'imitateurs ; je n'en trouve qu'un entre tous les
« souverains qui m'ont précédé. Songez , mon fils , qu'on n'approuvera
•( ma résolution qu'autant que vous en serez digne , et que mon honneur
« est dans vos mains. Conservez toute votre vie la crainte de Dieu , l'a^
« mour de la justice et le cœur de vos sujets ; ce sont les fondemens les
« plus assurés d'un pouvoir légitime. Il ne me reste qu'à supplier le roi
« des rois de vous donner des enfans assez vertueux pour vous exciter à
« suivre mon exemple par tendresse pour eux et pour vos peuples, sans
« impatience de leur part ni contrainte de la vôtre. « ( Hist. génér. des
Provinces-Unies, t. IV, liv. xii, p. 679.)
LIVRE I, CHAPITRE II. 8l
a les siècles précédens que j'aie pu imiter, mais ma
i< résolution paraîtra digne d'ëloges , lorsqu'on verra
cf que vous méritez qu'on en ait fait en vous la pre-
« mière expérience, si vous conservez cette sagesse que
«vous avez montrée jusqu'ici, si vous avez toujours
« dans l'ame la crainte du maître souverain de toutes
a choses, si vous persévérez dans la pureté de la reli-
« gion ca:tholique, si vous régnez enfin suivant la jus-
« tice et les lois qui font toute la force , et sont les
« meilleurs appuis des empires. Il ne me reste plus
« qu'un vœu à former pour vous : puisse le ciel vous
« donner un fils si heureusement né que vous puis-
ce siez un jour lui transporter votre empire et votre
« puissance, et que vous n'y soyez jamais contraint! »
Lorsque Tcmpefreur eut fini son discours (i), Phi-
lippe se jeta à genoux devant lui , lui baisa la main et
reçut la bénédiction paternelle. Ses yeux se mouil-
lèrent de larmes, mais ce fut pour la dernière fois.
Cette scène était si touchante, que tetis les assistans en
furent attendris (a).
(x) Ce discours fut prononcé en français. (Ilist. de Grànvelle, p. a 3 8.)
Philippe répondit à son père ; mais ce fut par Torgane de Granvelle ,
s'excusant sur le peu d^usage qu'il avait de la langue française» (Id., p. a4i0
Ù paraît , d'après ces exemples , qu'à cette époque on se servait habi-
tudlement de la langue française dans les Pays-Bas.
(IVote du traducteur.)
(a) Strada, t. I , lib. i, p. 9. — Meteren , liv. i , p. i5 au verso. —
De Thou, t. II, liv. xvi, p. 664. — Hist. génér. des Province»-Unies ,
t. rv, liv. XII , p. 67 g.
I. 6
Sa SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS.
Elle fut bientôt suivie d'une autre ; Philippe reçut
l'Hommage des états assemblés , et il prêta le serment
dont on lui présenta la formule dans les termes sui-
vans.
« Moi Philippe, par la grâce de Dieu , prince d'£s-
« pagne, des Deux-Siciles, etc., je jure et je promets
« qu'à mon avenue et succession dans les pa^s , comtés,
<( duchés , etc. , je serai bon et juste seigneur à mes su-
ce jets; que je maintiendrai et ferai maintenir tous et
« chacun des privilèges des nobles , des villes et de la
(( commune, tant des ecclésiastiques que des laïques, et
« généralement tous les droits et immunités qui leur ont
ce été octroyés par mes prédécesseurs, comme aussi les
c( usages et coutumes dont ils jouissent , tant en gêné-
ce rai qu'en particulier, promettant au surplus de faire
(c tout ce que doit faire un bon et loyal seigneur;
ce ainsi Dieu et tous ses saints me soient à aide (i). »
La crainte que le gouvernement arbitraire de l'em-
pereur avait inspirée, et la défiance des états envers
son fils, paraissait déjà dans cette formule de ser-
ment, conçue dans des termes beaucoup plus circon-
spects et plus précis que ceux du serment prêté par
Charles-Quint et par les princes bourguignons avant
lui. Philippe fut forcé de leur promettre le maintien
de leurs us et coutumes ^ clause qui n'avait point été
jusqu'alors exigée. Dans le serment de fidélité que les-
(i) Hist. génér. des Provinces-Unies , t. IV, liv. xii , p. 626.
LIVRE I, CHAPITRE H. 83
états lui prêtèrent, ils ne s'engagèrent qu'à l'obéis-
sance compatible avec les privilèges du pays (i). Ses
ministres ne pouvaient donc compter sur leur soumis-
sion et sur leurs subsides, qu'autant qu'ils exerce-
raient suivant les lois l'emploi qui leur était con-
fié. Philippe, enfin ne reçut dans ce serment des
états que le nom de prince naturel et prince né; mais
il ne fut point qualifié du titre de souverain et de
seigneur, ainsi que l'empereur l'avait désiré. Ceci
prouve assez combien était faible l'idée qu^on s'était
formée de la justice et de la générosité du nouveau
monarque.
(i) Httt. génér. des Proviaccs-Unies , t. lY, tiv. xii,.p. 627.
84 SOULEVEMENT DES PAYS-BAS.
CHAPITRE m.
Les Pays-bas sous Philippe IL
Les Pays-Bas étaient parvenus au plus haut degré
de prospérité, lorsque Philippe II en prit le gouver-
nement. Il fut le premier de leurs princes qui, à son
avènement au trôpe, les posséda en totalité. Cet
état vaste et puissant, qui pouvait rivaliser avec des
royaumes, était composé, à cette époque, de dix-
sept provinces : les quatre duchés de Brabant, de
Limbourg, de Luxembourg et de Gueldre, les sept
comtés d'Artois , de Hainault , de Flandre, de Namur,
de Zulphen , de Hollande et de Zélande , le marquisat
d'Anvers et les cinq seigneuries de Frise, de Malines,
d'Utrecht, d'Overyssel et de Croniugue; son commerce
était immense et ne pouvait s'accroître; la fertilité
du sol offrait à son maître des richesses plus inépui-
sables que les mines d'or de l'Amérique. Ces dix-sept
provinces qui, réunies, égalent à peine en étendue
la cinquième partie de l'Italie, et qui ne s'étendent
pas au-delà de trois cents lieues flamandes, rappor-
taient presque autant à leur prince que la Grande-
Bretagne entière à ses rois avant que ceux-ci eussent
LIVRB I , CHAPITRE III. 85
réuni les biens du clergé à leur couronne. Trois cent
cinquante villes vivifiées par le travail et par le bon-
heur, six mille trois cents bourgs, une quantité in-
nombrable de villages, de fermes et de châteaux ne
formaient^ des Pays-Bas, qu'une seulç province floris-
sante (i). La nation était alors dans son plus brillant
éclat. L'industrie et l'abondance , donnant l'essor au4i
facultés de chaque citoyen, avaient éclairé son esprit
et ennobli ses inclinations; la prospérité générale
favorisait les productions du génie. Sous ce clin^at ,
le sang moins agité, et refroidi par un ciel, rigoureux,.
permet moins aux passions de s'exalter. L'égalité
d'ame, la tempérance et une patience inaltérable,,
vertus indigènes de cette contrée septentrionale, la.
justice et la bonne foi, garanties de son commerce
et doux fruits de sa liberté, enfin la véracité, la<.
bienveillance et l'amour du bien public laissent
dans ce pays peu de vices à combattre, et cea
vices y sont moins dangereux que partout ailleurs*.
Aucune nation ne peut être gouvernée avec plus
de facilité par un prince éclairé, et n'oppose plus
de résistance à un despote. La voix du peuple exerce
ici plus qu'ailleurs une censure infaillible sur les
actes du gouvernement. Le véritable art de régner
ne peut être soumis à une épreuve plus glorieuse,
ni une politique faible et artificieuse à un examen
plus sévère.
(i) Strada , 1. 1 , liv. i , p. 3a. — De Thou, t. V, IW. xl , p. 197.
86 SOCLàVEMBHT DES PATS*BAS.
Avec une semblable organisation , un ëlat aurait
pu agir et appuyer ses entreprises d'une force extra*
ordinaire , lorsqu'un besoin pressant en eût réclamé
les secours, si une administration sage et économe
eût su en diriger l'application à propos. Charles^
Quint laissa à son successeur un pouvoir peu diffé-
lent de celui qui constitue une monarchie tempérée.
L'autorité royale l'emportait visiblement sur la puis-
sance républicaine ; et cette machine, composée d'é-
lémens hétérogènes , pouvait maintenait âtre mise
en mouvement avec autant de sûreté et de promp-
titude qu'un état soumis au pouvoir absolu. Cette
foule de nobles, jadis si puissans, syivaient volon-
tairement le souverain dans les guerres qu'il en-
treprenait, ou bien, en temps de paix, cout*tisans
•avides d'un sourire du monarque , briguaient à Tenvi
des emplois à sa cour. La politique adroite du prince
avait créé de nouveaux biens imaginaires dont il était
seul dispensateur. De nouvelles passions, de nouvelles
idées sur le bonheur avaient Êiit oublier l'austère
simplicité des vertus républicaines; l'orgueil fit ^ace
à la vanité, la liberté à l'amour des grandeurs, une
pauvreté indépendante à une servitude riante et
voluptueuse. Opprimer et piller la patrie comme mi-
nistre d'un monarque ^solu, fut pour l'ambition et
l'avidité des grands une amorce plus séduisante que
celle de partager, aux assemblées générales, une
faible portion de la souveraineté. La plupart des
LIVRE I, CHAPITRE III. 87
nobles avaient en outre dissipé leur fortune et con-
tracté des dettes énormes. Sous le prétexte spécieux
de les honorer , Charles-Quint avait déjà affaibli les
vassaux de la couronne les plus redoutables y en leur
doiinant des ambassades ruineuses près des cours
étrangères. C'est ainsi que Guillaume d'Orange fut
envoyé en Allemagne pour porter la couronne im-
périale au frère de Charles^Quint, et que le comte
d'£gmont se rendit en Angleterre pour conclure le
mariage de Philippe avec la reine Marie. Tous les
deux accompagnèrent dans la suite le duc d'Albe en
France pour traiter de la paix entre les deux couronnes
et du second mariage de Philippe avec madame Eli-
sabeth. Les frais de ce dernier voyage s'élevèrent à
trois cent mille florins, dont le roi ne remboursa pas
un denier. Le prince d'Orange , en remplaçant le duc
de Savoie dans le commandement de l'armée espa-
gnole , fut forcé de supporter seul les dépenses ex-
traordinaires que cette dignité rendait nécessaires^
Lorsque des ambassadeurs ou des princes étrangers
venaient à Bruxelles , comme le cérémonial espagnol
exigeait que le souverain mangeât seul, les grands
étaient obligés de tenir table ouverte, afin que l'hon-
neur du roi n'éprouvât aucune atteinte. La politique
espagnole avait trouvé un moyen encore plus ingé-
nieux pour affaiblir insensiblement les familles les
plus riches des Pays-Bas. Tous les ans, un des grands
de Castille arrivait à Bruxelles ; il y étalait un faste ,
88 SOULE VEMEITT DES PAYS-BAS.
il y faisait une dépense qui surpassait de beaucoup
ses revenus. On eût regardé dans cette ville comme
un affront ineffaçable de lui céder en prodigalité.
Chacun s'efforçait de l'emporter sur lui , et, dans cette
lutte onéreuse , épuisait sa fortune , tandis que l'Espa-
gnol se retirait assez à temps dans ses foyers pour ré^
parer par quatre années d'économie la profusion d'une
seule. Il est vrai cependant que dans la suite ces ar-
tifices ne réussirent pas au gouvernement aussi heu-
reusement qu'il l'avait espéré ; car ce forent précisé-
ment les dettes pressantes contractées par la noblesse
qui la rendirent plus favorable à toutes les idées
nouvelles. L'homme qui a tout perdu n'a plus qu'à
gagner au milieu du désordre général (i).
Le clergé a été de tout temps le soutien de l'au-
torité royale, et il a dû l'être. Son âge d'or a toujours
été l'époque de l'asservissement de l'esprit humain ;
il s'associe avec elle pour exploiter à son profit la
faiblesse et la crédulité des hommes (a). L'oppression
civile rend la religion plus indispensable et plus
chère; l'entière soumission à une domination tyran-
nique prépare les esprits à une croyance aveugle et
commode, et la hiérarchie rend avec usure au despo-
tisme les services qu'elle a reçus de lui. Les évêques
et les prélats étaient , dans les états de la nation ,
les zélés défenseurs du trône , toujours prêts à sacrifier
(i) Reidani Ann.^lib. i, p. 3 et 4.
(2) Ces deux dernières phrases manquent dans la traduction de Cloêt^
LIVA£ I^ GHAPITR£ III. 89
Tintérét des citoyens à celui de Téglise et à l'avantage
politique du prince. Des garnisons nombreuses et
aguerries tenaient en respect les^illes principales^ qui,
incertaine de lappui de leurs défenseurs naturels,
étaient déchirées par les factions et par les querelles
religieuses. Dans de telles circonstances , qu'il était
facile à la couronne de conserver cette prépondérance,
et combien fut grande la faute qui la lui fit perdre !
L'importance que la monarchie espagnole avait
alors acquise en Europe augmentait encore l'in-
fluence de Philippe II dans les Pays-Bas. Aucun état
n'osait se mesurer avec elle. La France, la plus redou-
table des puissan(;es voisines , affaiblie par une guerre
désastreuse, et plus encore par des factions intérieures
qui devenaient plus audacieuses sous la minorité d'un
roi , s'avançait rapidement- vers l'époque malheureuse
qui la rendit , pendant près d'un demi-siècle, le théâtre
de la désolation et des crimes les plus affreux. Elisa-
beth d'Angleterre défendait avec peine son trône chan-
celant de la fureur des partis , et sa nouvelle église
était encore mal affermie contre les tentatives cachées
des sectateurs de celle qu'elle avait réduite au silence.
Ce n'était que plus tard qu'à sa voix créatrice l'An-
gleterre devait sortir d'une humiliante obscurité et re-
cevoir, même de la fausse politique de son rival , les
forces qui, après une lutte opiniâtre, devaient enfin le
renverser. La maison impériale d'Allemagne était at-
tachée à celle d'Espagne par les doubles liens du sang
II-
go SOULÈVEMENT DES PATS«BAS.
et de la politique, et d'ailleurs les progrès des armes
de Soliman attiraient son attention plutôt vers To-
rient que vers l'occident de F£urope. Les princes dlta-
lie j lies à Philippe par la reconnaissance , ou retenus
par la crainte, ne lui laissaient rien à redouter de ce
coté, et ses créatures dominaient à la cour de Rome.
Les monarchies du nord étaient encore plongées dans
les ténèbres de la barbarie , ou , commençant à peine
à prendre une forme stable, ne figuraient point dans le
système politique de l'Europe. Philippe possédait les
généraux les plus illustres de ce siècle, des armées
nombreuses et accoutumées à vaincre, une marine
respectable, et ce riche tribut en métaux précieux
qui s'écoulait déjà régulièrement et avec sûreté des
Indes occidentales en Espagne.
C'est au sein de circonstances aussi favorables, c'est
avec des instrumens si redoutables entre les mains
d'un prince ferme et habile que Philippe prit les rênes
du gouvernement de ses vastes états.
Avant de le voir agir, essayons de pénétrer dans
ses secrètes pensées et cherchons*j les motiis de sa
politique (i). La gaieté et la bienveillance manquaient
à son caractère ; son tempérament et l'édttcàtion aus-
tère qu'il avait reçue le rendaient étranger à l'une;
il n'avait pu acquérir l'autre, élevé par des hommes à
qui les liens sociaux les plus doux et les plus puissans
(i) Philippe II est un homme singulier qu'on ne saurait juger par les
règles communes. (Hist. de Philippe II, par Alexis Dumesnil, in-S*", p. a 9.)
LIVR£ ly CHAPITRE III. 9I
étaient totalement inconnus. Deux idées remplissaient
cet esprit rëtoéci. Le moi et Dieu auraient pu former
sa devise. L'égoîsme et la superstition contiennent
l'histoire de toute s^ vie; il était roi et chrétien , et
l'un aussi mauvais que l'autre. Il ne fut jamais homme
avec les hommes , parce qu'il regarda toujours au-
dessus de lui et jamais au-dessous. Sa foi était sombre^
cruelle j car sa divinité était un être terrible. Il ne
pouvait en espérer de nouveaux bienfaits, mais il en
avait tout à craindre. L'homme privé attend du ciel la
consolation ou la délivrance de ses maux ; pour Philippe,
la Divinité était un épouvantail qui mettait des bornes
aussi douloureuses qu'humiliantes à sa toute-puissance
terrestre. Son respect pour elle était d'autant plus
profond qu'il en accordait moins à l'humanité. Il trem-
blait en esclave devant Dieu , parce que Dieu était le
seul être devant lequel il eût à trembler. Charles-
Quint embrassa avec ardeur la défense de la religion ,
parce qu'elle travaillait pour lui. Philippe II agit de
même, mais ce fut 1 -effet d'une conviction intime.
Charles, pour le maintien du dogme, fit détruire par
le fer et le feu des milliers de victimes , tandis que lui-
même outrageait dans la personne du pape, son pri-
sonnier, les principes pour le soutien desquels il sa-
crifiait le sang des hommes. Philippe, au contraire,
ne se décide qu'avec répugnance, et même avec des
remords , à entreprendre contre Paul V la guerre la
plus légitime, et il abandonne les fruits de sa vie-
g^ SOULÈVEMENT DES PATS-BÂS.
toire, comme un criminel repentant renonce à ses ra-
pines (i). L'empereur fîit barbare par calcul; son fils
le fut par instinct. Le premier avait un esprit ferme
et éclairé, mais peut-être fut-il plus méchant; le se-
cond eut des idées plus bornées, une tête plus faible ,
mais il était plus juste.
Il me semble que tous les deux auraient pu êti^
^ meilleurs qu ils n'ont été en effet, sans s'écarter pour
cela des maximes que taus deux avaient adoptées; ce
que nous imputons au caractère des hommes n'est
très-souvent qu'une conséquence nécessaire de l'im-
perfection de notre nature. Une monarchie aussi éten-
due que celle de Philippe était à la fois un objet de
tentation trop forte pour l'orgueil humain , et un far-
deau trop pesant pour les forces d'un seul homme.
Il n'appartient qu'à l'esprit divin, infini et présent
partout, de concilier la félicité générale avec le plus
haut degré de liberté individuelle; niais quels expé-
diens peut employer l'homme qui se trouve ainsi à la
place du créateur? C'est en classant les objets qu'il
supplée à son insuffisance. Semblable au naturaliste ,
il établit des signes d'ensemble et des règles qui faci-
litent le coup d'œil général à son regard incertain , et
sous lesquels tous les individus doivent être classés.
Voilà le secours que lui prête la religion; elle trouve
les germes de l'espérance et de la crainte dans le cœur
(i) Hist. de Philippe II, par Watson, t. I, p. 6i, 83.
LIVRE 1 , CHAPITRE III. 93
de tous les homnes; en s'emparant de cespenchans,
en les soumettant à un seul objet , elle a changé des
miliions d'êtres isolés en un tout homogène* La va-
riété infinie des volontés humaines n'embarrasse plus
le souverain. Il existe donc un bien et un mal uni-
versellement reconnus, dont il peut se servir à pro-
pos, et qui agissent de concert avec lui dans les lieux
mêmes où il n'est pas. Il y a aujourd'hui une barrière
où la liberté s'arrête , ligne respectable et sacrée vers
laquelle tous les mouvemens séditieux du cœur hu-
main doivent à la fin se diriger. En un mot , le but
commun du despotisme et du sacerdoce est l'unifor-
mité, et l'uniformité est un auxiliaire indispensable '
de la misère de l'esprit humain. Philippe devait être
plus despote que son père , par cela même que son
esprit était plus borné, ou, en d'autres termes, il de-
vait s'attacher avec d'autant plus de sollicitude aux
règles générales , qu'il était moins capable de descendre
aux localités et aux individus. On peut tirer, de tout
ceci, la conséquence que l'intérêt le plus puissant pour
Philippe n était de maintenir l'uniformité de croyance
et de constitution, parce que sans eRe il ne pouvait
régner.
Il eût néanmoins montré dans le commencement
de son règne plus de douceur et d'indulgence, s'il était
monté plus tôt sur le trône. Dans le jugement que l'on
porte ordinairement de ce prince , il paraît qu'on n'a
point fait assez d'attention à une circonstance qu'on
94 SOUtiVEMENT DES PATS-BAS.
aurait dû avec justice prendre en considération dans
le jugement qu'on porte de son esprit et de son cœur.
Il avait près de trente ans lorsqu'il devint souverain
de l'Espagne , et sa raison précoce avait hété sa ma-
jorité. Un esprit tel que le sien , qui sentait sa maturité,
et qui n'était par là que trop disposé à concevoir et
à nourrir de hautes espérances , ne pouvait supporter
qu'avec répngnance le joug de Fobéissance filiale. Le
génie supérieur du père et si^n autorité absolue Comme
souverain devaient blesser l'orgueil du fils déjà si
confiant en* hn-méme. La part que Charles - Quint
lui avait accordée dans le gouvernement de fétat
était suflBsante pour le détourner de passions mtÂns
nobles et pour entretenir la sévère gravité 4e son
caractère ; mais Charles avait cependant mis encore
asseï: de réserve dans cette concession potir aflumer^
avec plus dé violence, dans te cœur de Philippe le dé»
sir du pouvoir le plus itthnité. Lorsqu'it prit ^fective-
ment possession de l'autorité, elle avait perdu pour
lui le charme de la nouveauté. La dbiice ivresse d'un
jeune nïonarque surpris tbut-à-coup pat* la* puissance
souveraine, celte éfihsion de la joie qui' ouvre Famé
aux plus doux sentimens , et à laquelle l'humanité a
dû plus d'une fois de nombreuses fondations de bien^»
faisance, avaient depuis long-temps cessé d'existé)^ dans
son ame, si même elles avaient jamais pu l'émouvoir^
Son caractère était endurci, lorsque la fortune le sou-
mit à cette épreuve décisive, et ses principes affermis
LIVRE I , CHAPITRE III. qS
résistèrent à cet ébranlement salutaire. Il avait eu le
temps, pendant quinze ans, de se préparer à ce pas-
sage ; et au lieu de s'arrêter en jeune homme aux
marques de sa nouvelle dignité, ou de perdre l'aurore
de son règne dans l'ivresse d'une vanité oiseuse , il
conserva assez de sang-froid pour entrer immédiate-
ment dans la possession solide de sa puissance, et
pour se venger de sa longue privation par l'usage le
plus complet qu'il pût en faire.
96 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
CHAPITRE IV.
Le tribunal de Tlnquisition.
A PEINE Philippe n se vit-il , par la paixdeCateau-'
Cambrésis , paisible possesseur de ses états ^ qu'il se
livra entièrement au grand œuvre de l'extirpation
de l'hérésie , et qu'il justifia les craintes de ses sujets
belges. Les ordonnances que son père avait rendues
contre les hérétiques furent renouvelées dans toute
leur rigueur^ et il en confia l'exécution à d'affreux
tribunaux , auxquels il ne manquait que le nom
d'inquisition; mais pour que son ouvrage lui parût
achevé, il fallait qu'il introduisît dans les Pays-Bas
l'inquisition espagnole avec toutes ses formes , projet
dans lequel Charles-Quint avait déjà échoué.
Cette inquisition est une institution moderne et
extraordinaire dont les temps antérieurs n'offrent
point de modèle , et qui ne peut être comparée avec
aucun tribunal ecclésiastique ou séculier. Le système
inquisitorial a existé en effet dès le moment où la
raison a osé soumettre les choses sacrées à s(fn exa-
men , depuis qu'il existe des sceptiques et des nova-
teurs; mais ce ne fut qu'au milieu du treizième siècle,
UVRE I, CHAPITRE IV. Q'Jf
lorsque des exemples d'apostasie eurent effrayé la
hiérarchie de l'Église , que le pape Innocent ni ins-
titua un tribunal particulier , et sépara , contre tout
principe, la surveillance et l'instruction ecclésias»
tiques du pouvoir qui punit (i). Pour être plus cer-
tain qu'aucune considération , qu'aucune faiblesse hu-
maine n'atténuerait l'inflexible sévérité des jugemens
de l'inquisition , il en retira la direction aux évéques
et au clergé séculier qui tenaient encore trop à l'hu-
manité par les liens de la vie sociale , et le composa
exclusivement de moines, classe d'hommes. dégénérés
qui renoncent aux penchans sacrés de la nature , et
sont des instrumens serviles de la cour de Rome (a).
L'Allemagne, lltalie, l'Espagne^ le Portugal et la
France reçurent cette institution nouvelle; un moine
fraiiciscain siégeait au tribunal qui pBo&onça un ju-
gepaent terrible contre les Templiers. Quelques états
eurent de la peine à s'y soustraire ou à la soumettre
à la puissance civile. Les Pays-Bas en avaient été
exemptés jusqu'au règne de Charles-Quint , et leurs
évéques avaient toujours exercé la censure ecclé*
siastique. Dans les cas extraordinaires les provinces
vaUones avaient recours au tribunal de l'inquisition
(i) Jttdicibus profanis permùsum , duntaxat sacerdotali sententia dam-
natos punire, quonim multi suppliciorum sœvitia, velut pietate, oertabant.
(Grotii Aon., lib. i, p. lo. )
(a) Cette dernière partie de la phrase n'est pas traduite dans M. de
Cloët.
ï- 7
9Ô SOULÈVEMElfT DES PATS-BAS.
établi à Paris, et les provinces allemandes à celui de
Cologne (i).
Mais l'inquisition, celle dont nous voulons parler,
prit naissance à l'ouest de l'Europe , et différa entiè-
rement de l'autre par son origine et par ses formes.
Le dénier trône des Maures était tombé à Gre-
nade dans le quinzième siècle, et le culte sarrasin
avait dû céder enfin à la fortune du cbristianisme.
Cependant l'Évangile était peu solidement établi dans
le royaume le plus nouv^ellement converti à la foi
du Christ , et au milieu d'un mélange confus de lois
el de mœurs hétâ\>gànes; les deux retiginos ne s'é*
taient point encore séparées. Le glaive de la persé-
cution avait, il est vrai, forcé des milliers de fa-
milles à se réfugier en Afrique; mais un bien plus
grand nombre, retenues par la douceur du cli-
mat (a) et par l'amour de la patrie, s'étaient ra-
chetées, par une conversion simulée, de la cruelle
nécessité de quitter leui*s foyers , et continuaient de
servir Mahomet ou Moïse aux pieds des autels du
vrai Dieu. Le royaume deOrenade n*était pas entiè-
rement soumis , tant que ses habitans tournaient leurs
regards vers la Mecque pour y adresser leurs prières^
et le nouveau converti n'était guère plus attaché à
(i) Hfll^per. Mémoires et Troubles des Pays-Bas, tom. II, partie u,
p. 65 et suiv.
(a) Muitos tamen natalis soli dulcedo retinuit. (Nie. Bungundii historia
belgica, p. 116.) Trjud.
UVUE I , CHAPITRE lY. 99
son souverain qu'à Téglifee romaine, s'il rederenait
juif ou musulman dans l'intërieur de sa maison^ Ce
n'était point assez de forcer ce peuple obstiné à suivre
les formes extérieures du culte catholique ou à s'unir
à l'église victorieuse par les faibles liens des céré-
monies; il fallait encore extirper une religion an<^
eienne , triompher d'un penchant opiniâtre que l'ac-
liou lente et irrésistible de plusieurs siècles avait
enraciné dans ses mœurs , dans son langage, dans* ses
lois, et que l'iôfluence permanente du ciel et du sol
de la patrie contribuait sans cesse à entretenu. Si
l'Eglise chrétienne voulait remporter une victoire
complète sur la croyance ennemie, et assurer sa, nou-
Telle conquête contre toute rechute, il fallait qu'elle
sapât les fondemens mêmes sur lesquels l'anéien
culte s'était affermi; qu'elle dâiaturàt entièrement les
habitudes morales, identifiées afveo ce culte de lu
manière k plus intime; qu'elle* détruisît ses racines
secrètes dans les replis les plus cachés de l'ame ; il
fallait qu elle efiàçât ses traces dans le cercle de la vie
privée et dans les rapports sociaux, qu'elle laissât
s'éteindre insensiblement tous les souvienirs qui pou-
vaient le rappeler, et qu'elle anéantît même, s'il
ét2# possède, la feculte de recevoir ses impressions.
Patrie, famille, conscience, honneur, ces sentimens
sacrés de la nature , et qui acquièrent dans l'état de
société une énergie plus grande , sont toujours les > :
premiers à se confondre avec celui de la religion; ils -//: J
lOO SOULE VEMEITT DES PATS-BAS.
en reçoivent de la force , et la lui communiquent à
leur tour. Il était donc nécessaire de détruire cette
action réciproque et de séparer ayec violence l'an-
cienne religion des affections naturelles, au risque
même de porter atteinte à leur pureté (i). Tel était
le but de l'inquisition que nous nommons espagnole
pour la distinguer des tribunaux plus humains qui
portaient le même nom ; elle eut pour fondateur le
cardinal Ximenès. Un moine dominicain , Torque-
mada'y monta le premier sur son trône sanglant,
fonda ses statuts, et, par ce legs Êttal, voua pour
toujours son ordre à l'exécration du monde (2). L'in-
quisition a fait vœu de diffamer la raison et d'étouffer
le^génie; ses moyens sont la terreur et l'opprobre;
toutés^es^passions sont à sa solde; aucun des plaisirs
de la vie n'est exempt de ses pièges , et le solitaire
lui doit compte de ses pensées. La crainte de sa puis-
sance tient la liberté enchaînée dans les profondeurs
de l'ame ; elle a subordonné à la foi tous les penchans
de l'humanité ; tous les liens que l'honune considère
comme les plus sacrés tombent devant elle. Un hé-
rétique a renoncé, par le seul tait de son hérésie,
à pouvoir réclamer les droits que lui donne sa qua-
lité d'homme, et la plus légère infidélité à l'Église
(x) Cette dernière partie de la phrase est supprimée dans CIoëL
(a) M. de Gloët ne dit que : «Légua i son ordre cette puissance odieuse. •
n a supprimé depuis ce passage jusqu*â : « les arrêts de ce tribunal res-
« semblent... »
LIVRE I, CHAPITRE IV. lOI
l'en prive à jamais. Un simple doute sur rinfaillibilité
du pape est châtié comme un parricide, et d«^ho-
nore comme le crime le plus honteux. Les arrêts de
ce tribunal ressemblent aux émanations de la peste ,
qui livrent les corps les plus sains à une rapide dis-
solution. L'objet même inanimé est maudit s'il a
appartenu à un hérétique. Rien ne peut soustraire
les victimes de l'inquisition à leur destinée. Ses sen-
tences s'exécutent sur des effigies, sur des cadavres,
et le tombeau lui-même n'est point un refuge contre
son bras redoutable (i).
L'audace de ses jugemens n'est surpassée que par
l'inhumanité avec laquelle elle les exécute. En réunis-
sant le ridicule à la barbarie , en amusant les yeux par
la singularité du spectacle, elle affaiblit le sentiment
de la pitié par celui de la curiosité qu'elle excite. Elle
étouffe la sensibilité sous la raillerie et le mépris. Pré-
cédé d'un drapeau couleur de sang, le coupable est
conduit à l'échafaud en pompe solennelle; au son de
foutes les cloches, les prêtres en habits sacevdotaux,
ouvrent la marche en chantant des cantiques sacrés.
Après eux vient le condamné revêtu du san-benito,
vêtement jaune sur lequel sont peintes en noir des
figures de diables. Sa tête est couverte d'un bonnet de
papier terminé par une figure humaine environnée de
flammes, autour desquelles voltigent des démons bi-
(i) Ce qui suit est supprimé dans la traduction de M. de Cloct jusqu'à :
•* Précédé d'un drapeau... »
IO!I SOULfeVBMElTT DES PATS-BAS.
deux. On porte devant ce malheureux , qui est voué à
une dtnmatiodt étemelle, l'image retournée du Ré-
dempteur. Plus de salut pour Ini. Son corps est des-
tiné au bûcher, et son ame immortelle aux flammes
de l'enfcir. Un bâillon lui ferme la bouche et l'empédie
d'adoucir sa douleur par des plaintes , d'exciter la com-
passion par le récit touchant de son infortune, et de
dévoiler les mystères du saint -office. Après lui mar-
chent le haut clergé en omemens pompeux, les ma-
gistrats et la noblesse. Les moines qui l'ont jugé ter-
minent cet horrible cortège (i). Il semble voir un
cadavre que l'on porte au tombeau, et c'est un homme
vivant dont les tourmens doivent en quelques instans
présenter au peuple un spectacle afireux. Ces exécu-
tions ont ordinairement lieu les jours de grande fête,
et on réserve à cet e)fi^ , dans les cachots du saint-of-
fice, un certain nombre de ces infortimés pour rendre
la cérémonie plus solennelle par la quantité des vie*
times; le roi y assiste alors en personne, assis sur un
siège moins élevé que celui du grand inquisiteur et la
tét« découverte; il lui cède ce jour-là le premier rang.
Qui ne tremblerait à raq)ect d'un tribunal devant le-
quel s'humilie la majesté du trône (a)!
(i) Cette dernière phrase est supprimée dans M. de doët
(3) Burgundii Hist. belgica, p. x 26, 127. — Hopper, Recueil et Mé-
morial des troubles des Pays-Bas, t. II, part, u, p. 65, 66, 67.— Grotii
Ami. belgics , p. S, 9 et seq. — Essai sur les mœurs, par Voltaire, t. VI,
Cfa. CXL, p. 98 — zio.
LIVBE I) CHAPITRS lY. to3
La grande révolution religieuse opérée par Luther
et par Calrin ramena le temps qui avait rendii né-
cessaire l'établissement de ce tribunal. Ce qui n'avait
été inventé dans le principe que pour purger le pe-
tit royaume de Grenade des faibles restes des Maures
et des }ui6 , devint alors un besoin pour toute la
chrétienté catholique. Les inquisitions du Portugal ^
d'Italie, d'Allemagne et de France^ se modelèrent siir
celle d'Espagne. Cette dernière suivit les Européens
dans les Indes, où die érigea à G69, un ttibunal ter^
r ible , dont les procédures inhumaines font encore firé-
ihir d'horreur. Partout la dévastation suivait ses pas ,
mais lïispagne s'est plus ressentie dé ses ravages que
toute autre partie du monde. On oubUe les victimes
que l'inquisition a immolées; les races d'hommes se re-
nouvellent, et les pays désolés, dépeuplés par elle,
refleurissent de nouveau; maïs des siècles s'écoule-
ront avant que ses traces disparaissent du cara(:tère
espagnol; elle a arrêté une nation généreuse et spir
rituelle au milieu de sa civilisation ; elle a banni le
génie d'un climat où il était indigène, et une ta*
citumité dont l'effet rappelle le silence des tom-
beaux a fini par caractériser on peuple plus disposé
à la gaieté que la plupart des autres peuples de
l'Europe (i).
Ce fut en i522 que Charles-Quint nomma le pre-
(i) Watson, t. I, p. 143 — 146.
I04 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
mier inquisiteur dans le Brabant (i). Quelques ecclé-
siastiques lui furent donnés pour assesseurs^ mais
Finquisiteur lui-même était laïque. Après la mort
d'Adrien YI , son successeur Clément Vil établit trois
inquisiteurs pour toutes les provinces belgiques.
Paul m en réduisit le nombre à deux , et cette forme
subsista jusqu'au commencement des troubles (a).
En i53o le gouvernement publia contre les héré-
tiques, avec l'intervention et le consentement des
états , les édits qui servirent de base à tous ceux qui
furent ensuite promulgués et où l'on fait mention
expresse de l'inquisition. Charles*Quint se vit forcé ,
en i55o, par les progrès rapides des sectes nou-
velles , de renouveler ces édits, de les rendre encore
plus sévères; et ce fut à cette occasion qu'Anvers
s'opposa à l'établissement de l'inquisition , et parvint
heureusement à s'y soustraire (3). Néanmoins l'esprit
qui dirigeait cette institution dans les Pays-Bas était
cojaf(»tne au caractère de la nation et plus humain
que dans le royaume d'Espagne. On n'y voyait pas
siéger des étrangers et encore moins des dominicains.
Les édits , connus de chacun , réglaient les formes et
les jugemens de ce tribunal ; quelle que fût sa sévérité ,
cependant on le trouvait moins révoltant parce qu'il
paraissait moins soumis à l'arbitraire, et qu'il ne
(i) Fk'ançois Vander Hulst, conseiller en Brabaot.
(s) Ahalecta belgica, t. II, pars u, p. 66, 67.
(3) Hi^, génér. des Proyinces-ITmes, t. lY, p. 63 1, 632.
LIVRE I, CHAPITBE IV. Io5
s^'enveloppait pas d'un voile mystérieux, comme Tin-
quisition espagnole (i).
Mais c'était précisément à celle-ci que Philippe II
voulait frayer un chemin dans les Pays-Bas , parce
qu'elle lui paraissait l'instrument le plus utile pour
dénaturer l'esprit national et le préparer à un
gouvernement despotique. Il commença par redou-
bler la rigueur des ordonnances religieuses de son
père, pour étendre de plus en plus le pouvoir des
inquisiteurs, et par rendre leurs procédures plus
arbitraires et moins dépendantes de la juridiction ci-
vile. Bientôt il ne manqua plus à ce tribunal pour être
semblablfs à l'inquisition d'Espagne que son nom et
des dominicains. Un simple soupçon suffisait pour
faire arracher un citoyen paisible du sein de sa fa-
mille, et le plus faible témoignage autorisait à l'appli-
quer à la torture. Quiconque tombait dans cet abîme
ne reparaissait plus. Les soins maternels de la justice
cessaient de le protéger; perdu au monde, la mé-
chanceté et la démence le condamnaient d'après des
lois qui n'étaient pas faites pour des hommes. Jamais
l'accusé n'apprenait le nom de son accusateur, et ra-
rement le crime qu'on lui imputait; artifice impie et
diabolique qui forçait l'infortuné à chercher à deviner
ses fautes, et à confesser, dans le délire produit par
les tourmens de la torture ou par les ennuis d'une
(x) Hist. imiv. des Proyinces-Unles , t. IV, p. 63a.
Io6 SOULàVEMEMT DES PATS-BAS.
longue captivité, des crimes qu'il n'avait peut-être
jamais commis, ou inconnus aux juges. Les biens des
condamnés étaient confisqués, et les délateurs en-
couragés par des lettres de grâce et des récompenses.
Aucun privilège, aucune justice civile, n'avait de force
contre le pouvoir de ce tribunal redoutable. L'auto-
rité séculière ne prenait de part à la juridiction des
inquisiteurs que pour exécuter avec une soumission
respectueuse et aveugle les sentences qu'elle pronon-
çait. Les suites de cette institution devaient être
extraordinaires et terribles ; tout le bonheur tempo-
rel, et même la vie de l'homme probe ^ étaient dans
les mains de chaque scélérat. 'Tout ennemi secret ,
tout envieux avait alors l'appât dangereux d'une ven-
geance à la fois invisible et certaine. La sûreté des
propriétés , la liberté des entretiens fatniliers cessèrent
d'eidster; tous les liens de l'intérêt, du sang et de
l'amour furent rompus. Une défiance contagieuse em-
poisonna la vie sociale; la présence redoutée d'un
espioii retenait le regard sous la paupièi^e, et le son
sur les lèvres. Chacun ne croyant plus à la loyauté
des autres , ne pouvait espérer que l'on crût à la sienne.
Une réputation sans tache , les liens d'une n^me pa-
trie, les confraternités, les sermens mêmes, et tout
ce que les homnies regardent comme sacré , n'avaient
plus de valeur. Tel fut pourtant le sort auquel on
avait soumis une ville grande et florissante , où cent
mille hommes actifs, industrieux, n'étaient unis que
UVRE I , CKAPITRE V. IO7
par la confiance. Chacun était indispensable à Fautre,
et tousse devinrent mutuellement suspects. La crainte
séparait ce que l'intérêt devait réunir; en un mot,
tous les fondemens du commerce social étaient ren-
versés j là où les rapports sociaux sont la base de toute
vie et de toute durée (i).
(x) Grotii Ann., lib. 1, p. 11. «
1
Io8 SOULÈVEIUHT DES PATS-BAS.
%^^%^^^<«>>%^^^%i'»<%<
CHAPITRE V.
Autres infractions à la constitution des Pays-Bas.
Il n'est pas étonnant qu'un tribunal aussi cruel ,
qui avait paru insupportable, même au caractère
plus patient des Espagnols, ait révolté un peuple
libre ; mais l'effroi qu'il inspirait fut encore augmenté
par les troupes étrangères que l'on conserva dans le
pays après le rétablissement de la paix , et qui occu-
paient les villes frontières , au mépris des constitu-
tions de l'état. On avait pardonné à Charles-Quint
l'introduction de ces troupes , parce qu'on en avouait
la nécessité et qu'on avait plus de confiance dans
ses bons sentimens; mais on ne vit, dans les soldats
de Philippe, que l'appareil effrayant de l'oppres-
sion et les auxiliaires d'un tribunal odieux. Un corps
nombreux de cavalerie , levé dans le pays même , était
suffisant pour sa sûreté, et rendait inutile la présence
des étrangers. La licence et la rapacité de ces Espa-
gnols, qui, ayant à réclamer des arrérages considé-
rables, se payaient par leurs mains, aux dépens de
l'habitant, achevèrent d'irriter le peuple et le rédui-
sirent au désespoir. Lorsque , dans la suite, les plaintes
LIVRE I, CHA.PITRK V. lOQ
générales forcèrent le gouvernement à retirer les
troupes des frontières et à les transporter dans les îles
de la Zélande y d'où elles devaient s'embarquer y leur
audace alla si loin que les habitans cessèrent de tra-
vailler aux digues y aimant mieux abandonner leur
patrie aux flots de la mer que de souffrir plus long-
temps la licence de cette soldatesque effrénée (i).
Philippe II aurait désiré conserver les troupes es-
pagnoles dans les Pays-Bas , pour assurer l'exécution
de ses édits et pour appuyer les innovations qu'il avait
Vintention d'introduire dans la constitution. Elles
étaient à ses yeux les garans du repos public et de
l'asservissement complet de la nation. Aussi épuisa-t-
il toutes les ressources de là mauvaise foi^ tous les
moyens de persuasion , pour éluder les sollicitations
réitérées des états-généraux, qui le pressaient d'éloi-
gner ses soldats ; tantôt-, il semblait craindre une in-
vasion subite de la France, quoique cette puissance,
déchirée par des factions fririeuses , résistât avec peine
à un ennemi renfermé dans son sein ; tantôt , c'était
son fils don Carlos que ces troupes devaient aller
recevoir sur les frontières , quoiqu'il n'eût jamais eu la
volonté de le faire sortir de la Gastille. « L'entretien
« des troupes .espagnoles, disait-il, ne sera point un
« fardeau pour la nation » ; il annonçait l'intention
d'en prélever les frais sur sa cassette particulière.
(i) Hist gé&ér. des Provinow-Unies , t V, l. un , p. St.
IIO SOULÈVEMEITT DES PAYS-BAS.
Pour pouvoir les conserver avec plus d'ap{Munence
de nécessite, il leur retenait, à dessein, leur solde ar-
riérée , quoiqu'il les prétérit certainement aux troupes
nationales, qui étaient exactement payées» Dans Piur
tention d'endormir les craintes de la nation et d'apai-
ser le mécontentement général, il offrit le oommaft-
dement supérieur de ces troupes aux deux &voris dn
peuple, le prince 'd'Orange et le comte d'Egmont;
mais tous deux refusèrent cet emploi , en déclarant
généreusement qu'ils ne pourraient jamais se résoudre
à servir contre les lois de leur patrie (i). Phis le roi
témoignait le désir de conserver les Espagnols dans
les Pays-Bas , plus les états montraient d'c^nniâtreté
à demander leur éloignement. Dans l'assemblée des
états-généraux qui se tint à Gand , il fiit d^ligé d'en-
tendre, au milieu de ses courtisans, des vétité^ ré>
publicaines. « Pourquoi recourir à des bras étrangers
« pour notre défense? lui dit Borluse, syndic de
« Gand ; est-ce afin que l'unive» nousTegacde comme
«( trop légers ou trop timides pour nous- défendre
« nous-mêmes ? Pourquoi avons-nous eoaclu la paix ,
« si toutes les charges de la guerre ccmtînucBt de peser
« sur nous? Pendant la^ guerre, la nééessité soutenait
«c notre patience; niais^la paix nous est rendm, et nous
« succombons à nos maux ! Gomment pourvonsnaioas
« maintenir dans te bon ordre ces bandes indisdpli-
(i) De Thou, Hist. univ. , ti ID , p. 4io.
LIVRE I , CHAPITRE V. III
ti nées , si votre présence même n'a pu y réussir ? Voici
ce vos sujets de Cambray et d'Anvers qui viennent se
ce plaindre de leurs violences ! Thionville et Marien-
a bourg sont dévastés, et Votre Majesté ne nous a
a sans doute point donné la paix pour que nos villes
«c soient changées en déserts y comme elles le seraient
ce infailliblement si vous ne les délivrez pas de ces
ce brigands destructeurs ? Peut-être voulez-vous garan-
ce tir nos provinces de l'invasion de nos voisins? cette
« précaution est sage, sans doute; mais le bruit de
« leurs armemens sera long^temps d'avance le précar-
a seur d'une agression hostile. Pourquoi payer si cher
ce le service de troupes étrangères qui n'épargneront
ce pas un pays qu'elles doivent quitter demain ? Des
« soldats courageux , sortis de nos rangs , sont encore
ce sous vos drapeaux ; votre père leur a confié l'hon-
cc neur et la sûreté de la république dans des temps
ce bien plus orageux, pourquoi $einblez«vous douter
ce maintenant d'une fidélité qu'ik ont conservée in^
« tacte à vos ancêtres pendant tant de siècles? Ne
ce seront^ik pas en état de soutenir la guerre jusqu'à
ce ce que vos. alUés accourent se joindire à ;lettcs. dra>-
« peaux , ou que vckus puissiez vous-même nous en^
CE Voyer des secours de vos autres états? 9
Ce langage était trop nouveau pour le roi , et ces
vérités trop évidentes pour qu'il s'aventurât à y ré-
pondre sur-le-champ, ce Je suis aussi un étranger,
« s'écria-t-il enfin, ne voudrait-on pas aussi me chasseur
I 1 2 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
a moi-même du pays ?» Il descendit aussitôt de son
trône et quitta rassemblée ; mais il pardonna à Fo-
rateur sa hardiesse. Deux jours après il fit déclarer
aux états que , s'il avait su plutôt que ses troupes leur
étaient à charge, il aurait ordonné dès long-temps
les préparatifs nécessaires pour les ramener avec lui
en Espagne; qu'en ce moment il était trop tard^
parce qu'elles ne partiraient pas sans avoir reçu leur
solde ; mais qu'il promettait de la manière la plus
solennelle que ces frais ne pèseraient pas sur le
pays au-delà de quatre mois encore. Cependant, mal-
gré ces promesses, les troupes espagnoles, au lieu
de ces quatre mois, en restèrent dix-huit dans les
Pays-Bas, et peut-être leur séjour s'y serait-il encore
prolongé, si les besoins de l'empire ne les eussent
rendues plus nécessaires dans une autre partie du
monde (i).
L'introduction violente des étrangers dans les em-
plois les plus importans du pays, donna lieu à de
nouvelles plaintes contre le gouvernement. De tous
les privilèges dont jouissaient les provinces, aucun
ne paraissait plus choquant aux Espagnols que celui
qui excluait les étrangers des emplois de l'état, et
c'était aussi celui qu'ik s'efforçaient le plus de dé-
(i) Borgundius, lib. z, p. 38, 39, 4o. — Reidaiius, lib. i, p. 3. —
Meteren ,1. i, p. 6 , 7, 8. — Hist. génér. des Provinces-Unies, t. V, p. 5 1.
— Piali et Dragut avaient battu sa flotte , et le dernier était resté maître de
TripoU.
LIVRE I, CHAPITRE V. II 3.
truife (i). L'Italie, les deux Indes et toutes les par-
ties de leur immense monarchie étaient ouvertes à
leur rapacité et à leur ambition 9 mais une des plus
riches entre toutes leur était fermée par une loi fon-
d amentale et inexorable.
On parvint à persuader au monarque que la ptus^
sance royale ne serait jamais affermie dan% les Pays-
Bas tant qu'elle ne pourrait y employa»* des étrangers.
Déjà les Flamands avaient ^é forcés^ contre toutes
les lois, de recevoir Tévêque d'Arras, Boui^ignon
de naissance, et un Castillan,, le comte de Feria,. était
ail ipoment d'obtenir séancç et voix dans le conseil
»
d'état; mais cette entreprise trouva une résistance
plus opin^re que celle à laquelle les flatteurs du roi
lui allient dit qu'il pouvait s'attçndre., et le despo-
tisme- de sa boute-puissance échtma, cette foiâ, contre
l'habileté du prince d'Orange et la fermeté des
états (2).
(i) Reidamis , lib. i, p. 3. — Promptu Hispanis , pb spem dignitatuni ,
«xteris alioqui p^ leges negatamm. Trad.
(«) Grotii Ann. , Mb. i, p. 5 , 6. -
I.
8 •
f 1 4 SOVIi^TEMBHj DES PAYS-BAS.
*,^^/%/%^^^Êm*>%^i^^m'^/m^u^
CHAPITRE VI.
Le prince d'Orange et le comte d*Egiiiont.
C'est ainsi que Philippe commença son règne dans
les Pays-Bas , et tels étaient les griefs de ses ^jets au
moment oà il se disposait à les abandonner. Ce pritirice
désirait depuis long-temps sortir d'un payis ou tt était
éti^nger j où tant de chdses choquaient ses préjugés
et ses prétentions, oîi son esprit despotique ë|>it)uVak
des contrariétés aussi vives par dès lois qui liraitàièM
son pouvoir. La paix avec là fVaiice lui pektiléllAît
enifin de s'éloigner; les préparatifs hoAiles de Sûlî-
man l'attiraient vers le midi de ses états, et lës'E^-
pagnes commençaient aussi à s'apercevoir de l'absence
de leur souverain.
Le choix d'un gouverneur-général pour les Pays-
Bas était en ce moment l'affaire la plus importante
qui occupât sa pensée. Depuis la retraite de la reine
Marie de Hongrie ^ le duc Emmanuel Philibert de
Savoie avait rempli cette place qui donnait en efiet
plus d'honneur que de véritable influence, tant que
le roi lui-même résidait dans les Pays-Bas; mais son
éloignement en faisait l'emploi le plus important de
liVRE I, GHAPITAS VI. ] f*5
la monarchie et le but le plus brilUut que rambitioD
d'un particulier pût atteindre. Cette place ëtait va*
cante par le d^ar( du duc de Savoie, que la paix 4b
^Cateau-Clambrësis avait. remis en possession de ses
états. L'autorité presque illimitée qui devait être
con6ée au gouverneur-général y. les talens et les coa«-
naissances qu'exigeait .un poste aussi élevé, mais
surtout les projets hasardeux formés par le souverain
•contre les libertés du pays, et dont l'exécution devah
dépendre du gouverneur rendaient nécessaircaneKit ce
choix aussi difficile que. délicat. La loi qui exclut les»
étrangers des fonctions publiques souffre une excep^
tion. en Êiveur de celle-ci : cbmnië le gouverneur ûe
peut pas appartenir à toutes les provinces , i^ Im est
permis de n'appartenir à aucune; car Ja jalousie'M'un
Brabançon a'eût pas accordé des droits plus graMs
à un Flamand , dont le pays était limitrophe du sien^
qu'à un Sicilien habitant une autre terre ^ aé sous
un autre ciel. Mais l'intérêt meÉie de la cotfrotfUe
semblait en cette occ^ion imposer à Philippe le dioix
d'un citoyen dés Pays-Bas. <
Un Brabançon, par e?cemple, à qui ses compa-
triotes auraient témoigné un entière confiance , poii-
wtàty sHI' était un traître, porter un coup mortel k
leur liberté avant qu'un étranger fût parvenu à sur*
monter- cette défiance qui appelle tcHis les regards sur
ses actions, même les pins insignifiantes. Si le gou-
vernement parvenait à faire réussir ses projets dans
I 1 6 SOUl&VEMBVT DES' PATS-BAS.
une province , la résistance des -autres devenait alors
tinè témérité qu'il était en droit de punir sévèrement.
Dans ' l'ensemble • général que formaient les pro-
vinoQS à celte -époque , leurs constitutions particu-
4ièpes étaient en quelque sorte annulées ; l'obéissance
d'cme seule devenait une loi générale , et le privilège
qu'une d'elles ne savait pas ccmserver était perda
pour toutes les autres.
Parmi les grands des Pays-Bas qui pouvaient pré--
tendfe à la place«de gouverneur, l'attente et les vœux
, de' la nation se partageaient entre le comte d'Egmont
et le prince d'Orange, égaux en naissance, égaux
eh mérite, et qui possédaient au même degré l'amour
du peuple.
I^ t^Qg qu^ils occupaient les plaçait tous deux
à^lpr^s du jtrône, et «si -le monarque avait à choisir
isntjre 4es plus dignes , il Êillait nécessairement qu'il
%'attaèiiât à Ttinou à l'autre.
' f^^tention du. lecteur ne. peut pas être attirée
trop tôt jsur ces deux personnages, qui doivent repa-
raître souvent dans le cours de cette histoire.
Guillaume P' , prince d'Orange , descendait de la
maîtOB allemande des princes de Nassau* Cette illustre
Êmufle, qui florissait depuis huit siècles, avait, pen«
dant\ quelque temps, disputé la prééminence à k
maison d'Autriche, et donné un chef à l'empire ger-
manique. Outre plusieurs domaines considérables
situés dtos les Pay»>Bas, qui rendaient le prince
* *
LIVRE I, CHAPlTHEi ATI. ■ . l hJJ
Citoyen de cet ëtat^ et vassal në^*i}ç rj^li^èv;tr>
possédait encore en.France là pritfeipduté. indSpèa«< . "
dante d'Orange. ♦ -.:.,.
Guillaume naquit en i533 (i) à Dillembour^ dafis
le pays de Nassau, de Julienne , comtesse de Stolber^.
Son père^ le comte de Nassau, du même nom. qçk^
lui, avait embrassé la religion protestante, dans la-
quelle il fît élever son fils; mais Charles -Quint,
qui s'intéressa à Guillaume dès sa plus tendre en-
fance, le fît venir à sa cour et instruire dans.la;re«
ligion catholique. Ce prince, qui devina un grand
homme dans cet enfant, le garda neuf ans auprès de . '
sa personne , daigna le forn^er lui-même aux af&if*^
du gouvernement, et l'honora d'une confiance q^è;
son âge ne devait pas inspirer-. Lui^seul restait aupre^ .
de l'empereur quand il dotmait audience à des ai^'
bassadeurs étrangers, ce qui prouve qu'il avait com-
mencé dès sa jeunesse, à mériter le surnom de*taçj»<^
tume, qu'il rendit si glorieux dans lasuite. liempereur^ '
ne rougit pas même d'avouer un jour publiqu^inent .^ .
que ce jeune homme lur communiquait souvent dè^ »i" " '
idées qui eussent échappera sa propre sagacité. Qud- ,
ne devait-on pas attendre du génie«(f un homme formé^ '
à une semblable école (2)?
(i) Le 14 avril, dit le traducteur de Strada, ainsi que THist. génér.
des Provinces-Unies , t. IV*, p. 589. — Meursius , dans G«lielmus Auria-
cus , le fait naître le 16 avril.
(a) Meursii Guliclm. Auriacus, lib. i, p. 3.
Ll 8 SOUXÈVEX BMT DES PATS-BAS.
QuiUttuiiie était âgé de vingt->trois ans à Pépoque
éd Tabdication de Charles-Quint , elf il arak déjà
reçu de cet empereur deux marques de la plus faâute
estime. Ce souverain lui conlBa, à rexclostoti dé tous
les avtres grands de sa cour, l'honorable mission de
pwiffr la couronne impériale à son firère Fenfinaïkd ;
et lorsque le duc de Savoie, qui commandais 'ràmiée
espagnole dans les Pays-Bas , eût été rappelé en Italie
par ses propres àfiaires, Charles donna, en rSSSy
à Guillaume le commandement supérieur de ses
troupes; malgré les représentations du conseil de
guerre tolit entief, qui regardait comme'trop hasar-
'^euij^ d'opposer un jeune homme à l'un des généraux
français les plus expérimentés (i). Quoique le prince
' d'Oi^gid fût alors absent et que personne ne le dé-
signât à l'empereur, celiii-ci le préféra à tous les
guerriers illustres qui l'environnaient^ et lé succès
' justifia son choit (a).
^ La faveur éclatante dont le prince avait joui au-
près -du père, eût été seule un motif sufiîsantpour
l'fexclure de la confiance du fils. Il paraît que Phi-
lippe li s'était fait une «loi de venger la noblesse
espagnole de la préférence que Charles-Qtiint avait
constamment accordée à celle des Pays-Bas; mais les
motifs secrets qui l'éloignerent de Guillaume étaient
encore pli^ graves. Le prince d'Orange appartenait
(i) L'amiral de Goligny, ou le duc de Nevers. {Note du traducteur.)
(a) Metirsii Gulielm. Aur. , lib. r, p. 3. — Watson , 1. 1 , p. x36.
LIVRE I^ GHAPITllB VI. . I i^
à cette classe d'hoimnes maigres et pâhs qui ne
donnent pas la nuit, qui néflëchissent trop, et de-
vait lesquels a chancelé le courage de César hii-
même (i). Le calme inaltérable de sa ptij^sionomie
cachait une ame active et ardente qui n'agitait pas
le ii^oile derrière lequel elle méditait ses créations;
elle était également inaccessible aux pièges de la ruse
et de l'amour. Son esprit varié et fertile savait se
faire craindre et ne se fatiguait- jamais. Assez souple
et flexible pour adopter à l'instaiit toute espèce de
nuances, assez réservé pour n'avoir jamais un momeqt
d'oubli, assez ferme pour supporter toutes les vicis-
situdes du sort, Guillaume n'avait pas d'égal dans
Part de pénétrer les hommes et de gagner les coeurs,
non que, suivant l'usage des cours ^ il fît proiK>iicer
à ses lèvres des paroles que son cœur généreux eût
démenties^ mais parce qu'il n'était ni avare, ni pro-
digue des marques de sa faveur et de son estime;
par une sage économie i» 6es choses qui servent
à attacher les hommes, il en augmentait le prix. Son
génfe enfantait lentement ; mais ses conceptions avait
le caractère de la perfection. Lorsqu'il avait adopté
(i) Car, Gommte on lùy (César) eust on jotir rapporté que Àntonius et
DolabdU maehinoyent qadqae nouTelleté contre luj, il respondit que ces
gras et perruques ne lui Caisoyent point de peur, mais ouy bien ces pâlies
et maigres, entendant cela de Brutus et Gassius. (Plutarque,, traduction
d'Âmyot,Vie deMarcus Brutus. Paris , Cussac, 17S6, t. IX, p. i ai.)
( Note du traducteur. )
IJ^O SOULÈVEMENT DES PATS*BAS.
un plan , aucune résistance ne pouvait le lasser , et
ancun obstai^le ne l'aurait détourné de son but; car
toutes les difficultés s'étaient offertes à son imagina-
tion avant qu'elles se présentassent en réalité. Quel-
que élevé que fut son caractère au-dessus de l'efifroi
dans le malheur ou dé l'ivresse dans le succès , il était
cepaidant soumis à la crainte, mais cette crainte
avait devancé le danger , et il était tranquille dans le
moment de crise, parce qu'il avait tremblé dans le
Fepos. Guillaume prodiguait son or, mais il se mon-
trait avare de son temps. L'heure de ses repas était
sa seule récréation, et il la consacrait entièrement
à ses affections de cœur, à sa famille et à l'amitié.
C'étaient les seuls momens qu'il se permît de dérober
à sa patrie. Alors l'usage modéré du vin déridait son
front, l'enjouement et la tempérance assaisonnaient les
mets ; les soins graves ne pouvaient , en cet instant ,
obscurcir la gaieté de son esprit. L'état de sa maison
était magnifique; l'éclat d'un domestique nombreux,
la foule et la qualité de ceux qui entouraient habi-
tuellement sa personne ^ rendaient sa résidence sem-
blable à celle d'un prince souverain. Une fastueuse
hospitalité, moyen d'influence si puissant pour un
chef populaire , était prodiguée dans son palais. Des
ambassadeurs , des princes étrangers y trouvaient une
réception et un accueil qui surpassaient tout ce que
l'opulente Belgique pouvait leur offrir. Une soumis-
sion respectueuse au gouvernement faisait taire la
LIVRE I, CHAPITRE VI. lîil
critique et les soupçons que cette dépense aurait pu
faire naître sur ses projets; mais de telles profusions
entretenaient Téclat de son nom chez le peuple, dont
rien ne flatte autant l'orgueil que de voir les trésors
de la patrie étalés devant les étrangers; le haut degré
de prospérité où il avait placé sa fortune rehaussait le
prix de TafTabilité à laquelle il consentait à descendre.
Aucun autre homme que Guillaume-le-Taciturne ne
reçut de la nature des talens plus propres à faire un
chef de conspiration. Un regard ferme et pénétrant
dans le passé , le . présent et l'avenir , la prompti-
tude à saisir l'occasion , un ascendant marqué sur
tous les esprits , de vastes et audacieuses conceptions
qui ne présentent des formes et des proportions qu'à
celui qui les observe long-temps après l'événement,
des calculs hardis qui se lient à la longue chaîne de
l'avenir, tous ces avantages étaient dirigés en lui par
une vertu libre et éclairée, qui marchait d'un pas
ferme dans les limites de l'honneur et du devoir.
Un homme tel que Guillaume devait être impé-
nétrable à tous ses contemporains, excepté à l'esprit
le plus soupçonneux de son temps (i).
Philippe, d'un coup d'œil rapide et profond , jugea
un caractère qui, sous le rapport des bonnes qualités,
avait tant de ressemblance avec lé sien; car s'il ne
l'avait pas deviné aussi parfaitement, on ne pourrait
(i) Strada, lib. u, p. 98 — 100.
V
ma SOULÈVEMCITT DBS PA.T&-BàS.
concevoir comment il n'eût pas accordé sa confiance
à celui qui réunissait toutes les vertua qu'il eatimait
le plus et qu'il était le plus à même d'apprécier ; mais
Guillaume avait encore avec Philippe un autre point
de contact plus important que les autresu Tom deux ^
avaient étudié la politique sous le même maître , et
l'élève couronné devait craindre que son condisciple
n'eût bien mieux profité des leçons qui leur avaient
été données. Guillaume , en. effet , sans avoir . étudié
le prince de Machiavel, profita de l'expérience d'un
monarque qui mettait en pratique les thécnries de
cet écrivain ; il apprit à son école l'art dangereux de
faire tomber et d'élever des trônes. Philippe avait à
combattre en lui un adversttre armé de la même
politique, et qui, en défendant une bonne jeause,
savait aussi employer des moyens propres à en faire
réussir une mauvaise. Cette ^lemière circonstance
nous explique pourquoi y parmi tous les hommes de
ce temps, ^ le prince d'Orange fiit celui contre lequel
Philippe conserva la haine la plus implacable ; elle
explique aussi la crainte si peu naturelle qu'il inspira
à ce monarque.
L'opinion équivoque que l'on avait des principes
religieux de Guillaume augmenta les soupçons déjà
conçus contre lui. Il crut au pape tant que vécut
Charles, son bienfaiteur ; mais on craignait avec raison
qu'il n'eût point entièrement chassé de son cœur la
prédilection qu'on lui avait inspirée dans son enfance
LIVRE I, CHAPITRE VI. ia3
pour la religion réformëe. Au surplus, quelle que soit
r^giise <{u'il ait préférée à certaines époques de sa
vie, aucune n'a pii se glorifier de l'avoir jamais pos-
sédé exclusivement. Nous le voyons dans l'âge mûr
embrasser le calvinisme ateo aussi peu dé réfl«Kio#
qmffl avait, dans sa jeunesse, abjuré la religion luthé*-
Tienne pour la religion catholique. <G'était plutét les
droits civils des protestans que leurs opinions reli-
gieuses qu'il détendait contre la tyrannie dtSr Espa-
gnols; ee n'était point leur croyance ,* mais les maux
qu'ils souffraient qui l'avaient rendu leurfrère (i).
Ces motii^ généraux de défiance paraissent avoir
été justifiés par une découverte que le hasaré fit luire
de ses véritables sentimens. Guillaume était resté
en France comme otage de la paix de Cateau-Cam-
brésis (a), à laquelle il avait coopéré^ et par une
imprudence de Henri II , qui croyait parler à un con-
fident du roi d'Espagne, il avait appris un complot
secret que les cours de France et d'Espagne tramaient
contre les protestans des deux royaumes (3).
Le prince s'empressa de faire part à ses amis de
Bruxelles de cette nouvelle si importante pour eux ,
et ses lettres tombèrent malheureusement entre les
(]) Strada , iib. i, p. 43. — lib. ii, p. 99. — Grotii Ann. , lib. i, p. 7.
— Reidaniis , lib. ui , p. 5g, — Burgundius , lib. i, p. 65, 66.
(%) Signée le 3 aviil i55g.
(3) Gulielm. Aur., lib. i, p. 7. — Uist. générale des Pays-Bas , tome V,
p. 36, 37.
1^
I 24 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
mains jde Philippe II (i), qui fut moins surpris de cet
éclaircis^ment décisif sur les sentimens deGuillaume,
qu'irrité de la ruine de ses projets. Les grands d'£s-
pagne, qui n'avaient pas pardonné au prince les mar-
que» éclatantes de confiance que le plus grand des
empereurs lui avait données dans le dernier acte de
sa vie y ne laissèrent point échapper l'occasion favo-
rable de détruire entièrement dans l'opinion de leur
roi celiiî qui avait trahi le secret de l'état (2).
Lamoral , ccnnte d*£gmont et prince de Gavre (3) ,
descendant de ces ducs de Gueldre, dont l'humeur
guerrière avait si long-temps fatigué les armes de la
maison d'Autriche ^^ n'était pas d'une race moins noble
que le prince d'Orange. Les hauts faits de ses ancêtres
figuraient avec éclat dans les annales du pays ; déjà
sous Maxinûlien , l'un d'eux avait été stadhouder de
(1) StfndBL , lib. I, p. 100. — De Thou, t m, 1. xxu, p. 339. —
ReUanus, lib. i, p. 5.
(%) Void le portrait qu'en fait Vandervynckt qui écrlTait oonsciencieu-
senent, et quia puisé, avec assez d'impartialité, aux meilleures sources :
« C'était un homme d'esprit , de cœur et de grande résolution, méditatif,
« d'une tranquillité intrépide et opimAtre, grand politique , et dont les
« vues portaient loin. Quand il avait ccmçu une entreprise à mare ré-
« flexion , il n*en démordait plte ; et , dans les plus grandes adversités ,
« il avait une fermeté à toute épreuve et des ressources intarissables. On
« l'appelait le taciturne , parce qu'il parlait peu ; mais son silence était
« éloquent : quand il parlait , il séduisait. Le proverbe italien Tacendo
« parla, parlando incanta lui convenait en tout sens. » ( Vandervvnckt ,
t. I, p. io6.) (Note du traducteur.)
(3) Né en i5aa à la Hamaide, dans le Hainault.
. ETVRE I, CHAPITRE* VI. ia5
la HoUaâde. Le mariage d'Ëgmoiit avec la duehesse
Sahiiie de Bavière . rehaussait encore l'^elat de sa
naissance, et le rendait puissant par des alliances hn-
i portantes. En i546, Charles -Quint l'avait créé à
*Utrecht chevalier de la Toison-d'Or.'Les guerres de
tet empereur furent Técole de sa future renommée,
et les batailles de Saint-Quentin «t de Glravelines (i)
l'avaient re^du le héros de son siècle. Touâles bien-
Ikits de la paix , que les peuples comm^çaiui ap-
précient encore plus que les autres, rappelaient le
souvenir des victoires qui les avaient amenés ; et la
fierté flamande se glorifiait, telle qu'une mère or-
gueilleuse, du fils illustre du pays qui attirait l'admi-
ration de toute l'Europe. Neuf enfans (a), élevés sous
tés yeux de ses concitoyens , multipliaient et resser-
raient les liens qui l'unissaient à sa patrie, et la
bienveillance générale dotit il était Tobjet s^aug-
meotait enccffe à l'aspect de ce qu'il avait de plus
cher. Oiaque fois que d'Sgmont paraissait en public,
c'était un triomphé pour lui. Tous les regards fixés
sur sa personne seinblaient raconter sa vie entière.
Ses actions vivaient daûs les récits glorieux de.se^
(i) BataiHe de Saint - Quentin , le lo août iSS'j, Le connétable de
Montmorency, commandant Tarmée firançaise , y fut fidt prisonnier, après
aToir éprouvé une défaite complète. — Bataille de Gmvdines , le i3 juil-
let x558, gà le maréchal de Termes , général français fût complètement
battu et fait prisonnier. Tead.
(a) Strada dit onze , huil filles et troî garons , 1. 1 , Ub. viri , p. 3<^5 ; et
la plupart des autres h^toriens sont de cette opinion.
ia6 SOULirVEMElfT DES PATSriBAS.
compagnons d'armes. Les mères le montraient à leius
ecfans dans les jeux chevaleresques. La noblesse de
se» manières ) sa politesse et son affabilité ^ vartos
aimables nées de la chevalerie y donnaient une graoe
iiatui^lle à ses hautes qualités. Tous les mouvemeii^
|}e son ame indépendante paraissaient . sur uuffiront
ouvert; sa franchis* ne ménageait pas plus ses secrets
que sa faien&isance n'épargnait ses trésors; sa pensée
appartenait ^ tous aussitôt qu'il Pavait conçue. Sa
religion était douce, humaine, mais .peu éclairée ,
parce qn'elle recevait la lumière de son cœur et non
de son^esprit. D'Egmont avait plus de cooisdence que
de principes ;. sa tête ne s'iétiait pas cvéé à eUe*mâaie
son code de lois,nnais ^e l'avait reçu établi d'avanee;
de sorte que le qom seul d'une action suffisait pouf
k lui interdire. Les hommes étaient pour lui bons ou
mauvaiS)( quoique souvent il n'y.eut en eux.ai bien
ni mal^ Sa morale n'admettait point de milieu eatre
le vice et la vwrtu : c'est > pourquoi souvent un s^xA
bon coté, décidait auprès de lui. de l'opinioii ^'il
prenait d'un bonune. Il réunissait toutes les qualkés
.4qui forment le hécos ; il était meilleur ; homme àb
guerre que le prince d'Orange , mais comme homme
d'état beaucoup au-dessous de lui. Celui-ci voyait le
monde comme il était véritablement , l'autre l'aper-
cevait à travers le prilmie magique d'une imagination
disposée à tout embellir. Ceux que la prospérité sur-
prend par une récompense non méritée cèdent feci-
LIVRE I, CHAPITRE VI. lay
lement, pour la plupart , à la tentation d'oublier
* l'enchaînement nécessaire des causes et des effets, et
de faire intervenir dans la suite naturelle des évé-
nemens cette puissance merveilleuse à laquelle ils te
confient témérairement ainsi que Oésar à sa fortune.
D'Egmbnt était de cette relise d'IiMaines. fier de s6s
services que la reconnaissance publiqtie exagérait
encore^) il s'aba&donnait à cette douce conviction
comme aiix rêves d'un monde enchftnté. Il ne crai-
gnait rien parœ qu'il se confiait au gage incertain
que le sort lui avait donné dans l'amour de toute la
nattôn ; il croyait à la justice parce qu'il était heureux.
L'expérience la plus terrible de la mauvaise foi des
Espagnols iie put même par la suite bannir cette
Gonfiafice de son ame , et wr l'échafaud l'espérance
^t encore scm dernier sentiment. Une tendre solli-
citude pour sa famille tint son courage patrioticpié
enchaîné à^ des lievoire privés^ il ne pouvak hasarder
beaticoiip pour^la républiques' parce qu'il tremblait
pou!# seis biens et sa vit. Guillaume d'Orange rompit
avec 'son souverain, dont la puissance iarbitraire^ré-
voltait sa fierté; la vanité du comte d'Egmont lui
faisait attacher du prix à la faveur du monarque. Le
premier était un cosmopolite , d'Egmont ne fat rien
de plus qu'un Flaàiand (r).
(i) Orotii Ann. , lib. i, p. 7, 8. — Strada, lib. 1, p. 4ii 4*' — lÂh. m,
p. 141 — 148. — Vandervynckl , 1. 1, p. 107, 108. « fl était véritable*
1 18 SOULèVEMENT DES PATS-BAS.
Philippe II n'avait point encore acquitte sa dette
envers le vainqueur de Saint-Quentin , et le gouver- *
nement des Pays-Bas paraissait la seule récompense
digne d'un mérite aussi éclatant. La naissance , l'es-
time générale, la voix de la nation, les qualités per-
sonnelles parlaient aussi haut en faveur de d'£gmont
que du prince d'Qrange, et si l'un était écarté , l'autre
était le seul qui pût remplir convenablement sa place.
Deux concurrens d'un mérite aussi égal auraient
pu rendre le choix de Philippe embarrassant , s'il lui
était jamais venu dans l'idée de se décider pour l'un
ou pour l'autre; mais les avantages mêmes sur les-
quels tous deux fondaient leurs droits étaient préci-
sément les motifs qui devaient les faire exclure; les
vœux ardens de la nation pour leur élévation furent ce
qui les écarta sans retour de ce poste important. Phi-
lippe n'aurait pu employer utilement dans les Pays-
Bas un gouverneur aimé du peuple, et qui pouvait en
même temps disposer de ses forces. D'ailleurs le
comte d'Egmont , descendant des ducs de Gaeldre ,
était , par sa naissance, l'ennemi naturel de la maison
« nmit grand seigneur , et tenait un grand état; généreux , uncère , à
• eoeur ouvert, déôntéressé, et d*une noble fomille , d'ailksun bon géoé-
« rai ) d'un courage intrépide , il avait eu 'de grands su^oès contre la
« FYanoe'et les autres ennemis , et avait rendu des services signalés à
<• l'Espagne ; il était moins prévoyant et moin^ adroit que le prince
« d*Orange , qui le surpassait dans le cabinet , comme Tautre surpassait
- celui^â à la guerre. ( Note du traducteur.)
LIVR£ I, CHAPITRE VI. lag
d'Espagne, et il semblait dangereux de livrer le pou-
voir souverain aux mains d'un homme qui pouvait
concevoir l'idée de venger la ruine de son areul sur
le fils de l'oppresseur; enfin la nation et ses deux
favoris ne devaient point être dlPensës de celle ex-
clusion , puisque le roi les écartait tous les deux pour
ne pas donner la préférence à l'un au préjudice de
l'autre (i).
L'espoir déçu d'être nommé gouverneur-général
ne fit pas perdre entièrement au prince d'Orange
celui de fonder d'une manière plus solide encore son
influence dans les Pays-Bas. Parmi les autres pré*
tendans à cette dignité était aussi Christine , duchesse
de Lorraine et cousine du roi (2). Cette princesse
avait rendu des services éclatans à la couronne/
comme médiatrice de la paix de Gateau-Cambrésis.
Guillaume avait sur la fille de Christine des vues
qu'il espérait faire réussir, en s'employant activement
pour les intérêts de la mère ; mais il ne s'apercevait
pas qu'il gâtait par son intervention la cause de celle
qu'il voulait servir.
La duchesse de Lorraine fut rejetée plutôt parce
qu'elle était désirée par le peuple des Pays-Bas et
(i) Strada, lib. i,p. 43. — Grotii Aim., lib. i, p. 12.
(a) Christine, fille de Ghristiéra II , roi de Danemarck, et d'Isabelle,
sœor de Charles-Quint, veuve en premières noces de François Sforce, duc
de Milan, et en secondes de François, duc de Lorraine.
(Note du traducteur.)
I. . 9
l3o SOULÈVEMEHT DES PATS-BAS.
par le prince d'Orange qu'à cause des soupçons que
faisait naître à la cour d'Espagne la dépendance oh
ses états se trouvaient du royaume de France (i).
(i) Bvrgundiiu, lib. i,p. sa, a3. — Strtda, lib. i, p. 43»
•
fS
LIYR£ I, CHAPITRE VII. 1^1
CHAPITRE VIL
Marguerite de Parme.
« ■ ♦ ■ I
Les peuples attendaient avec anxiété celui qui
devait être l'arbitre de leurs destinées , quand la du-
chesse Marguerite de Parme parut tout à coup sur les
frontières , venant de l'Italie lointaine , d'où Philippe
l'avait appelée pour gouverner les Pays-Bas.
Marguerite^ née en 16229 était fille naturelle de
Ch^rles-Quint et d'une demoiselle flamande nommée
Marguerite Vangeest. Elle fut d'abord élevée dans
l'obscurité 9 pour ménager l'honneur de sa maison;
mais sa mère, qui avait plus de vanité que de délica-
tesse, s'inquiéta peu de cacher le secret de sa nais-
sance , et une éducation royale trahit bientôt la fille
de l'empereur (i). Dans son enfance ^ elle fiit confiée
à sa grand'tante Marguerite d'Autriche^ gouvernante
des Pays-Bas 9 qu'elle perdit à l'âge de huit ans. La
reine Marie de Hongrie ^ sœur de l'empereur, qui
succéda à. Marguerite, se chargea également de l'édu-
cation de sa nièce, qui avait été fiancée par son père^
(i) Strada, lib. r, p. 4O9 47 ^
I 3a SOULiVEMCNT DES PATS-BAS.
dès sa quatrième année, à Hercule , prince de Fer-
rare. Cet engagement ayant été rompu dans la suite ,
on la destina à Alexandre de Médicis, nouveau duc
de Florence, et ce mariage eut lieu en effet à Na-
ples (i), lorsque Fempereur revint de sa glorieuse
expédition d'Afrique.
Dès la première année d'une union funeste (a)^
une mort violente lui enleva un époux qu'elle ne pouvait
aimer, et pour la troisième fois la politique de Charles-
Quint trafiqua de la main de Marguerite. Octave Fai^
nèse , prince âgé de treize ans (3) , neveu de Paul m ,
reçut pour dot , avec cette princesse , les duchés de
Parme et de Plaisance ; et Marguerite , par un destin
singulier, fiit mariée étant majeure à un enfiauEt, de
mêqne que dans son enfance elle était devenue l'é-
pouse d'im homme, d'un, à^ mûr (4). Son caraictère
peu féminin rendait cette derni^e allianee encore
plus extraordinaire , car toutes ae$ incUnations étaient
mâles, et le genre de vie qufelle avait adopté était en
contradiction avec s^n sexe. D'après Tex^iple de la
reine de Hongrie, qui l'avait élevée, et de sa. tante , la
duchesse Marie de Bourgogne , qui troKifVa lat mort à
la chasse , elle avait un goût décidé pour cet exj^xiioe;
et, en s'y livrantfréquemment, elle avait tetlement en*
(i)En i536*
(a) Elle n'avait que dix à onze ans; son mari en atftit vingt-sept.
(3) Marguerite avait alors vingt ans.
(4) Strada^ 1. 1, lib. x, p. 5 j.
UVRE I, CHAPITRE Vil. l33
durci son corps ^ qu'elle pouvait sitpporter avec autant
de courage qu'un homme toutes les fatigues de ce
genre de vie. Sa démarche même avait si peu de
grâce, que l'on était tenté de la prendre pour un
homme déguisé; et la nature, qu'elle avait offensée par
cette violation des limites qui séparent les deux sexes,
^ae vengea d'elle en lui donnaut la goutte, maladie qui
n'attaque ordinairement que les hommes. Ces qualités
si extraordinaires étaient couronnées par une foi reli«-
gieuse et aveugle qu'Ignace de Loyola, son direc-
teur et son maître spirituel, avait eu la gloire d'incul-
quer dans son aine. Parmi les œuvres de piété et les
pénitences dont elle mortiGait sa vanité, on remar-
quait particulièrement que chaque année , pendant la
semaine sainte, elle avait coutume de laver de ses
propres mains les pieds d'un certain nombre de pau^
vres (i), auxquels il était défendu sévèrement de les
nettoyer auparavant ; elle les servait ensuite à table
avec humilité, et les congédiait en leur faisant de
riches présens.
Ce dernier trait de caractère suffirait déjà pour
faire comprendre la préférence que le roi lui donna
sur tous ses rivaux; mais sa prédilection pour elle
était justifiée en même temps par les motifs de la plus
saine politique. Marguerite était née et avait été éle-
vée dans les Pay&£as ; lés mœurs et les habitudes des
(i) Strada dit douze hUm^ t. I, p. 53.
134 SOIILÈVEMEITT DES PATS*B/kS.
Belges étaient dévalues en quelque sorte les siennes.
Ses deux tutrices l'avaient initiée peu à peu dans les
maximes d'après lesquelles ce peuple , d'un caractère
particulier, pouvait être le mieux gouverné, et leur
administration (Jevait lui servir de modèle. Elle avait
de l'esprit et une aptitude singulière pour les afïaires ,
qu'elle tenait de ses institutrices et qu'elle avait perfec-
tionnée à l'école italienne. Les Pays-Bas étaient accou-
tumés, depuis plusieurs années, à être gouvernés par
des femmes , et peut-être Philippe II espéi*ait*il que le
glaive de la tyrannie , dont il voulait se servir contre
eux , paraîtrait moins tranchant dans les mains d'une
femme. On assure aussi que quelques égards pour son
père, qui vivait encore à cette époque, et qui était
fort attaché à Marguerite, contribuèrent à diriger son
choix. Il est en outre vraisemblable qu'il voulut , par
cette marque éclatante de faveur pour sa sœur, dé-
dommager lé duc de Parme, à qui dans le moment
même il était forcé de refuser une demande impor-
tante ( I ). Les possessions de la duchesse étant encla-
vées dans ses états d'Italie et pour ainsi dire sous sa
main , il pouvait sans danger lui confier à Bruxelles
la suprême puissance; d'ailleurs, pour compléter sa
sécurité, Alexandre Farnèse, fils de Marguerite, res-
tait à sa cour comme un otage de la fidélité de sa
mère. Tous ces motifs réunisavaientassez de poids pour
(i) La restitution delà citadelle de Plaisance, qui était encore occupée
par une garnison espagnole. (Strada, t. I, lib. i, p. 54.)
LIVRE I 9 CHAPITRE VU. 1 35
lïéterminer le roi en sa faveur; mais ils devinrent dé-
cisifs lorsqu'ils fiirent appuyés par le duc d'Albe et
levêque d'Arras; le premier à ce qu'il paraît , parce
qu'il haïssait tous les autres concurrens ou leur por-
tait envie, le dernier parce que vraisemblablement
son ambition prévoyait déjà tous les avantages qu'il
pourrait retirer du caractère versatile de cette prin-
cesse (i).
Philippe y accompagné d'une suite brillante , reçut
la nouvelle régente sur les frontières de la Flandre, et
la conduisit en grande pompe à Gand , où les états-
généraux étaient assemblés (â). Comme il était décidé
à ne pas revenir de si tôt dans les Pays-Bas, il voulut,
avant de les quitter, satisfaire aux voeux de la nation
par une diète solennelle, et donner une plus grande
sanction et une force légale aux ordonnances dont il
avait résolu l'exécution. Il se montra pour la dernière
fois à ses peuples des Pays-Bas, dont les destins ne
devaient dorénavant s'agiter que dans un lointain
mystérieux ; pour augmenter l'éclat de ce jour solen-
nel, il créa onze nou vaux chevaliers (3) de la Toison-
(i) Burgundius , p. a3, et seq. , lib. i. — Strada, lib. x, p. 43 — 55.
(a) En juillet i559.
(3) Vandervynckt dit quatorze, t. I, p. 98. — Strada, t. I, lib. 1,
p. 57, dit undecim; mais son traducteur français (Durger, Bruxelles,
1727 — la, t. I, liv. I, p. 7a, 73,] dit douze, et les nomme ainsi qu*ii
suit : I® François II , roi de France ; a° Charles IX , roi de France ( c'est
sans doute une erreur); 3® Guibaldo, de la Rovère, duc d*Urbin;
4" Marc Antoine Colonne, duc de Palliano, grand connétable de Naples ;
ï 36 SOULEVEMENT DES PATS-BA.S.
d'Or, fit asseoir sa sœur auprès de lui sur un fauteuil,
et la présenta à la nation comme sa future gouver-
nante. Tous les griefs du peuple sur les ëdits de reli-
gion , Finquisition, le séjour prolongé des troupes
espagnoles y les impots et Imtroduction illégale des
étrangers dans les emplois de l'état , furent à cette
diète discutés des deux cotés avec une grande viva-
cité. Le gouvernement écarta les uns avec adresse, en
5o Eric, duc de Brimswic; 60 Philippe de Montmoreucy, seigueur d'Â-
chicourC; j*^ Baudoum de Lanoy» Bcsgaeur de Ttaraoing; 8* Guillaume
de Croy, marquis de Eenty; 9» Florent de Moutroorcncy ; lo* Phi*
lippe, comte de Ligne, leignenr de Wassenaer; ii<' Charles Dehumoy,
prince de Salmone; la» Antoine de Catam, comte de Hooghstraeten.
— L*histoire générale des ProTinces-Unies, t. T, liv. xiii, p. 46, en
nomme onie , dont les noms diffèrent de eeux de Vandervinckt 1* Fran-
çois II; ao le duc de Feria; 39 le duc dUrbin; 4*^ le duc de Mantoue;
5^ le prince de Salmone; 6° Launoy; 7<* le duc d'Arschot; 8° Renty;
9*^ Hooghstraeten; 100 le comte de Ligne; 11° le baron de Montigny.
— Burgundius dit onze, lib. x, p. 34. Ce sont les mêmes que ceux
qui sont nommés par Stand^, hors le duc Eric de Bruuswic, qui est vem-
placé ici par Joachim, baron de Neuhausen, chancelier de Bohème. —
J'ai trouvé, dans un manuscrit conservé dans le cabinet généalogique de
Tordre du Saint-Esprit, coté Toison d^or, vol. CCCIS. (cabinet des
manuscrits de la bibliothèque du Roi ) : chevaliers élus au xxiu*. cha-
pitre tenu à Gand au mois d'août 1559. i» Francis II, roi de France;
20 le connétable Marc-Antoine Colonne; 3^ le duc d^Urbin; 4^ Philippe
de Montmorency, seigneur d*Achicourt; 5^ Baudouin Delannoy, sei-
gneur de Turcoing; 60 Guillaume de Croy , marquis de Kenty; 70 Florent
de Montmorency, seigneur de Montigny; S^ le comte de Ligne; g^ Charles
de T^annoy, prince de Salmone; lo^ le comte de Hooghstraeten; ix° le
baron de Neuhausen, grand huissier de Bohème; xa° Don Juan d'Au-
triche. Cette dernière version doit être exacte. {IVote du traducteur.)
LIVRE I, CHAPITBE VII. l^'j
redressa quelques autres en apparent, mais rejeta le
plus grand nombre par une dëdsion royale. Philippe
ignorait la langue du pays; ce fut par l'orgaue de
i'ëvéque d'Arras que dans un discours pompeux il fit
à la nation assemblée Ténumëration de tous les bien-
feits de son gouvernement , qu'il assura les ëtats de ses
bocmes grâces pour l'avenir, et leur recommanda encore
une fois de la manière la plus sérieuse le maintien de
la religion catholique et la destruction de l'hérésie ;
il promit que les troupes espagnoles évacueraient sous
peu de mois les Pays-Bas, pourvu qu'on lui laiâsât le
temps de rétablir ses finances épuisées par la der-
nière guerre, afin de payer à ces troupes leur solde
arriérée. « Il promit encore que leurs lois seraient
ce respectées à l'avenûr, les impots proportionnés à
fc leurs moyens, que l'inquisition rendrait ses juge**
« mens avec impartialité et modération. Il ajouta que
« dans le choix d'une gouvernante il avait consulté
« principalement les vœux de la nation, en se déci-
« dant pour une de leurs compatriotes, accoutumée à
ce leurs mœurs et à leurs usages, et dont l'amour de
<c la patrie leur garantissait le dévouement; il leur
oc recommandait donc d'honorer son choix par leur
« reconnaissance, et d'obéir à la duchesse sa sœur,
« comme à lui-même. Il termina en les assurant
« que , si des obstacles imprévus s'opposaient à son
« retour, il leur enverrait à sa place le prince Don
l38 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
« Carlos, son fils, qui résiderait à Bruxelles (i).
Quelques membres des ëtatà, plus courageux que
leurs collègues , hasardèrent encore une dernière tei»>
tative pour obtenir la liberté de conscience. « Chaque
a peuple, dirent-ils, devait être traité suivant son ca-
a ractère national, de même que chaque homme en
a particulier , d'après sa constitution physique : ainsi
<c les nations du midi pouvaient se trouver encore heu-
« reuses , malgré un certain degré de contrainte qui
« paraîtrait insupportable aux habitans du nord. Ja-
« mais, ajoutèrent-ils, les Flamands ne consentiraient
« à ployer sous un joug auquel les Espagnols se sou-
a mettraient peut-être avec patience ; et si l'on vou-
« lait les y réduire par la force , ils s'exposeraient à
<c toutes les extrémités plutôt que de céder. » Quelques
conseillers du roi appuyèrent aussi ces représenta-
tions , et insistèrent sérieusement sur l'adoucissement
de ces affreux édits de religion; mais Philippe fut
inexorable, ce Plutôt ne pas régner, répondttnil , que
« régner sur des hérétiques (2). »
D'après un règlement qui datait du règne de Charles-
Quint, on adjoignit à la gouvernante trois conseils
ou chambres qui se partagèrent les affaires du gou-
vernement. Pendant le séjour que le roi fit dans les
(i) Burgundius lib.i p. 35, 36, 37. — Hbtoire générale des Pro-
vinces-Unies, t V, liv. xixi, p. 46, 47. — Strada, 1 1, lib. i, p. 57.
(a) Watsou, 1. 1, p. 1 3o , i3i. — Ck'egli voleva più tosto restare senza
regui , che possedergli cou hcresia. ( Bcntivoglio. )
LIVRj; I, CHAPITRE VII. iSq
Pays-Bas j ces trois conseils avaient beaucoup perdu
de leur puissaïKîe , et le premier de tous , le conseil-
d'etat, était presque toujours resté dans l'inaction;
mais dans ce jmoment où Philippe abandonnait les
rênes du gouvernement, ils reconquirent leur an-
cienne influence. Le conseil-d'état, qui avait dans ses
attributions les départemens de la guerre et des af-
^ires étrangères, était composé de l'évéque d'Arras,
du prince d'Orange , du comte d'Egmont , du prési-
dent du conseil privé Viglius de Zuichem d'Aytta, et
du comte de Barlaimont , président du conseil des fi-
nancés. Tous les chevaliers de laToison-d'Or, tous les
conseillers d'état et de finances, ainsi que les membres
du grand conseil de Malines que CharlesrQuint avait
déjà subordonnés au conseil privé de Bruxelles,
avaient entrée et voix délibérative dans le conseil-
d'état, lorsqu'ils y étaient spécialement convoqués par
la gouvernante. L'administration des revenus de l'état
et des domaines de la couronne appartenant au con-
seil des finances, le conseil privé était chargé de l'ad-
ministration de la justice et de la police : il expédiait
aussi les privilèges et lettres de grâce. Les gouver-
nemens vacans furent donnés à de nouveux titu-
laires , et le roi confirma les anciens stathouders. Le
comte d'Egmont obtint la Flandre et l'Artois j le
prince d'Orange , la Hollande, la Zélande, Utrecht,
la Frise occidentale et la comté de Bourgogne (i); le
(i) Le prince d*Orange ue fut uoininé staihouder de la comté de Boiir-
1 4o SOULÈVEMSnr OSS PArS-SAS.
comte. cfAremberg , rOstfrise, IH^veryssel et Grcmm-
gue; ie comte de Monsfeld, Luxembourg; Barlai-
mont, Namur; le marquis de Bergh, le Hainaut^
Cateaa - Camhresis et Valenciennes (i); le baron de
Montigny , Toumay et son territoire ; les autres gou-
veroemens fiarent accordes à des personnes d'une
moindre importance*. Miilippe de Montmorency,
comte de Hoom, auquel le comte de Mégen suo-
céda (i) dans le gouvernement de Gueldre et de
Zutphen , fut confirme dans le grade d'amiral de ia
marine des Pays-Bas (3). Chaque stathouder était en
même temps chevalier de la Toison-d'Or et membre du
conseil-d'état. Il avait en outre le commandement se-
périeur sur les troupes qui se trouvaient dans son gou-
vernement, et la haute inspection sur les administra-
lions civiles et judiciaires, excepté dans la Flandre oh
gogne que Tannée suivante ( i56o) après la mort de Claude de Vergu,
baron de Champlite. ( Strada , 1. 1 , Ub. i, p. 37.) (iVote tiu traducteur.)
(i) Jean de Lannoy, baron de MolembaU, fut nommé gouTemeur
du Hainaut; oe ne fut qu'après sa mort^ Tannée suhante, q^ son
gendre, le marquis de Bergh, lui succéda. (Strada, 1. 1, lib. x,p. 36.)
{Idem.)
(a) Il ne lui succéda que l'année suivante. Ce gouvernement resta
vacant jusqu'à cette époque, et c'est par erreur que Schiller dit qu'il fut
douné au comte de Hoom. {Idem,)
• (3) Jean de Montmorency, baron de Gourières, eut le gouvememeiit
de la Flandre gallicane; le comte Jean d'Ostfrise, celui de Limbourg;
Philippe de Stavèle, seigneur de Glayon, chevalier de la Toison-d*Ori
cul la charge de grand-maître de rartillerie.. {Idem.)
LIVRE I, CHA.PITRE VII. 1 4 I
la justice ne dépendait point du stathoudet*. Le Bra-
baat seul resta soumis à l'autorité^ immédiate de la
duchesse de Parme, qui, suivant Fusage, choisit
Bruxelles pour son séjour habituel.
La n<nnination du prince d'Orange était dans le
fait contraire à la constitution-, puisqu'il était étrai^
ger ; mais quelque^ seigneuries qu'il possédait dans
diverses provinces, ou qu'il admiaistrait comme
tuteur de son fils , un long séjour dans h pays , et
surtout la confiance illimitée qu'il avait inspirée à la
nation, lui donnaient des droits bien supérieurs à ceux
qu'il aurait tenus du hasard (i).
Les forces militaires nationales consistaient, lors^
qu elles étaient au complet ^ en trois mille chevaux ;
mais , à cette époque , on n'en comptait ré^ement
(pie deux mille, divisés en quatoi^e cornettes où
bandes d'ordonnance, et commandés par les stat*
houders des- provipces (a) , et en outre pai- Philippe
de Croy, duc d'Âcscbot ^ Antoine de la Lais,, comte
de Hooghstraeten, Jean de Henni»', ca»te de Bossu,
Jean de Croy, comte de Rœux, et Hieâri, de' £redi9i-<
rode. Cette cavalerie, disséiain!^ daàsi lesi dn^sepc
provinces , ne devait être en]|>loyée ^e pour les^ be-
soins pressans ; trop &ible pour servir dans des en-
(z) Meteren, liv. x, p. 5. — Blirgundius , lib. r, p. 7 , a5, arS, 3o, 34.
— Sirada, lib. i^ p. .î^'^-îg. ( Hutoire imiTerselle difts Prop^mces-Unies ,
t. V, liv. xni, p. 40 — 41.
(»), Excepté le baron de-GouHire» et le ceinte d*Ostfr&e.
l4a SOULEVEMENT DES PATS-BA.S.
Ireprises plus importantes ^ ell€ suffisait cependant
pour maintenir la tranquillité intérieure. Son cou-
rage était éprouvé, et les guerres du dernier règne
avaient répandu dans toute l'Europe la renommée de
sa valeur (i). Il avait été question de former des corps
d'infanterie, mais jusqu'alors les états s'y étaient op-
posés. Quelques régimens allemands, qui attendaieùt
leur solde arriérée, faisaient aussi partie des troupes
des Pays-Bas. Les quatre mille Espagnols qui avaient
été la cause de tant de plaintes étaient sous les
ordres de deux cémmandans de leur nation , Men-'
doza et Romero , et formaient la garnison des villes
frontières.
Les noms du comte d'Egmont et de Guillaume
d'Orange se trouvent à la tête des grands des Pays-
Bas que le roi distingua particulièrement dans cette
distribution de grâces. Quelque profonde que fit
déjà la haine qu'il avait conçue contre ces deux sei-
gneurs, et surtout contre le second, il leur donna
cependant, en cette occasion, des marques écla-
tantes de sa faveur , parce que sa vengeance n'était
pas encore mûre, et qu'ils étaient l'objet de l'eri-
thousiasme du peuple. Leurs biens furent déclarés
libres de tout impôt (a); les gouvernemens les plus
(i) Burgundiiu, lib. i , p. ft6. — Strada, lib. i^ p. 38.
(a) Ainsi que ceux du comte de Hoom. ( Histoire des Provinces-Unies ,
t. V, lîv. xiii,p. i4.)
Le roi accorda la même exemption à la comtesse de Buren. {Idem,)
LIVRE I, CHA^PITRE VII. l43
lucratifs leur furent confiés. En leur offrant le com-
mandement suprême sur les troupes espagnoles qui
étaient restées dans les Pays-Bas, Philippe les flatta
par l'apparence d'une confiance qu'il était bien éloi-
gné de leur accorder véritablement; car au moment
même où il honorait le prince d'Orange par ces
preuves ostensibles de son estime , il avait trouvé le
moyen de lé blesser en secret de la manière la plus
sensible. Craignant qu'une alliance avec la puissante
maison de Lorraine ne contribuât à inspirer à ce
vassal suspect des projets audacieux, il fit rompre
son mariage projeté avec une princesse de cette
femille, ei détruisit ses espérances au moment où
elles allaient être réalisées. Le prince ne lui par-
domia jamais cette offense (i). La haine du roi contre
Guillaume était si violente qu'elle l'emporta même
une fois sur sa dissimulation habituelle, et l'entraîna
dans une démarche où*nous ne pouvons plus re-
connaître son caractère.-
Lorsque le roi s'embavqua à Flessingue et que
les grands l'entouraient sur le rivage, il s'oublia au
point d'apostropher vivement le prince et de l'ac-
cuser publiquement d'être l'auteur des troubles de
la Flandre. Guillaume lui répondit avec modération
que les états n'avaient rien fait que d'après leur
propre impulsion et par les motifs les plus légitimes.
(z) Watson, t. I, Uv< in, p. i33^ x34.
1 44 SOCLE VEMElfT DES PAYS-BAS.
<c Non, dit Phili(^, en lui sai&issant la Biaîn et en \m
« secouant avec violence, ce ne sont point les états ^
« c'est vous, vous-même ( i ). x> Le prince resta interdit ;
et sans attendre rembarquement du roi , il lui sou*
haita un heureux voyage et retourna à la ville (a);
c est ainsi qu'une haine particuKère rendit enfin âer-
nelle l'animosité que Guillaume portait depuis long-
temps dans son sein contre l'oppresseur d'tm peuple
libre, et cette double provocation finit par amener
à maturité la grande entreprise cpii enleva à la cou-
ronne d'Espagne sept de ses plus belles provinces.
Philippe II avait fait un grand effort sur son véri-
table caractère en quittant les Pays-Bas :d'une mar
nière aussi bienveillante. La convocation d'une diète
suivant les lois de l'état, cette condescendance à <flcH-
gner ses troupes espagnoles et à faire occuper par les
favoris du peuple les emplois les plus inp^rtans", enfin
le sacrifice qu'il fit à leur constitution, en faisant
sortir le comte de Feria , comme étranger^ do cooâeil^
d'état, étaient des attentions pour eux dont sa géné-
rosité ne se rendit plus coupahle par la suîte; mais 3
«vait alors besoin plus cpie jamais de la bonne vo-
lonté des états pour amortir^ s'il était possible , avec
leur secours le fardeati énorme des dettes qui pesaient
encore sur les Pays*Bas depuis les dernières guerres.
En cherchaiiit à leur plaire par des sacrifices légers,
(i) No, no los estados, ma vos , vos, vos. ( Vandervynckt, 1. 1, p. loa.)
(a) Vie ef généalogie de Guillaume I^ prinfte d'Orange.
LIVRE I, CHAPITRE VII. l45
il espérait peut-être obteuir leur consentement pour
les usurpations importantes qu'il méditait ; il ne si-
gnala donc son départ que par les faveurs qu'il leur
accorda y parce qu'il savait bien en quelles mains il
livrait la nation. Il ne fallait pas que les scènes ter-
ribles de destruction qu'il avait préparées pour ce
peuple malheureux , et dont il laissait à ses repré-
sentans l'exécrable responsabilité, ternissent le pur
éclat de la majesté royale , qui , semblable à la di-
vinité ^ ne doit laisser après elle que la trace des
bien&its.
Par le rétablissement du conseil-d'état ^ Philippe
flattait plus la vanité de la noblesse des Pays-Bas qu'il
ne lui accordait en effet une véritable influence.
L'historien Strada , qui a pu être instruit de tout ce
qui concerne l'administration de la gouvernante, par
la lecture de ses notes secrètes (i), nous ajconservé
quelques articles des instructions particulières qui
(i) strada, 1. 1, lib. i, p. 55 , 56. — Le musée de Bruxelles compte
parmi ses richettes un assez grand nombre de lettres adressées à Granvelle
par des princes et des grands personnages du temps, avec celles de Phi-
lippe II à la gouvernante Marguerite, et de ceUe-d au roi; elles sont au
nombre de quatre-vingt-six, de xâ65 à i56d, et ont fait partie de la
bibliothèque de Tarchidiacre Foppens, qui y a ajouté les sommaires,
puis de cette de M. Verdussen. « Les lettres de Philippe II et de Mar-
« guérite de Parme, dit M. Desroebes, sont bien intéressantes; c'est une
« copie exacte et ancienne. Je ne doute nullement de leur authenticité;
« j'en ai lu la plus grande partie sans pouvoir découvrir le oioindre indice
« de supposition.» (Vandervynckt, t. I, p. a 8, 29.)
( Ifote du traducteur, }
I. 10
j46 SOULÈVEHENT des PATft*BAS.
lui furent données par le ministère espagnol. « Si elle
tr remarquait) y ëtait^il dit entre autres dioses, que
« les conseillers fussent divises en factions y- ou , ce
« qui est encore pis , s'ils s'étaient concertés d'avance,
« et s'ils avaient pris entre eux des engagemens avant
r la séance j elle devait aussitôt dissoudre l'assemblée
« et réunir de son autorité privée un comité moins
« nombreux pour délibérer sur l'article contesté. »
Ce comité) que l'on nonmia la consulte, était com-
posé de Granvelle , du président Y iglius et du comte
de Barlaimont. Elle devait aussi se conduire de la
même manière dans le cas où des circonstances ur-
gentes exigeront une résolution plus prompte. Si
cette disposition n'avait pas été l'ouvrage d'un des^
potisme arbitraire, elle aurait pu être approuvée
par la plus sage politique et tolérée par la liberté
républicaine elle-même. Dans les grandes assemblées
oh beaucoup de relations et de passions particulières
agissent en même temps , où la multitude des au-
diteurs laisse à la vanité et à l'ambition 4^ l'orateur
une trop grande latitude ^ où les partis se choquent
souvent avec violence, il est rare qu'une décision
soit prise avec la même modération et la même ma-
turité que dans une réunion plus circonscrite , pourvu
que les membres en soient bien choisis. Il faut sup-
poser d'ailleurs que dans une assemblée nombreuse
il y a toujours moins d'esprits éclairés que d'hommes
médiocres ^ qui font penoher assez souvent la majo-
LIVRE I, CHAPITRE VII. l^fj
rite du coté ie moins raii^nnable (i). Une «eomde
iègle de conduite à laquelle Mai*guerite étail tenue
de se conformer y l'obligeait d'insister avec force
auptM des membres du conseil qui auraient voté
contre une ordonnasnce approuvée par la majorité,
pour qu'ils la soutinssent ensuite avec le même zèle
que Vils avaient été se^ plus ardens défenseura; eUe
pouvait, par cette tactiquet rendre le peuple incertain
sur les véritables provocalieurs^'une loi, prévenir eii
outre les querelles particulière! des membres du cioiip
seil, et introduire une plusgnmde liberté dans leurs
délibérations (îi).
Malgré toutes ces précau^Mu^ Philippe n'aurait
point quitté les P^ys-Bas «vee sécurité timt 911e la
noblesse, dont il suspectait les intentions, eût con-
servé son influence dans le conseil<^'-éti^t , et eàt pu
disposer de l'obéissance des provinces* Pour être
également tranquille de ce côté et s'assurer en même
temps de la gouvernante , il sub(»rdonna son autorité
et la conduite des affaires publiques à la haute sur-
veillance de révêque d'Arras, et, avec ce seul homn^e,
il crut contre-balancer la plus formidable cabale. Il
fallait que la duchesse s'adressât à lui en toutes oc-
casions comme à un oracle infaillible de la volonté
royale, et un surveillant sévère de son administration.
Granvelle parait avoir été la seule exception que le
(i) Strada, lib. i, p. 56.
(a) U>id.
l48 SOULÈVBMElfT DSS PATS-BAS.
méfiance de Philippe II ait fiiite parmi ses contem-
porains. Rien ne troublait .son sommeil à Segovte
lorsqu'il était certain que Granvelle veillait pour lui
à Bruxelles. Il quitta pour toujours les Pays-Bas au
mois de septembre iSSq (i). Une tempête détruisit
sa flotte y mais il débarqua heureusement à Laredo
en Biscaye^ le 8 septembre iSSg {i)t et sa recon-
naissance , sombre comme son caractère, se mani-
festa envers un Dieu conservateur par un vœu
effroyable (3). La dangereuse administration des
affaires dans les Pays-Bas fut confiée aux mains d'un
prêtre et d'une femme, et le lâche tyran échappa
dans son confessionnal à Madrid , aux prières , aux
plaiiU:es et aux malédictions de son peuple (4).
(i) n s'embtrqua à Flessingue. Vand«rryiickt dit le ftS août — Strada,
Id. — Meteren, Id. — ; Walson dit le 90 août. — De Thon dit au
mois de leptembre. L*histoire du cardinal Granveile dit au mois d*août
( Note du traductatr. )
{%) WatBOD dk le «9 août
(3) Celui de détruire les li£rétic|ues.
(4) Histoire générale des Proyinces-Unies, t. V, liv. xiii, p. 5o.
Cette dernière phrase n*est pas traduite par M. de Goët
^^^<^^^%^i^^^^»^^l»%^tM<^^^^W^W%^»^^»X^^^»%^»^»*^^>^^^^*<%*^W»^^^^^^'%^^W%^<^' ^^/%r
LIVRE SECOND
CHAPITRE I.
Le cardinal GraniveUe.
ÂirroiirB Perenot, ëyêque d'Arras , puis archevêque
de Ma}ines et métropolitain de tous les Pays-Bas,
immortalise par la haine de ses, contemporains sous
le nom de cardinal Granvelle, naquit à Besançon
dans la comté de Bourgogne en i5i6 (i). Son pères
Nicolas Perenot , fils d'un forgeron (i) , s'était élevé ,
par son propre mérite , jusqu'à la place de secrétaire
intime de la duchesse Marguerite de Savoie , alors
gouvernante des P&ys-Bas. Ce fut là qu'il fit connaître
son habileté dans les affaires à Charles-Quint^ et ce
prince , l'ayant pris à son service ^ l'employa dans les
négociations les plus importantes. Il travailla peh-
(i) La Biographie universelle de Michaud, t XVHI, p. 3x5>l^ fait
naître à Omans le a6 août iSfj, — Antoine Perenot, né à Besançon
en i5i7. (Strada, t I, lib. ii, p. 85.) — Antoine Perenot i^aqifit le
ao août i5i7. (Histoire du cardinal Granvelle. Paris, Duchesne, i.7^i*)
(a) On Va dit petit-fils d'un maréchal-ferrant Quelques écrivains.
1 5o SOULJ!V£MENT DES PAYS-BAS.
dant vingt ans dans le cabinet de l'empereur, remplit
successivement pràs de lui les fonctions de conseiller
privé et de chancelier, fut initié dans tous les secrets
politiques de ce monanpie, et acquit par ce moyen
une fortune considérable (i). Ses dignités, son in-
fluence et ses talens politiques devinrent l'héritage
d'Antoine Perenot son fils , qui , dès son jeune âge ,
avait donné des preuves de la haute capacité, qui lui
ouvrit par la suite une carrière si glorieuse. Antoine
avait. déjà développé dans les écoles les plus célèbres
de ce temps les heureuses dispositions dont la nature
avait été si prodigue envers lui ,. et il acquit par là un
Strada même, semblent fai&nner; mais les gens plus édaivés sont pei^
laïKlés ihi Contraire. < Vanâer^Tnckt, 1 1, p. tr^>^ — Son bisaïeul était
jugf nlyâtriam d^Omaii «n z4Sa. — Ses aiioâlres étaient «mployés dans
la magistratura et dans les chaquea. (Id., p. x i6.) «^ Des titres autbentiiiiioi
prouvent que Jean Perenot, bisaïeul du cardinal, remplissait, avant 1482*
fai charge de juge rM»<»l>m à Omans, et qu^à cette époque sa famille
ëA aUiée à plusieurs maiMms nobles de Bourgogne. (Biographie unlver-
lellBi t X.yi0| ^* di5.) -^ Antoldua Penaottus.^. plebci quidem gê-
nais, et .(ut aliqui affinnimt) fabri femrii filio, primarisB tamisn ac rane
prudentSiB viro. (Strada, t I, lib. 11, p. 85.) •— Perenotti pater Ni-
colaua.... qnuto Drtu humili. (GvotU Annales, lib. 1, p. i5.} — Da
Tlwa le fikît iili d'un semukr« (HkmiM uniwselle, liv.k.)-- n élril
d'une famillo bourgeoise d'Omans, sans noblesse. Son grand-père était
juge châtelain d'Omans; son père fut anobli en z5i8 par la charge de
«oiiseiHer au parlémeftt de Dôle , et obtbt en x5a4 des lettres de noblesse
1KMV Pierre Perenot, 8t»n père. Ces lettres existent parmi les manuscrits
è» Ikannlfo, et s<mt dêciàvea sur sa naisMnce. (Histoire de GranToUe,
p. 43—45. )
(s) Meteren, Kt. i, p. 3i, au 'veno. — Strada, 1. 1, lib. 1, p. 83—88.
LIVRE II, CHAPITRE I. r5 l
grand avantage sur son père, dont la première édu-
cation avait été fort négligée. Il fit voir bientôt qu'il
pouvait se soutenir par ses propres forces au poste
éminent où le mérite d'un autre l'avait d'abord placé.
Il n'avait que vingt-quatre ans , lorsque l'empereur
l'envoya en qualité de plénipotentiaire au concile de
Trente, oîi il fit entendre les premiers accens de cette
éloquence qui lui assura plus tard une si grande in-
fluence sur deux souverains (î). Charles se servi Ir
encore de lui dans plusieurs ambassades difficiles
où il se conduisit à la grande satisfaction de son
maître; et enfin lorsque ce prince remit le sceptre
à son fils, il compléta ce don précieux, en y ajou-
tant un ministre capable de l'aider ^à en supporter le
ppids.
Granvelle débuta dans sa nouvelle carrière par le
chef-d'œuvre de son génie politique ; ce fut la facilité
avec laquelle il s'insinua de l'intimité d'un tel père
dans la faveur d'un tel fils. Il parvint bientôt à la mé-
riter ; en effet , lors de la conférence secrète qui eut
lieu à Péronne, en i558 , sous la médiation de la du-
chesse de Lorraine , entre les ministres de France et
d'Espagne, il ourdit, avec le cardinal de Lorraine,
contre les protestans , la conjuration qui fut ensuite
définitivement résolue à Cateau-Caonbrésis , où il prit
aussi une part active aux négociations pour la paix ;
(i) Histoire uaiverselie des Provinces -Unies, t. V, liv. xiir, p. 43, 44.
f5a SOULiWMElfT DES PATS-BAS.
cette conjuration fut découverte presque en même
temps par le prince d'Orange.
Un esprit vaste et pénétrant, une rare facilité pour
les affaires importantes et compliquées, les connais-
sances les plus étendues jointes à une assiduité in&ti-
gable pour le travail et à une patience sans bornes ,
le génie le plus entreprenant joint à la réserve, à la
prudence la plus consommée, toutes ces qualités
étaient réunies dans cet homme extraordinaire. La
nuit, le jour, occupé des intérêts de l'état , il suppor*
tait , pour s'y livrer , la Êtim et la privation du som-
meil. Il traitait avec un soin également scrupuleux
les affaires importantes et celles qui l'étaient moins.
Il occupait souvent cinq secrétaires à la fois, et leur
dictait en différentes langues. On dit qu'il en parlait
jusqu'à sept. Ses projets , mûris par une raison éclai-
rée , gagnaient dans sa bouche de la force , sans perdre
de leur agrément, et la vérité, accompagnée d'une élo-
quence persuasive , subjuguait tous ses auditeurs. Sa
fidélité était incorruptible, car toutes les passions qui
rendent les hommes dépendans de leurs semblables
n'avaient aucun pouvoir sur son ame. Il pénétrait ,
avec une sagacité admirable, le caractère de son maî-
tre; il saisissait souvent sur sa figure toute la suite
de ses pensées , d^ même qu'on reconnaît l'approche
d'une perspnne par l'ombre qui la précède. Venant
avec adresse au secours de la lente conception de Phi-
lippe, il faisait éclore dans son esprit des pensées dont
LIVRE II, CHAPITRE I. ï53
le germe était à peine formé , et lui abandoimait gé-
néreusement toute la gloire de l'invention. GrranveUe
possédait à merveille l'art difficile et. si utile de des-
cendre au niveau d'un esprit ordinaire, de rendre
son génie esclave d'un autre homme; il dominait parce
qu'il savait cacher sa domination , et c'est ainsi seule-
ment que Philippe II pouvait être gouverné. Satis^
fait d'un pouvoir peu brillant, mais solide, une avi-
dité insatiable ne lui faisait point souhaiter de nouvelles
marques de faveur, qui sont' toujours le but le plus dé-
siré des esprits médiocres ; chaque nouvelle dignité
lui convenait comme s'il en avait toujours été revêtu.
Il n'est pas étonnant que des qualités aussi remarqua-
bles, lui aient acquis la faveur de SQp souverain ; mais
l'héritage important des secrets et des expérienoes po-
litiques que Charles-Quint recueillit dans le cours d'une
vie consacrée tout entière à l'activité, et qu'il avait
déposés dans cette seule tête , le rendit encore plus
indispensable à son successeur. Quoique ce dernier,
toujours content de lui-même, eût coutume de s'en
rapporter à son propre jugement, il était cependant né^
oessaire à sa politique timide et tortueuse de s'attacher
à un esprit supérieur, et d'étayer ses indécisions par
la fermeté et la résolution d'autrui. Aucun événement
politique n'eut lieu dans les Pays-Bas sans la partici-
pation de Granvelle tant que Philippe y résida , et en
partant pour l'Espagne, le roi fit à la nouvelle gou-
l54 SOULÈVEMEITT DES PATS-B/LS.
vemante, en lui laissant ce ministre, un présent aussi
précieux que celui qu'il a?ait reçu de son père (i).
Quelque habitués que noussoyons à voir des des-
potes donner leu confiance à des hommes qu'ils ont
tirés de la poussière , et dont ils sont pour ainsi dire
les créateurs ^ il fallait pourtant des qualités trè^mi-
nentes pour violenter Fégoîsme dissimulé du caractère
de Philippe, au point de lui inspirer de la confiance
et d'en obtenir de la familiarité. Le plus léger mouve-
ment d'un amour-propre légitime qui l'aurait porté à
s'attribuer une de ses propres pensées que le roi aurait
ennoblie en l'adoptant eût coûté à Granvelle toute
son influence; il lui était permis de satisfaire les viles
passions de la luxure , de la cupidité et de la ven-
geance ; mais la seule qui animât réellement sa grande
ame , la douce conviction de sa force et de sa supé-
riorité, il fallait qu'il la cachât soigneusement aux re-
gards soupçonneux du despote. Il renonça volontai-
rement à tous les avantages qui lui étaient propres ,
pour les recevoir de nouveau de la générosité du roi.
Il ne voulut pas que son bonheur vînt d'une autre
source , et qu'un autre homme eût des droits à sa re-
connaissance ; il ne revêtit la pourpre qui lui avait été
envoyée de Rome qu'après en avoir reçu d'Espagne
l'autorisation royale (a). En la déposant aux pieds du
(i) Strada, lib. ix, p. 86, 87.
(2) Ibid., t. I, liv. lu, p. ri 5.
i
i
LIVBE ' II , CHAPITRE I. 1 55
trône , il parot Ja recevoir uniquement des mains de
son souverain ; moins politique que lui y le duc d'Âlbe
se fit ériger des trophées dans Anvers, et s'attribua
la 'gloire des victoires qu'il n'avait remportées que
0oilime instmment de la couronne. Mais d'Âlbe , par
cette faute , emporta au tombeau la disgrâce dû mo-
narque; il avait porté une main impie sur les droits du
souverain , en puisant immédiatement à la source de
rimuortalité (i).
Oranvelle changea trois fois de maître, et trois fois
il réussît à conquérir la plus haute faveur. Il sut flat-
ter la vanité délicate d'une femme avec autant de fa-
cilité qu'il avait ménagé l'ovgueil d'un monarque ab-
solu, et l'égoïsme susceptible d'un despote. Ses affaires
avec la régente se traitaient en grande partie par cor-
respondance, même quand ils habitaient la même
niaison , usage emprunté des temps d'Auguste et de Ti-
bère (2). Quand la gouvernante se trouvait dans l'em-
barras, des billets entre elle et le ministre étaient
souvent échangés d'heure en heure; il choisissait
(i) Voici l'inscription qu*il avait fait placer au-dessous de sa statue :
PerMnando Jîvarez a Toledo Alvœ duee, Philippi 11 Hispaniarnm
apud Bdgas prafeeiùp quod extinctasetUHone, rehdUbus pulsis , reUgionc
p^mr^ayjvMa mlàa,prmilnàhpiiMmformavity régis optimi ministn)
fakiffsimo positum,
Jungelingi opus ex ore captivo.
* ( Metereu, liv. iv , p. 68 , an verso. )
(a) Tacit., Ann., lib. iv. — - Slrada, t. I, fib. îi , p. 88.
V
1 56 SOULiEVEliEHT DM PA.TS*BAfi.
vraisemblablement cet expédient pour lix>mper la ja-
lousie attentive de la noblesse, à qui il voulait dé-
rober une partie de Tinfluence qu'il exerçait sur Mar-
guerite ; peut-être croyait-il aussi parce moyen graver
plus profondément ses conseils dans l'esprit de cett^
princesse , ou se défendre par la suite , en cas de né-
cessité, avec ces témoignages écrks, contre des accu-
sations auxquelles il pouvait être en bntte. Mais 1^
vigilance de la noblesse rendit ces précautions inu^les ,
et bientôt il fut généralement connu dans toutes les
provinces que rien ne se faisait sans la participation
de ce ministre.
Il possédait toutes les qualités d'un homme d'état
accompli pour gouverner des monarchies qui se rap-
prochent du despotisme, mais il n'avait aucune de
celles qui conviennent dans des républiques ayant
des rois pour chefs. Élevé entre le trône et le confes-
sionnal, il ne connaissait d'autre relation parmi les
hommes que la domination et la soumission; le senti-
ment profond de sa propre supériorité lui inspirait du
mépris pour l'espèce humaine; ses talens politiques
manquaient de souplesse , la seule vertu qui fut in-
dispensable dans sa position ; il était arrogant et au-
dacieux ; il armait de toute la puissance royale la vi-
vacité naturelle de son caractère et les passions d'un
homme d'église. Il couvrait son ambition personnelle
de l'intérêt de la couronne. Le peuple et le noi devin-
rent irréconciliables, parce qu'il s'était rendu indis-
lWrB II, CHAPITRB 1. iS*]
pensable à ce dernier , qui le sacrifia trop tard. Il se
vengeait sur la noblesse de l'obscurifé de son origine;
et^ comme tous ceux qui onl subjugué la fortune par
leur mérite, il rabaissait les avantages de la naissance
au-dessous de ceux qui l'avaient aidé à monter aussi
haut. Les protestans savaient qu'il était leur ennemi
le plus implacable; toutes l$s charges qui pesaient sur
le pays lui furent imputées , et ces maux leur parais-
saient encore plus insupportables parce qu'il en était
Fauteur. On alla même jusqu'à l'accuser d'avoir dé-
terminé le roi à revenir à des masures de sévérité,
lorsque les sollicitations pressantes des états avaient
enfin obtenu qu'il adoptât des sentimens plus doux.
Les Pays-Bas le maudissaient comme le plus dange-
reux adversaire de leur liberté, et le premier auteur
de toutes les calamités qui cbms la suite fondirent sur
eux (i).
Il est évident que Philippe II avait quitté trop tôt
les Pays-Bas. Lea dernières mesures adoptées par le
gouvernement étaient trop étrangères à ce peuple, et
ne pouvaient recevoir que du roi seul la sanction et
la force nécessaires à leur exécution. Les nouvalles
machines qu'il fit jouer auraient dû être mises^ en
mouvement par une main vigoureuse et redoutée;
on aurait dû attendre leurs premiers effets et en assu-
rer le succès d'après des observations réfléchies. Il
(i) Strada, t. I, lib. ii, p. gx. — 0e Tho», t. V, liv. xi , p. ao5.
l58 SOULiv£M£lVT DES TAT^BA^S.
exposa son ministre à toutes les. patsions qui se trour
vèrent subitemeat dégagées des chaînes de la pré-
sence royale , et il abandonna au £ûble bras d'un sujet
une entreprise devant laquelle la majesté du tràae
elle-même pouvait reculer, malgré ses puissant auxi-
liaires.
Les Pays-Bas étaient , il est vrai^ dans un état flo-
rissant ; un bien-être général résultait des bien&its de
la paix dont ils jouissaient depuis peu de temps; ce-
pendant leur tranquillité n'était qu'apparente ^ et la
discorde la plus dangereuse couvait en silence dans
leur sein. La religion ne chancelle pas seule dans un
pays; la licence , qui s'adresse d'abord aux choses sa-
crées, attaque ensuite les profanes. L'entreprise diri-
gée contre le clergé, ayant réussi , avait encouragé les
séditieux à entamer l'autorité civile et à examiner
les lois comme les dogmes, les devoirs comme les
opinions» Ce courage fanatique qui avait commencé
par s'exercer dans les discussions religieuses pouvait
Ranger d'objet: le mépris de la propriété et de l'exis*
tence transformait des citoyens timides en rebdles
téméraires; un gouvernement régi pendant près d6
quarante ans par des femmes avait donné à la nation
les moyens de faire valoir ses libertés. Les guerres
continuelles dont les Pays-Bas furent le théatx^ in-
troduisirent la licence ,et mirent le droit de la forée
à la place des lois; les provinces étaient remplies
d'aventuriers étrangers et de fugitifs, hommes qui,
UVBE n, CHAPITRE I. iSq
n'étant plus retenus par les liens de famille, de patrie et
de propriété, avaient apporté les semences de la sédi-
tion de» climats où ils étaient persécutés. Le spectacle
sans cesse renouvelé des supplices et de la mort
avait émoussé la sensibilité et donné au caractère
de la nation une rudesse inaccoutumée. Cependant
la révolte aurait marche avec timidité et dans les
ténèbres , si elle n'avait pas trouvé un appui dans la
noblesse qui lui donna une force imposante en se dé-
clarant pour elle* Chai4e»-Quint avait gâté le$ grands
des Pays^as, en les associant à sa gloire; il avait
exalté leur orgueil national par la préférence qu'il
leur accordait sur la noblesse castillane , et ouvert ,
dans fcoute^Jes parties de son empire, un vaste théâtre
à leur ambition. Lear conduite, dans la dernière guerre
contre la France, leur avait mérité de Philippe la
même Êtveur; c'était en effet à leur valeur que le roi
devait principalement les avantages qu'il recueillait
par la paix de Cateau-G^Oibrésis. Quel dut être leur
dépit, lorsqu'ils s'aperçurent qu'ils ne pouvaient plus
compter sur une reconn^aissance qu'ils croyaient avoir
tant méritée ! U faut ajouter encore à ces causes, que,
par la séparation de la couronne impériale de la mo^
narohie espagnole , et par l'esprit moins guerrier du
nouveau gouv^rnement, leur ^hère^ d'activité iut 4^
général fort réduite et ne s'étendit guère aunlelà de
leur patrie. Philippe II plaçait alors des Espagnols ou
Ch^rles-Quint eût employé des Belges. Ceux«ci nouiy
1
l6o SOULàVEMERT DE& PATS-BAS.
rissaient pendant la paix toutes les passions que le
feu roi avait fait naître et auxquelles il avait fourni
des alimens; ces penchans désordonnés, qui man-
quaient de direction légitime ^ en trouvèrent malheu-
reusement une dans les griefs de la patrie. Ils firent
alors revivre des prétentions long-temps remplacées
par des intérêts plus nouveaux. Philippe en distri-
buant les emplois vacans n'avait fait que des mécon-
tens.; les uns pour n'en avoir point obtenu j les au-
tres pour en avoir eu d'inférieurs à leur ambition.
Guillaume d'Orange* fiit pourvu j il est vrai, de quatre
grands gouvememens , sans compter plusieurs autres
moins considérables dont la réunion en formait
environ un cinquième ; mais il avait espéré obtenir
la Flandre et le Brabant. Ce ptince et le comte
d'Egmont oubUèrent les bienfaits du monarque pour
ne songer qu'à la perte de la régence sur laquelle ils
avaient compté. La plus grande partie de la noblesse
était accablée de dettes énormes , et elle avait été
souvent même entraînée les à contracter par la poli-
tique du gouvernement. Le changement survenu dans
l'administration leur ayant enlevé toute espérance
de rétablir leurs affaires dans des emplois lucratifs,
ils se virent tout à coup exposés à tous les incon-
véiiens d'une pauvreté qui leur devenait d'autant plus
insupportable que le luxe affiché par les bourgeois
opulens faisait ressortir encore plus leur indigence.
Beaucoup d'entre eux, réduits à cette extrémité^ se
LIVRE 11, CHAPITRE I. l6l
seraient même souilles d'un crime pour sortir d'une
position aussi pénible; comment alors auraient-ils
pu résister aux offres séduisantes des calvinistes, qui
sollicitaient au prix de For leur intercession et leur
appui ? D'autres enfin à qui il ne restait plus de
ressources trouvaient leur dernier refuge dans le
désordre général , et étaient prêts à chaque instant à
allumer Tincendie dans le sein de la république (i).
Le danger de cette situation des esprits était en-
core augmenté par le malheureux voisinage de la
France. Ce que Philippe avait à craindre dans ses
états se réalisait déjà dans ce royaume, dont la des-
tinée pouvait lui pronostiquer celle des Pays-Bas, et
où l'esprit de sédition trouvait un exemple séduisant
à suivre. Des circonstances semblables avaient ré-
pandu en France , sous les règnes de François I et
de Henri n, le germe des innovations; son accrois-
sement y avait été favorisé par la même fureur de
persécution et par le même esprit de faction. On y
voyait les huguenots et les catholiques lutter dans
* un combat dont le succès était encore douteux ; des
partis furieux avaient ébranlé la monarchie et con--
duit avec violence cet état puissant sur les bords de
l'abîme. Dans les deux pays, l'intérêt personnel,
l'ambition et l'esprit de parti se couvraient du mas-
que de la religion et du patriotisme; les passions de
(i) Strada,t. I, Ub, xi, p. 92.
I. Il
l6â SOULÈVBMENT DBS PATS-BAS.
((uelques ckojens poùvaioit armer ia nation entière.
Ijes frontières des deux empires se confondaient dans
la Flandre wallcae; oommeat la sédition ne se seraît-
dle pas introduite dans un pays où la langue, les
mœurs et le caractère oot autant d'analogie ayec la
France qu'avec ht Belgique? Le gouvernem^it n'a
point encore &it le dénombrement de ses sujets
protestans qui habitent cette partie de ses états ; mais
il sait déjà que la secte nouvelle est une république
immense qui se tient fortement unie , qui étend ses
ramifications dans toutes les monarchies de la chré-
tienté j et dont la plus légère secousse se hit s/entir
dans toutes les parties. Ce sont des volcans mena-
çans qui communiquent par des conduits souterrains
et s'enflamment simukanément par une redoutable
sympathie. Il &llait bien cependant que les Pays-Bi^
fussent ouverts à toutes les nations, puisque c'était
d'elles qu'ils taraient leur existence. Philippe II pou-
trait-il fermer un pays aussi commerçant avec la même
fecilité que l'Espagne? Pour extii^r l'hérésie de ses
provinces, il aurait feilu qu'il pût d'abord la dé-
truire en France (i).
Telle étak la situation des Pays-Bas ^ lorsque Gran-
ule en prit l'administration en 1 56o.
EétabBr dans <:e pays l'uniformité de la religion
catholique, détruire Tinfluettce de la noblesse et des
(i) Strada, 1 1, lib. ui, p. 127.
LIVRE Uy CHAPITRE I. l63
états qui partageaient la puissance avec le souverain ,
et élever Tautorité royale sur les débris de la liberté
républicaine; telle était TafTaire importante de la
politique espagnole , dont l'exécution fut confiée au
nouveau ministre. Mais des obstades majeurs s'op-
posaient à la réussite de ce plan ; pour les vaincre
tl fidlait inventer de nouvelles ressoudes et mettre
en Hiouvenliçnt' de nouvelles machines. L'inquisition
et les idées de religion paraissaient, il est vrai , de-
voir suffire pour empêcher la propagation de l'héré-
sie ; mais l'inquisition n'avait pas un nombre d'agens
proportionné à l'étendue de sa juridiction, et les édits
manquaient de surveillans pour les faire exécuter.
L'organisation ecclésiastique dans les Pays-Bas datait
encore des temps reculés où leur population était
bien moins considérable, ou l'Église y jouissait d'un
repos universel et pouvait, par conséquent ^être plus
facilement surveillée. Une longuesuite de siècles qui
changea toute la foxme intérieure des Pays-Bas avait
respecté celle de la hiérarchie , qui , d'ailleurs , était
protégée par les privilèges particuliers de chaque
province contre l'autorité arbitraire de s«s souve-
rains. Les dixHsept provinces étaient soumises à la
juridiction de quatre évêchés , dont les sièges établis
à Ârras, à Tournay, à Cambray et à Utrecht, rele-
vaient, pour le spirituel, des archevêchés de Reims
et de Cologne. Philippe-Ie-Bon , duc de Bourgogne ,
ayant égard à l'accroissement de la population , av£.it
i
1 64 SOULilVEMEin' DES PAYS-BAS.
eu l'idée d'augmenter le personnel du clergé; mais
ce projet s'était bientôt évanoui au milieu de l'ivresse
d'une vie voluptueuse. L'ambition et l'amour des
conquêtes ne permirent pas à Charles*le-Téméraire
de s'occuper de la situation intérieure des pays qu'il
gouvernait , et Maximilien eut trop de combats à sou-
tenir contre les états pour courir encore les chances
d'une lutte nouvelle. Un règne orageux força Charles-
Quint à renoncer à l'exécution de ce vaste plan.
Philippe n voulut le suivre , le regardant comme un
héritage de tous les princes ses prédécesseurs (i). Le
moment était venu où les besoins pressans de l'Égh'se
pouvaient excuser cette nouveauté, et les loisirs de la
paix semblaient favoriser le succès de l'entreprise. L'im-
mense population qui de toutes les parties de l'Europe
se pressait dans les villes des Pays-Bas , avait apporté
un mélaQge confus de religions et d'opinions qui ne
pouvait plus être surveillé par un clergé aussi faible; le
nombre des évêques étant également disproportionné
à l'étendue des districts ecclésiastiques , il était impos-
sible que quatre hommes pussent parvenir seuls à con-
server sur un territoire aussi vaste la pureté de la foi.
La juridiction exercée par les archevêques de Co-
logne et de Reims déplaisait depuis long-temps au
gouvernement royal, qui ne pouvait considérer les
Pays-Bas comme son entière propriété, tant que la
(i) Burgunditts, Itb. i, p. 45. — Strada, t. I, lib. i, p. 39, 40,
LITRE II y CHAPITIUS I. l66
branche 1a plus importante du pouvoir se trouvait en-
core livrée à des mains étrangères. Le moyen le plus
certain de la leur arracher, de ranimer l'inquisition
par de nouveaux instrumens plus actifs, et d'aug-
menter en même temps le nopibre de ses partisans
aux états-généraux, était sans contredit de créer de
nouveaux évêques* Philippe monta sur le trône avec
ce projet ; mais une innovation aussi importante de-
vait éprouver la plus vive opposition de la part des
états, sans le concours desquels pourtant elle ne pou-
vait pas être établie. Il était facile aussi de prévoir que
la noblesse n'approuverait jamais une institution qui
donnerait au parti royaliste un renfort aussi puissant,
et qui lui enlèverait à elle-même la prépondérance
dans la diète. Les revenus dont on composerait la
dotation des nouveaux évêques devaient nécessaire-
ment être enlevés aux abbés et aux moines, et ceux-ci
formaient une partie considérable des états. Le roi
avait en outre à redouter tous les protestans qui ne
manqueraient pas d'agir sourdement contre la réus-
site de ses projets. Cette affaire importante fut traitée à
Rome avec le plus grand mystère. François Sonnoi ( i ) ,
(i) Fnmçois Sonnius, chanoine d'Utrecht, où il avait une prébende
dans le chapitre de Téglise cathédrale , fut nommé premier évéque de
Boi»-le-Doc en i56a. Viglius étant prié par Granvelle de lui désigner
des ecclésiastiques de marque pour les envoyer au concile de Trente ,
préféra Sonnius à tous les autres. Je donne ici l'extrait de la lettre de
Viglius ) qui est curieuse :
« Cogitavi sdepè ac diù de porsonis idoneis ad concilium mittcndis, et
106 SOULÈVXMBirT DES PATS-BAS.
prêtre de la ville de I^nivain^ créature d^uée à
Granvelle , et instruit par lui de la conduite qu'il de-
vait tenir, se présente devant Paul lY , et lui fait un
tableau animé de l'étendue et de l'immense popula-
tion des Pays-Bas ^ d^ leur importance et de la féli-
cité dont ils jouissent au sein des voluptés humaines.
« Mais, continue-t4I, la jouissance immodérée de la
« liberté fait négliger la vraie croyance ; l'hérésie lève
« audacieusement la tête. Pour remédier à ce mal ur-
« gent, il faut que le saint-siège lasse des efforts
« extraordinaires. » Il n'est pas difBcile à cet habile
négociateur de déterminer le pape à un changement
qui agrandit le cercle de sa propre juridiction (i).
Paul lY nomme un tribunal composé de sept cardi-
M cum pferiaque de eadem ns oontufi. Verèm ta&ta Iiomimui est pemrn,
« ut me hujus penè provînde nostra), quœ olim doctis TÎris abundare
« solebat, suppudeat. Mitto autem eatalogum ommuin quos exquirere
« potui alicuiuft esse nominis et famae sed in eo grege m ioTenio quos
«^ irobè sug^eram pro curiie usn. Mcmachos enki vos velle noo puto, et
« ex saecukribus theologb nesdo qiios deUgam. Judicio autem non nul-
« lorum, cui et ego meum calculiim submittere audebo, magîs idonei
« videntor Fiancîsciis Somiius canouicus trajectensis (a) , et Joamies Has-
« letanus , ambo sacr» tbeologiae professores. Quorum iKe rese<fit mnltos
« menses in concilio tridentino , missus eo per episoopum tornacensem :
« aher in tbeologia et lînguis féliciter institutus Lovanii diù sacram pa-
« ginam professus est....» (Epistola cxltii, Yiglii ad Ant Perenotum episc.
Atrefaat, i55o. Analectabelgica, tomus secundus, pars prima, p. 343, S^.
( Note du traducteur, )
(i) Phrase omise par M. de Qoët.
(; IMcituv etnoirfcus traJMtiorii, qu&d de ultrafecto intdlig«, ubi in eipitiilo m^m
cccleiiie prubendam babulL
LIVRE II, CHAPITHE I. 167
nauxy pour délibérer sur des intérêts aussi grands.
Ce que la mort de ce pontife l'empêche d'exécuter «st
achevé par son successeur Pie iY(i). Le roi, étant en-
core en Zélande, et sur le point de s'embarquer pour
l'Espagne 9 reçoit ce message tant désiré (2), et son
ministre ^st investi en secret du dangereux pouvoir
de le mettre à. exécution. La nouvelle organisation
du clergé devient publique; en 1 56o , treize nouveaux
évêchés sont ajoutés aux quatre qui existaient déjà ,
pour subvenir aux besoins de dix-sept provinces, et
quatre (3) d'entre eux sont érigés en archevêchés. Six
de ces sièges épiscopaux, Angers, Bois-le*Duc, Gand ,
Bruges y Ypres et Ruremonde sont soumis à la juri-
diction de l'archevêque de Malines; cinq autres,, Har-
lem, Middelbourg^ Leuwarden, Deventer et Gro-
iiingue, à celle de l'archevêque d'Utrecht; et les
quatre derniers, Arras, Tournay, Saint-Omer et Na-
mur^ situés près de la France, et ayant le langage, le
caractère et les moeurs de ce pays , relèvent de l'arche-
vêché de Camlnray. L'archevêché de Malines , placé au
centre duBrabant et des dix-sept provinces, donne le
titre de primat de tous lesPaysrBas y et, réuni à plusieurs
(i) Burgundius, lib. i, p. 46. — Meteren, liv. i, p. 3i.
(a) Ce fttt le docteur Somûiis qui apporta à PhiHppe n, à Middei-
bourg, en août 1 55g , au moment où il allait s'embarquer pour TËspagne,
la balle du pape pour la création des noayeaux éréchés, donnée le
4 mai 1559. (Vandervynkt, t. I, p. i34. (iVoAr du traducteur.)
(3) Schiller commet ici une erreur. U n*y avait que trois avçhevèohés :
Malines, Utrecbt et Cambray. {Note du traducteur. )
j68 SOULÉYEMElfT DES PATS-BAS.
riches abbayes y devient la rëcoiupense de Granvelle.
Les reyenus des nouveaux ëvéchés sont pris dans le»
trésors qu'une pieuse bienfaisance avait accumulés de^
puis tant de siècles dans les couvens et les abbayes.
Quelques-uns des abbés sont promus à la dignité épis-
copale , et conservent avec leurs abbayes et leur pré»
lature le droit qui y était attaché de voter dans les
états. On adjoint à chaque évêché neuf prébendes, qui
sont conférées aux plus habiles jurisconsultes et théo^
logiens j pour assister les inquisiteurs et les évêques
dans leur emploi spirituel. Deux d'entre eux, qui se
sont rendus dignes de cette faveur par leurs connais-
sances, leur expérience et une conduite irréprochable,
sont nommés inquisiteurs , et opinent les premiers dans
les assemblées. L'archevêque de Mafines , en qualité
de métropolitain des dix- sept provinces, est investi
du pouvoir de nommer et de destituer abitratremeht
les archevêques et évêques. La cour de Rome ne se
réserve que l'institution canonique (i).
En tout autre temps , la nation eût approuvé avec
reconnaissance cette amélioration dans l'état du
clergé, qui, suffisamment justifiée par la nécessité,
était utile à la religion et tout-à-fait indispensable pour
la réforme des mœurs des moines; mais l'époque où
(i) Biurgundius, Ub. i, p. 49» ^<'* — ^Dinothi de bellocivili bdgico, lib. i,
p. 6, 7, 8. — Grotius, lib. i, p. i4, i5. — Strada, t. I, lib. i, p. 4o,
4i. — Reidanns, lib. i, p. 6. — Hopper, Troubles des Pays-Bas, t. II,
part, u, p. ai, a3. — Vite Viglii, t. III, part, i, p. 34.
LITR£ 11^ CHAPITRE I. 169
l'on essaie de l'établir lui donne l'appareiice la plus
odieuse. Elle est reçue avec un mécontentement géné-
ral : « La, constitution ^ s'écrie-ton, est foulée aux pieds ;
<c les droits de la nation sont lésés ; l'inquisition est
a introduite dans l'état j et elle va dorénavant établir
« ici son tribunal sanglant, comme elle l'a fait en
« Espagne. » Le peuple frémit à l'aspect de ces
nouveaux complices de l'arbitraire et de la persécu-
tion. La noblesse voit avec inquiétude l'autorité mo-
narchique renforcée dans l'assemblée des états par
quatorze voix prépondérantes, et le plus ferme sou-
tien de la liberté nationale , l'équilibre de la puissance
royale et de la puissance civile entièrement rompu.
Les anciens évêques se plaignent de la diminution de
leurs revenus et de la réduction de leur juridiction ;
les abbés et les moines ont perdu en même temps leur
puissance et leurs biens, et n'ont reçu, pour toute com-
pensation, que des surveillans sévères de leur con-
duite. La noblesse et le peuple, les laïques et les
prêtres , se réunissent contre l'ennemi commun , et
tandis que chacun combat en effet pour un vil inté-
rêt particulier, on croit entendre retentir de toutes
parts la voix redoutable du patriotisme (i).
Entre toutes les provinces , le Brabant se distingue
le plus par son opposition. L'inviolabilité de son orga-
nisation ecclésiastique est un des privilèges importans
(i) Grotius, Ub. 1, p. 1 5 et seq. — Meteren, liv. 11, p. 3i, recto.
I^O SOlTLiVBMEfirT DES PAT»-BAS.
qu'il s'est réservé dans la &iiieiite lettre de franchise
connue sous le nom de la Joyeuse Entrée, que son sou-
verain ne peut enfreindre , sans délier en même temps
la nation de son serment d'obéissance. C'est en vain
que l'université de Louvain soutient eUenniéme que
dans les temps orageux de l'Église un privil^e perd
la force qui lui a été accordé dans un moment de
tranquillité ; chacun s'écrie que tout l'édifice de la
liberté est ébranlé par la création des nouveaux évé-
chés. Les évêques, acquérant le droit d'entrée aux états
par les abbayes qui leur sont conférées, défiendront
dorénavant d'autres intérêts que ceux de la province
dont ils sont les représentans. Auparavant dtoyens
libres et patriotes, ils ne sont plus maintenant que des
instiiimens serviles du saint<-siège et des machines
obéissantes de l'archevêque de Malines, qui avait en
outre le droit de leur donner des ordres particuhers,
comme premier prélat du Brabant (i). La libaté des
votes est anéantie , parce que les évêques sont devenus
redoutables à chacun comme des espions de la cou-
ronne. « Qui osera désormais, disait-on, âever la
« voix dans l'assemblée des états en présence de tels
« surveillans , ou défendre les droits de la nation contre
a les usurpations audacieuses du gouvernement? Ils
ir épieront les ressources des provinces, et révèle-
(i) Gomme abbé d*Affleghem. Cette abbaye était la plus riche da
Brabant ; elle rapportait anouellement cinquante nulle florins. ( Meteren ,
p. 3i, recioJ)
LIVRE II, GHAPITRB I. I7]
«c ront au pouvoir les seàrets èo notre liberté et de
ce ii€>s biens. Ils nous fermeront le chemia des hon-^
« neurs. A l'avenir les fils de l'étranger 4»itreront dans
«( les états, et ne donneront que des suffrages achetés
m d'avance par leurs protecteurs. QueUe violence^
« s'écriaient de leur câté les moines; détourner ainsi
« les fondations de la religion y se joue» des volontés
« inviolables des mourans, fiiire servir au luxe des
« évêques ce qu'une pieuse humanité avû déposé
« dans ces archives sacrées pour les infortunés, et dé-^
ce corer leur pompe orgueilleuse du voFfait à l'indi-
tf gence. »
Les abbés et les moines n'étaient pas les seuls à
soufirir réellement de ces spoliations; toutes les fa*»
milles qui s'étaient flattées, avec quelque apparence
de justice , de pouvoir jouir, jusqu'aux générations les
plus reculées, des bénéfices de ces institutions, ressen-
taient la perte de ces espérance^s, comme s'ils avaient
souffert en réalité, et la douletir de quelques prélats
devint un objet d'intérêt pour une foule de citoyens (i).
Au milieu de ce tumulte général, les historiens
nous ont fait remarquer la marche lente du prince
d'Orange , qui s'efforce de diriger vers un même but
toutes ces passions discordantes. Ce fut à son insti-
gation que les Brabançons demandèrent à la régente
l'ahitorisation dé choisir un interprète et un protec-
(i) Bnrgundius, lib. 1 , p. 56, 5;. — Strada, t. I, lib. 11, p. 63, 64.
17^ SOVLèTElIBHT DES PATSHBAS.
leur , parce qu'eux seuls , au milieu de leurs conci-
toyens, avaient le malheur de voir réunis dans une
même personne leur défenseur et leur maître. Leur
choix ne pouvait tomber que sur le prince d'Oraage ;
mais Granvette déchira le voile qui couvrait ce piège.
« Celui qui sera chargé de ces fonctions , dit-il dans le
a conseil -d'état, s'apercevra sans doute lui-même
« qu'il partage la souveraineté du Brabànt avec le roi
« d'Espagfte (i)* ^ Le long retard des bulles d'insti-
tution canonique , occasioné par une mésintelligence
survenue eiltre la cour de Rome et celle de Madrid,
donna le loisir aux mécontens de se concerter pour les
mêmes réclamations. Les états de Brabant dépéchèrent
en secret un envoyé extraordinaire à Pie IV (2), pour
traiter directement de leurs intérêts à Rome. Cet en-
voyé était muni de lettres de recommandation fort
importantes du prince d'Orange , et il emporta avec
lui des sommes considérables pour se frayer plus faci-
lement un chemin jusqu'au saint père. En même
temps 9 les magistrats d'Anvers adressèrent au roi une
lettre qu'ils rendirent publique, et dans laquelle ils
lui faisaient les plus pressantes représentations, pour
l'engager à préserver une ville dont le commerce était
aussi florissant de l'innovation dont elle était mena-
cée, ce Les habitans reconnaissent, était-il dit dans
(i) Strada, 1. 1, lib. lu, p. i43.
(3) Du Moulin, jurisconsalte français.
LltlILE 11^ CHAPITRE 1. l']3
m cette requête , que les intentions dit monarque sont
« paternelles^ et que Fin^allation des nouveaux évé-
« ques est très - avantageuse au maintien de la vraie
« religion ; mais il est impossible de con^incre de
a cette vérité les étrangers dont cependant toute la
« prospérité de la ville dépend , et en cela j les bruits
a les moins fondés sont tout aussi dangereux que ceux
«c qui ont quelque réalité. »
La mission à Rome fut découverte encore assez à
temps par la régente, pour qu'elle pût en détourner
l'effet; mais Anvers parvint à obtenir, par. sa lettre
au roi , que l'établissement d^in évéque dans ses
«Oiurs* serait retardé jusqu'à l'arrivée du monarque
lui-même (i); tels furent les termes dont on se ser-
vit (2).
L'exemple d'Anvers et le bonheur qu'elle avait eu
de réussir donnèrent le signal delà résistance à toutes
les autres villes auxquelles un évêque était également
imposé. Une preuve remarquable de la haine générale
qu'inspirait l'inquisition, et de l'union intime de toutes,
les villes des Pays-Bas , se trouve particulièrement
dans le fait suivant; elles aimèrent mieux se priver de
tous les avantages qu'un siège épiscopal devait néces-
(i) Hopper dit : << Qae par longue poursuite a été pratiqué , que leur
« futoctroyé, que ledit évéché ne seroit'mis en leur ville, jusques à tant
« que Sa Bfajesté^Tiendra par de0. »
(a) Burgundius ,' lib. i, p. 60, 61. — ^'Meteren, liv. 11 , p. 3 1, au
verso, —Sinâa, t. I, lib. ni, p. 1 38— 140.
1 74 SOULÈTEMIirT D£S MV3-BAS.
saîrement attirer sur leur commerce intërieur, plutôt
que de favoriser par leur sirffirage rétablissement d*ua
tribunal détesté , et d'a{[ir ainsi centre l'intérêt com-
mun. DeTenter^ Ruremonde et Leuwarden , essayèrent
de s'opposer avec fermeté à l'entrée de leurs évêques,
et, en i56i, parvinrent heureusement à les repousser
de leurs murs; mais les autres villes, malgré leur
résistance, furent forcées de céder. Utrecht, Harlem y
Saint-Omer et Middelbourg, furent les premières à
leur ouvrir les portes ; les autres villes suivirent leur
exemple. A Malines et à Bois-le-Duc , on traita les
prélats avec peu de respect. Lorsque Granvelle fit son
entrée solennelle dans sa métropole > il ne se trouva
aucun noble dans son cortège , et son triomphe fut
incomplet par l'absence de ceux sur lesquels il était
remporté.
Pendant ce temps, le terme fixé pour le départ des
troupes espagnoles était expiré , et aucun préparatif
n'annonçait que le gouvernement s'occupât de leur
. éloignement. On reconnut avec effroi la véritable cause
de ce retard (i), et la défiance l'attribua au projet
d'établir l'inquisition. Le séjour prolongé de ces trou-
pes rendait plus difficile au ministre l'exécution des
innovations résolues, parce qu'il redoublait la vigi-
lance et les soupçons de la nation ; cependant c'était
avec peine que Granvelle se serait privé de ce puis-
Ci) Hopper , Recueil des troublw des PaysBw , t«-U, pvl. ii .p. a 4.
LIVRB fl^ CHAPITRE I. 1^5
sant appui, qui lui paraissait indispensable dans un
pays où, ayant une mission odieuse à remplir, il ëtait
détesli de toutes les classes des habitans. Mais les
murmures qui éclataient de toutes parts forcèrent
enfin la gouvernante à insister fortement auprès du
roi pour le rappel des troupes espagnoles. « Les pro-
c( vinces, ëcrivait-elie à Madrid, ont déclaré à l'unani-
« mité , qu'avant d'être satisfaites sur ce point, elles ne
ce consentiraient jamais à accorder au gouvernement
a le prélèvement des impôts extraordinaires qu'il leur
« demandait. Le danger d'un soulèvement était bien
ce plus à craindre que celui d'une invasion des pro-
<c testans français. Dans la supposition même qu'une
« révolte éclatât dans les Pays-Bas , ces troupes étaient
<K trop faibles pour la comprimer, et il n'y avait pas
« assez d'argent dans le trésor pour feire de nouvelles
« levées. » Le roi, en retardant sa réponse, chercha
encore à gagner du temps , ^ les sollicitations réité-
rées de la régente seraient peut-être demeurées sans
effet, si, pour le bonheur des Pays-Bas, les pertes que
Philippe éprouva dans la guerre contre les Turcs (i)
ne l'eussent forcé à rappeler ses troupes pour les em^
ployer dans la Méditerranée. Il consentit donc enfin
à leur départ, et elles s'embarquèrent en i55i en
Zélande, aux acclamations de toutes les provinces (2).
(i) A la déroute de Gerba, en Afrique. (Strtda, 1. 1, Ub. m, p. m.)
(a) Strada, t. I, Ub. m, p. 107 — iia.
176 SOULÈVEMENT DES PA.TS-BA5.
Cependant Granvelle exerçait dans le conseil-
d'état une puissance presque illimitée; il distribuait
tous les emplois civils et ecclésiastiques , et smi opi-
nion avait plus de poids que les suffrages réunis de
toute rassemblée. La gouvernante elle-même était dans
sa dépendance; car il avait su arranger les choses
avec une telle adresse que , les patentes de la duchesse
n'ayant été expédiées que pour deux ans , il la tenait y
par cet artifice , toujours en son pouvoir (i). On
présentait rarement à la délibération des autres mem-
bres du conseil des affaires de quelque importance ^
et quand cela arrivait par hasard , c'étaient des ques-
tions résolues depuis long-temps , sur lesquelles on
ne délibérait que pour la forme. Si on lis^tit dans le
conseil-d'état une dépêche du roi , Viglius avait ordre
d'omettre les passages que le ministre avait sou-
lignés. Cette correspondance avec l'Espagne eût fait
connaître souvent la position précaire de l'état et
les inquiétudes de la gouvernante , qui devaient être
ignorées des membres du conseil dont la fidélité était
suspecte. Si quelquefois la majorité se déclarait contre
le ministre et insistait avec force sur un article qu'il
ne pouvait plus éluder ^ alors il l'expédiait à Ma-
drid pour être soumis à la sanction du ministère , et ,
certain d'y être appuyé , il gagnait au moins du temps
par cette manœuvre (2). Le comte de Barlaimont; le
(i)pMeteren, p. 32 , au verso, *
{pi) Meteren , p. 3a ^ au verso.
LIVRE II, CHAPITRE 1. I^y
président Viglius et un petit nombre d'autres exceptés ,
tous les conseillers d'état n'étaient que des figurans
indispensables. La conduite de Granvelle étant dictée
«nvers eux par le peu de valeur qu'il attachait à leur
amitié et à leur dévouement , s'étonnera-t-on que des
hommes dont l'orgueil avait été caressé par les atten-
tions flatteuses de princes souverains, et qui étaient
adorés de leurs concitoyens comme les dieux de la
patrie, supportassent avec la plus vive indignation
cette insolence d'un plébéien? Plusieurs d'entre eux
avaient été offensés personnellement par Granvelle.
Le prince d'Orange n'ignorait pas que c'était à lui
qu'il devait la rupture de son mariage avec la prin-
cesse de Lorraine, et qu'il avait cherché à faire
échouer un autre projet d'alliance avec la princesse
de Saxe ; il avait enlevé au comte de Horn le gouver-
nement de Gueldre et de Zutphen et conservé pour
lui-même une abbaye (i) que le comte d'Egmont solli-
citait en faveur d'un de ses parens (2). Certain de sa
prépondérance, Granvelle ne se donnait plus la peine
de cacher son mépris à la noblesse , il était empreiirt
dans tous les actes de son administration. Guillaume
d'Orange était le seul qu'il respectât encore assez pour
dissimuler avec lui. S'il se crut en eflfet élevé au<dessus
de la crainte et de toutes les convenances , son orgueil
(i) L'abbaye de Trulles en Flandre.
(a) Richardi Dinothi de bello civili, lib. i, p. 9» dit un de ses fits.
Uni ex filiîs.
I. , la •
n
178 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
trop confiant le trompa en cette occasion , et il fit
des fautes aussi graves contre la politique c[ue contre
la modestie. Dans l'état où étaient les choses j le gou-
vernement ne pouvait prendre une plus mauvaise
mesure que celle d'avilir la noblesse. U aurait dû au
contraire flatter ses penchans, la séduire avec adresse,
la Étire concourir f sans qu'elle s'en aperçût , à la
réussite de ses projets , et se servir d'elle-même pour
comprimer la liberté de la nation; mais il la con-
traignit imprudemment à se rappeler ses devoirs, sa
dignité et sa puissance; il la força de devenir patriote
et de reporter vers une grandeur véritable une am-
bition qu'il avait si mal accueillie. Granvelle aurait
eu besoin de l'assistance la plus active des stathou-
ders des provinces pour faire exécuter les jédits de re-
ligion; mais il n'est pas surprenant que ceux-ci aient
montré peu de zèle pour le seconder; il est même
plus vraisemblable qu'ils travaillèrent en silence à
augmenter les obstacles et à contrecarrer ses mesures,
afin de livrer son administration au mépris public ,
et pour que le non-succès de son entreprise prouvât
qu'il ne méritait pas la confiance du roi. Il est cer-
tain que c'est à la tiédeur de leur zèle qu'il faut attri-
buer les progrès rapides que fit la réformation sous
le ministère du cardinal , malgré les effroyables édits
qu'il avait fait promulguer. Avec l'appui de la noblesse,
il aurait pu mépriser la fureur du peuple, qui vient
se briser sans force contre les barrières redoutables
LIVRE n, CHAPITRE I. I79
du trône. Les citoyens retinrent long-temps l'expres-
sion de leur douleur; elle ne se manifesta d'abord
que par des larmes secrètes et des soupirs ëtouffës,
jusqu'à ce que les artifices et l'exemple de la noblesse
les eussent fait enfin sortir de leur apathie (i).
Cependant une multitude de nouveaux agens con-
tinuaient à s'occuper avec une grande activité des
recherches inquisitoriales , et ils exigeaient une obéis-
sance absolue pour les édits lances contre les héré-
tiques. Mais ces moyens abominables survivaient à
l'époque où l'on aurait pu les employer avec succès,
et la nation avait déjà trop de dignité pour sup-
porter un traitement aussi barbare. La nouvelle reli-
gion ne pouvait plus être extirpée que par la mort
de tous ses sectateurs. Les supplices fréquens étaient
autant de preuves de rexcellence de ses dogmes,
autant de marques de son triomphe et de son écla-*
tante vertu. L'héroïsme que montraient ses martyrs
en mourant prouvait en faveur d'une religion pour
laquelle ils se sacrifiaient avec tant de courage (2).
La mort d'une victime donnait la vie à dix nouveaux
prosélytes. On discutait sur l'infaillibilité êHx pape,
sur les saints, sur le purgatoire, sur les indulgences,
non-seulement dans les villes , dans les villages , mais
encore au milieu des grands chemins, sur les vai's-
(i) Grotius, lib. 1, p. 14. — Strada, t. I,lib. 11 , p. 88 — 90.
(a) Phrase supprimée dans la traduction de M. de Cloët
l8o SOULÈVEMENT DES PATS-BA.S.
seaux, /dans les voitures publiques; on tenait des
predies; on faisait des conversions; le peuple se
précipitait en foule des villes et des campagnes pour
arracher aux sbires les prisonniers du saint;-office ^
et les magistrats qui osèrent faire soutenir leur auto-
rité par la force armée furent repoussés à coups de
pierres. La multitude accoitopagnait par bandes nom-
breuses les ministres protestans que l'inquisition
faisait poursuivre, les portait sur les bras dans les
temples, et, pour les dérober à leurs persécuteurs,
leur donnait un asile au péril de la vie.
La Flandre wallonne fut, ainsi qu'on l'avait craint,
la première province que saisit le vertige de la sédi-
tion. Un calviniste français nommé Launoi parut à
Toumay, jouant le rôle de thaumaturge; il paya
quelques femmes pour simuler des maladies dont
elles feignaient d'être guéries par lui; il prêchait dans
les bois qui environnaient la ville, rassemblait la
populace et jetait les brandons de la révolte dans
tous les esprits. Un événement semblable eut lieu à
Lille et à Valenciennes; mais dans cette dernière
ville raM|;orité parvint à s'emparer de l'apôtre. Tandis
que Ton différait son supplice, son parti devint si
nombreux qu'il fut en état d'enfoncer les portes de
la prison et d'arracher la victime à la justice. Le gou-
vernement fit entrer dans Valenciennes des troupes
qui rétablirent l'ordre; mais ce mouvement insigni-
fiant en apparence avait en un instant dévoilé le
LIVRE II, GHàPITAE I. l8l
mystère dans lequel les protestons s'étaient enve-
loppés jusqu'alors , et laissé deviner au ministre leur
nombre immense. Dans la ville de Tournay seule,
on en avait vu paraître cinq mille à un prêche, et
environ le même nombre à Valenciennes. Que ne
dévait-on pas attendre des provinces du nord, où l'on
jouissait d'une plus grande liberté, parce que le centre
du gouvernement en était plus éloigné, où le voisi-
nage de l'Allemagne et du Danemarck alimentait les
sources de la contagion? Un seul signal avait fait
sortir de l'obscurité une masse aussi imposante. Com-
bien devait être plus grand le nombre de ceux qui ,
dans le fond du cœur, étaient partisans de la nou-
velle secte, et qui n'attendaient peut-être qu'un
moment plus^ favorable pour se déclarer hautement
en sa faveur (ï).
Cette découverte alarma extrêmement la régente.
Le mépris des édits royaux, les besoins du trésor
épuisé qui la forçaient de recourir à de nouveaux
impôts, et les mouvemens suspects des huguenots sur
les frontières de la France redoublaient encore ses
inquiétudes. C'est dans ce moment qu'elle reçoit de
Madrid Tordre de faire partir deux mille Cavaliers
belges pour rejoindre en France l'armée de la reine
mère qui, au milieu des embarras de la guerre civile,
(i) BurgundiuSjHb. i, p. 53—56. — Strada, t. I, lib, m, p. i3o—
x33. — Diiiothi de bcllu civil! Belgico, lib. i, p. 25.
l8a SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS.
avait eu recours à Philippe II. Les intérêts de la
religion y dans quelque pays qu'ils fussent compromis,
devenaient aussitôt personnels à ce monarque ; il les
prenait à cœur comme s'ils avaient été ceux de sa
famille , et on le trouvait toujours prêt en pareille
occasion à sacrifier ses états à des besoins qui lui
étaient étrangers. Si l'intérêt le guidait , cet intérêt
du moins était magnanime et royal y el sa persévé-
rance courageuse à suivre cette maxime attrait des
droits à notre admiration si le mauvais emploi qu'il
en fît pouvait (ri>tenir nos suffrages (i).
La gouvernante &it connaître au conseil-d'état la
volonté royale ; mais elle éprouve la plus vive oppo>
sition de la part de la noblesse. Le comte d'Egmont
et le prince d'Orange déclarent « que le moment est
(( très-mal choisi pour dégarnir de troupes les Pays-
« Bas y lorsque tout doit engager au contraire à faire
« de nouvelles levées; que les mouvemens de la France
<c sur les frontières les menacent à chaque instant
« d'une attaque, et que la fermentation sourde qui
a règne dans les provinces réclame plus que jamais
<c la surveillance du gouvernement. Jusqu'à présent,
« ajoutent-ils , les protestans de l'Allemagne ont con-
a sidéré le combat de leurs coreligionnaires sans
« y prendre part; mais souffriront-ils aussi patiem-
(i) Strada,t I, lib. in, p. 127, laS. — M. de Qoët supprime le
dernier membre de la phraae.
LIVRE II, CHAPITRE I. l83
ff ment que nous donnions des secours à leurs
ce ennemis? Cette conduite ne pourrait-elle pas at-
a tirer leur vengeance , et appeler leurs armes dans
a le nord dés Pays-Bas?» Le conseil-d'état presque
tout entier partage cette opinion ; les motifs sur les-
cpiels elle est fondée sont puissans et ne peuvent
être contredits. La gouvernante elle-même ainsi que
le ministre en apprécient toute la vérité, et leur
propre intérêt semble leur défendre d'exécuter les
ordres du roi. Doivent-ils, par l'éloignement de la
plus grande partie de l'armée, priver l'inquisition
de son unique appui, et se livrer eux-mêmes sans
défense, dans un pays prêt à se soulever, à la dis-
crétion d'une noblesse audacieuse? Tandis que la ré-
gente, indécise entre la volonté du roi, les instances
pressantes de ses conseillers et ses propres craintes ,
n'ose se résoudre à prendre un parti décisif, Guil-
laume d'Orange se lève et propose de convoquer les
états-généraux. On ne pouvait porter un coup plus
mortel à rautCH*ité royale qu'en faisant intervenir la
nation dans cette affaire , et en lui rappelant le sou-
venir si séduisant, dans le moment actuel, de sa
force et de ses droits. Le ministre s'aperçut aussitôt
du dangser qui le menaçait , et un signe qu'il fit à la
duchesse l'engagea à interrompre la discussion et à
lever la séance. Il écrivit aussitôt à Madrid a que le
oc gouvernement ne peut adopter une mesure plus pré-
ce judiciableàses intérêts que la convocation des états-
L
\
184 SOULÈYEHEliT DES PATS-BAS.
« généraux. Une démarche semblable est délicate dans
« tous les temps , parce qu elle donne à un peuple la
«c tentation d'examiner et de restreindre les drcnts de
a la couronne ; mais elle doit être rejetée, à plus forte
« raison y dans les circonstances présentes où l'esprit
« de sédition s'est déjà répandu de toutes parts, où
« les abbés, irrités de la perte de leurs revenus, ne
« négtigeront rien pour diminuer la considération
tf des évêques, où toute la noblesse et les députîés
« des villes seront dirigés par les artifices du prince
ce d'Orange ; enfin où les mécontens peuvent être
« certains de l'appui de la nation, » Ce tableau, qui ne
manquait pas de vérité, devait produire sur l'esprit
du roi l'effet qu'on en attendait. La convocation des
états fîit rejetée pour toujours ; les ordonnances
sévères contre les hérétiques furent renouvelées dans
toute leur rigueur , et il fut enjoint à la gouvernante
d'envoyer promptement à la France les troupes auxi-
liaires qu'elle avait demandées.
Mais le conseil-d'état persiste dans son refus ; et
tout ce que Marguerite peut obtenir, c'est d'envoyer
à Catherine de Médicis un secours en argent, dont
cette reine avait en effet, dans ce moment plus besoin
que de soldats. Cependant pour abuser du moins la
nation par un fantôme de liberté républicaine, la
régente convoque à Bruxelles, en assemblée extra-
ordinaire, les stathouders des provinces et les che-
valiers de la Toison-d'Or pour délibérer sur les
LIVRE II, CHAPITRB I. l65
dangers et le» besoins de l'état. Lorsque le président
Viglius leur eut développé l'objet de tèur réunion y
on leur accorda trois jours pour y réfléchir. Le prince
d'Orange profita de cet intervalle, les rassembla dans
son palais^ et leur représenta la nécessité de se réunir
en corps avant la séance générale pour concerter
les mesures à adopter dans le péril qui menaçait la
patrie. Beaucoup se rangèrent à son avis; mais Bar-
laimont avec un petit nombre d'autres partisans du
cardinal eurent le courage de défendre dans cette
assemblée les droits de la couronne et les intérêts
du ministre (i). «Il ne vous appartient pas, leur
ce dit-il, de vous immiscer dans les affaires du gou*
« vernement , et cet accord prématuré des suffrages
<c est une usurpation contraire aux lois et punissable,
« dont je ne veux pas me rendre coupable. » Cette
déclaration mit fin à la conférence, qui n'eut aucun
résultat. La gouvernante, instruite de cet incident
par le comte de Barlaimont , sut occuper les chevaliers
avec tant d'habileté pendant leur séjour à Bruxelles ,
qu'ils ne purent trouver le moment de se réunir. Il
fut cependant convenu dans l'assemblée générale
que Florent de Montmorency, seigneur de Montigny,
ferait le voyage d'Espagne pour instruire le roi de
la véritable situation des affaires ; mais la régente le
(i) Strada,t. I, ïib. m, p. 146, 147. — Burgundius, lib. 1, p. 63, 64.
- Hnpper, Histoire des troubles, t. II, part. 11, p. a 5.
l86 SOULÈVEMEITT DES PAYS-BAS.
fit précéder par un messager secret qui devait préa-
lablement faire connaître au roi ce qui s'était passé
dans la conférence entre le prince d'Orange et les
chevaliers de la Toison-d'Or. On berça l'envoyé fla-
mand à Madrid par de vaines protestations de la
faveur du roi et de ses sentimens paternels pour les
Pays-Bas y et en même temps on recommanda expres-
sément à la gouvernante d'employer tous les moyens
pour empêcher les intelligences secrètes de la no-
blesse ^ et pour semer, s'il était possible, la ^bscorde
entre ses principaux membres (i).
La jalousie , les intérêts privés et la différent de
religion avaient pendant long-temps divisé la plupart
des grands des Pays-Bas. La disgrâce du roi qu'ils par-
tageaient tous, et leur haine commune contre le mi-
nistre, les avaient réunis de nouveau. Tant qcie le
comte d'Egmont et le prince d'Orange rivalisèrent
pour la place de gouverneur-général , il était impos-
sible qu'ils ne se trouvassent pas quelquefois en oppo-
sition sur les différentes routes que chacun avait
choisies pour parvenir à son but. Tous les deux s'é-
taient rencontrés dansja carrière de la gloire et sur les
marches du trône; tous les deux se trouvaient encore
dans la république, où la faveur de leurs concitoyens
était le prix qu'ils se disputaient. La différence de
leurs caractères devait souvent les éloigner l'un de
(i)Strada, t. I^ lib. ux,p. 147^ 148.
LIVRE II, GHAPITHE I. 187
Tautre ; mais l'irrésistible sympathie qu'un intérêt
commun &it naître les rapprochait aussitôt. Chacun
d'eux était indispensable à l'autre , et la nécessité
attacha ces deux hommes par des liens que l'amitié
seule n'aurait jamais pu former {i\ Ce fut précisé-
ment sur cette différence de caractère que la régente
forma son plan. Si elle réussissait à les désunir, toute
la noblesse des Pays-Bas était divisée en deux partis-
Elle chercha d'abord, par les présens et les attentions
dont elle honorait exclusivement ces deux seigneurs ,
à exciter contre eux l'envie et la défiance des autres ^
puis, en paraissant donner à d'Egmont la préférence
sur le prince d'Orange, elle espérait rendre suspecte à
ce dernier la fidélité du comte. Obligée à cette
époque d'envoyer un ambassadeur extraordinaire à
Francfort-sur-le-Mein , pour l'élection d'un roi des
Romains, elle confia ces fonctions au duc d'Ârschot,
l'adversaire le plus déclaré de Guillaume , voulant don-
ner en lui un exemple de la manière brillante dont
elle récompensait la haine que l'on portait au prince
d'Orange.
Le parti orangiste, au lieu de s'affaiblir, avait reçu
un renfort important par l'arrivée du comte de Horn ,
qui , après avoir conduit le roi en Biscaye , en
sa qualité d'amiral des Pays-Bas, venait de reprendre
sa place dans le conseil-d'état. Le caractère turbulent
(i) Bnrgundhis, lib. i, p. 44» 45. — Strada, 1. 1, lib. 111, p. 14^.
l88 SOULÈVEMEIfT DES PATS-BAS.
et républicain de Horn vint au-devant des projets
audacieux du prince d'Orange et da comte d^Egmont,
et bientôt il se forma entre ces trois amis un trium^
virât dangereux qui ébranla la puissance royale dans
les Pays-Bas 9 et qui se termina d'une manière bien
différente pour les trois confédérés.
(i562). Sur ses entrefaites, Montigny , revenu de
son ambassade, rendit compte au conseil-d'état desr
sentimens favorables du monarque pour ses sujets;
mais le prince d'Orange avait reçu, grâce à des intel-
ligences qu'il s'était ménagées dans le cabinet de
Madrid, des nouvelles tout-à-fait contradictoires avec
le rapport deMontigny , et qui méritaient bien plus de
croyance. Instruit par ce canal des mauvais services
que Granvelle lui rendait, ainsi qu'à ses amis, auprès
du roi, et des qualifications odieuses que l'on donnait
à la conduite de la noblesse des Pays-Bas , il jugea
qu'il n'y avait d'autre moyen d'en détruire les mau-
vais effets que d'éloigner le ministre du timon des
affaires; et cette entreprise, quelque aventureuse
qu'elle fût, était l'objet de toutes ses pensées. Il fut
résolu entre lui et les comtes d'Egmont et de Horn,
de rédiger en commun une lettre au roi , au nom de
toute la noblesse, pour se plaindre formellement du
ministre, et pour demander avec instance son éloigne-
ment. Le Duc d'Arschot, à qui ce projet fut commu-
niqué par le comte d'Egmont, le rejeta avec fierté, en
déclarant cju'il ne se soumettrait point aux lois du
LIVRE II j CHAPITRE I. 189
comte d'Egmont et du prince d'Orange , qu'il n'avait
point à se plaindre de Granvelle, et que d'ailleurs il
trouvait très -audacieux que des sujets voulussent
prescrire à leur souverain les instructions qu'il doit
donner à ses ministres. Le prince d'Orange reçut une
réponse semblable du comte d'Aremberg. Enfin , soit
que les germes de la méfiance y semés entre les nobles
par la régente, eussent déjà pris racine, soit que la
, crainte de la puissance du ministre l'emportât sur la
haine que l'on avait contre son administration , toute
la noblesse timide et irrésolue recula devant la pro-
position qui lui fut faite. Le peu de succès de cette
tentative n'abattit pas le courage des trois amis. La
lettre fut écrite, et ils la signèrent le 1 1 mars i563 (i).
Granvelle est présenté dans cette pièce comme le
premier auteur de tous les troubles des Pays-Bas.
« Tant que la puissance suprême sera confiée, disaient*
« ils, à des mains aussi coupables, il leur serait impos-
<c sible de servir utilement la nation et le roi ; au
« contraire , tout rentrerait dans l'ordre accoutumé ,
a toute opposition cesserait, le peuple s'attacherait de
ce nouveau au gouvernement , aussitôt qu'il plairait au
«c roi d'éloigner des affaires un homme aussi généra-
le lement détesté. Dans ce cas, ils ne manqueraient
«c ni d'influence, ni de zèle, pour maintenir dans les
(x) Strada, t. I, p. 148, z49« — Ricliardi Dinothi de bello dvili,
Hb, I , p. g.
190 SOULÈVEUEHT DES PATS-BAS.
« Pays-Bas la puissance du roi et la pureté de la re-
« ligioDy qui ne leur était pas moins sacrée qu'au car-
« dinal Granvelle (i). »
Malgré le mystère dont le départ de cette lettre fut
enveloppé, la duchesse en fut cependant instruite
assez à temps pour af&iblir l'effet que, contre toute
vraisemblance, elle eût pu produire sur l'esprit de
Philippe; elle lui écrivit d'avance en toute hâte à ce
sujet. Quelques mois s'écoulèrent avant qu'une réponse
arrivât de Madrid (2). Elle était conçue en termes
modérés, mais vagues. Le roi déclarait « qu'il n'était
« point accoutumé à condamner ses ministres sans
« les entendre , et sur les seules plaintes de leurs euine-
« mis. La justice naturelle exigeait que les accusateurs
a du cardinal descendissent des inculpations géné-
« raies à des preuves particulières de malversation ,
<c et s'ils ne voulaient pas les donner par écrit, ils
« pouvaient envoyer l'un d'entre eux en Espagne, où
« il serait reçu avec tous les égards qui lui étaient
« dus (3). » Outre cette lettre adressée à tous les trois
en commun , le comte d'Egmont en reçut séparément
une de la main même du roi , qui lui témoignait le
(i) Burgimdius, lib. i» p. 67. — Hopper, Recueil des troubles, t U,
partii,p. a6,27, a8. — Strada, t. I, lib. m, p. i5a— 154. — De
Tbou, t. V, liv. XL , p. 207.
(a) Elle était datée du 6 juin i563. Hopper, Recueil des troubles,
t. II, part. Il, p. 3a. (Note dii traducteur,)
(3) Hopper, Recueil de troubles, t. II, part n, p. 3a , 33. — Grotius,
lib. I, p. x6. — Burgundius, lib. i, p. 68.
LIVRB II) CHAPITRE I. I9I
désir d'apprendre de lui en particulier ce qui n'avait
été traité que d'une manière générale dans la lettre
commune.
La gouvernante reçut en même temps des instruc-
tions précises sur la manière dont elle devait ré-
pondre à tous trois en commun ^ et au comte d'Ëgmont
en particulier.
Le roi connaissait bien les hommes auxquels il avait
affaire; il savait combien il était facile d'inlQuencer le
comte d'Ëgmont, quand on traitait avec lui seul; c'est
pourquoi il cherchait à l'attirer à Madrid , et à le
soustraire à la direction d'un esprit supérieur au sien.
En le distinguant de ses deux amis par cette marque
flatteuse de sa confiance y il détruisit4'égalité des rap-
ports que chacun d'eux avait avec le trône. Comment ,
en effet, auraient-ils été d'accord pour parvenir au
même but , quand leurs prétentions n'étaient plus les
mêmes? La vigilance du prince d'Orange déjoua, il
est vrai , pour cette fois, un plan si habilement conçu;
mais la suite de cette histoire prouvera que les se-
mences de discorde, jetées en cette occasion, ne
furent pas entièrement perdues (i).
(i563). La réponse du roi n'ayant pas satisfait
les trois confédérés, ils eurent le courage de faire
auprès de lui une seconde tentative. « Ils avaient été
« très-surpris , écrivirent -ils, de ce que Sa Majesté
(i) Strada, t. I, lib. m, p. i55.
iga SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
a ii^avait pas jugé dignes de plus d'attention les re>
« présentations qu'ils lui avaient adressées. Ce n'était
<c point comme accusateurs du cardinal , mais comme
« conseillers de Sa Majesté ^ qu'ils avaient cm devoir
tx l'instruire par une lettre de la situation de ses
a états; qu'ils ne désiraient point le malheur du mi-
a nistre; qu'ils souhaitaient .au contraire qu'il pût
« vivre heureux et tranquille ailleurs que dans les
« Pays-Bas ; mais qu'ils étaient intimement con-
te vaincus que sa présence était incompatible avec la
<c tranquillité publique. La situation dangereuse de
a leur patrie ne leur permettait pas de la quitter en
« ce moment^ et d'entreprendre, à cause de Granvelle,
(c un voyage aussi long que celui d'Espagne. Si Sa
<c Majesté ne jugeait donc pas à propos d'avoir égard
«c à leurs supplications par écrit , ils espéraient du moins
« pouvoir à l'avenir être dispensés d'assister aux séan-
a ces du conseil-d'état, où ils étaient exposés au dé-
« plaisir de rencontrer le ministre ; enfin, ne pouvant
<c plus être utiles au roi et à l'état, leur conscience et
« leur propre estime leur défendaient d'y paraître.»
Ils finissaient par supplier Sa Majesté d'avoir de l'in-
dulgence pour la simplicité sans art de leur langage ,
parce que des gens comme eux attachaient plus
de prix à bien agir qu'à bien parler (i).
(i) Hoppcr, Recueil des troubles, t. II, part, u , p. 34 , 35. — Strada,
L I, lib. m, p. x55, i50.
LIVKB II, CHAPITRE I. tgS
' Le comte d'Egmont écrivit aussi au roi en parti-
culier, pour lui exprimer les mêmes sentimeus, et
pour le remercier d'avoir daigné lui adresser une
lettre de sa main. On répondit de Madrid à cette ise-
conde missive , qu'on prendrait leurs remontrances
en considération, a mais qu'en attendant, on les requê-
te rait d'assister, comme par le passé , aux séances du
« conseil-d'état. »
Il leur parut évident, d'après cette réponse, que
le monarque était très^loigné d'admettre leur requête.
Ils crurent alors devoir s'abstenir de paraître au con-
seil-d'état, et ils quittèrent même Bruxelles. N'ayant
pu réussir à éloigner le ministre par des voies légi-
times, ils eurent recours à un autre expédient , dont
ils espéraient plus de succès. Dans toutes les occasions,
eux et leurs partisans lui donnaient publiquement des
marques du mépris dont ils étaient pénétrés pour lui ,
et ils s'étudiaient à couvrir de ridicule tous les actes de
son administration; ils espéraient par ces insultes
blesser l'orgueil de ce prêtre , et forcer peut-être son
amour - propre humilié à leur accorder ce qu'ils
n'avaient pu obtenir par d'autres moyens; il est vrai
qu'ils ne réussirent pas dans leur dessein, mais ce fut
cependant le parti qu'ils prirent alors qui amena par
la suite la chute du ministre.
La voix du peuple se prononça plus hautement
contre lui, lorsqu'on fîit instruit qu'il avait perdu
l'estime de la noblesse , et que des hommes dont la
I. * i3
o
194 SOULÈVEMENT 0ES PATTS-BAS.
mullitude était accoutumée à suivre aveuglément Tim-
pulsion furent les premiers à donner l'exemple de la
haine contre le ministre. La conduite méprisante de
^la noblesse le livra même à la calomnie, pour laquelle
rien n'est sacré, et qui osa attaquer jusqu'à son hon»
neur. La nouvelle organisation de l'Ëglise , ce grand
sujet de plainte pour la nation , avait été le fondement
de sa fortune ; c'était un crime qu'on ne pouvait lui
pardonner. Chaque nouvelle exécution , dont l'acti-
vité des inquisiteurs n'était que trop prodigue , four*
nissait de nouveaux alimens à l'exécration dont il était
l'objet, et en6n la coutume et l'habitude attachèrent
son nom à chaque oppression nouvelle. Étranger dans
un pays auquel il avait été imposé par la force, seul au
milieu de tant d'ennemis, peu sûr des instrumens dont
il se servait, faiblement soutenu par un souverain
éloigné, n'ayant de liaison avec la nation qu'il devait
chercher à gagner que par des intermédiaires infi-
dèles, dont l'intérêt le plus puissant était de déna-
turer ses actions , placé enfin près d'une femme qui ne
pouvait partager avec lui le fardeau de la malédiction
générale; telle était la position de cet homme isolé, et
exposé aux attaques de la malveillance , de l'ingrati-
tude , de l'esprit de parti , de l'envie , et aux passions
auxquelles se livre un peuple pour qui tous les freins
sont désormais impuissans. On remarquera que la
haine dont il iut l'objet suipassa de beaucoup les
&utes qu'on pouvait lui reprocher ) il fut difficile et
LIVRÉ II, CHAPITRE ï. IqS
même impossible à ses accusateurs de justifier par
des preuves positives la condamnation générale qu'ils
prononcèrent contre lui. Avant et après lui les droits
de l'humanité furent méconnus; avant et après lui le
fanati^ne traîna ses victimes à l'échafaud ; le sang
des citoyens fat versé. Sous Charles-Quint la tyran,
nie , étant plus nouvelle , aurait dû blesser plus vive-
ment. Sous le duc d'Albe elle fat poussée à un tel
degré de barbarie, que l'administration de Granvelle
était humaine, comparée à celle de son successeur*
et cependant nous ne trouvons nulle part que ses con-
temporains aient laissé paraître envers le duc d'Albe
le degré d'animosité personnelle et de mépris qu'ils
se sont permis à Fégard de son prédécesseur.
Par ses intrigues à Rome^ la régente avait obtenu
pour lui le chapeau de cardiiial (i), afin de cacher la
bassesse de sa naissance sous l'éclat des hautes di-
gnités , et peut-être pour le dérober , dans un poste
pluis élevé, à la méchanceté de ses ennemis; mais
cette djgnité même, qui l'attachait plus étroitement
à la cour de Rome, le rendait d'autant plus étranger
aux Pays-Bas; La pourpre dont il fat revéti0 était un
nouveau crime à Bruxelles; c^était aussi un costume
choquant et odieux qui exposait pour ainsi dire pu-
bliquement les motifs d'après lesquels il devait agir
(i) Il fat pi-omu k ceUe dignîtépar Pie IV, le a6 février i56i.
(Tfote du traêneieur,)
196 souLivEHEirr des pâts-bas.
dans la suite. Ni le rang qu'il occupait dans l'Église,
et qui aurait suffi pour sanctifier le plus infâme scélé-
rat j ni le poste élevé auquel l'avait porté le roi , ni ses
talens qui commandaient Testime, ni même la puis-
sance terrible dont il donnait chaque jour des preuves
sanglantes, ne purent le garantir de la risée publique.
La terreur et l'ironie , tout ce qu'il y a de plus ef-
frayant, tout ce qu'il y a de plus ridicule, se trouvaient
réunis dans sa personne d'une manière étrange (i);
des bruits odieux flétrissaient son honneur. On lui
(i)La noblesse, à rinstigation du comte d^Egmont, fît porter à ses
valets une livrée tout unie, sur laquelle étaient brodés des capuchons de
divenes couleurs ou bonnets de fou. Tout Bruxelles feignait d*y voir le
chqieau de cardinal, et les risées se renouvdaient chaque fois qu'on
apercerait cet emblème satyrique. Ces capuchons ayant déplu au gou-
yemement, ils furent remplacés dans la suite par un faisceau de iBèdies;
ainsi une plaisanterie accidentelle devint très-sérieuse , et domia proba-
blement naissance par la suite aux armes de la république (a). (Hopper,
Recueil des troubles , t n , part 1 , p. 35. )
Ce fut en dînant chez Oaspar Schetz, seigneur de Grobbendonk, que
Ton convint du costume pour turlupiner Granvelle; le oooite d^Egmoat
fut choisi pour régler et introduire 'la nouveUe mode , et le lendeokain il
fit habiller tous ses domestiques de gros drap gris noirâtre tout uni.
(Vandervynck , 1 1 , p. 1 20.) ( Note du traducteur,)
La confjdémtion du cardinal tomba enfin si bas , qu'on lui remit pu-
bliquement, en mains propres, une caricature où il était représenté
couvant un monceau d'oeufs d*où sortaient des évéques en rampant. Au-
dessus de sa tète voltigeait un diable avec cette légende : « Celui-ci est
« mon fils bien-aimé; c'est lui qu'il faut écouter. Hic est filius meus
« dilectus; ipsum audite. » (I|istoire générale des Provinces-Unies, tV,
liv. xiix , p. 76. Histoire métallique des Pays-Bas, 1. 1 , p. 63.)
(a) Avec r*xiona« : Conearéiâ r«a fianm waeumt.
LIVRE II, CHAPITRE I. I97
attribua faussement des projets homicides conti*e la
vie du comte d'Egmont et celle du prince d'Orange :
l'incroyable trouva des crédules; ce qui était mons-
trueux ne pouvait plus surprendre quand il s'agissait
de lui. La nation avait déjà atteint ce degré de cor-
ruption où les sentimens les plus opposas s'allient ,
oh les limites délicates de la décence et du tact moral
sont déplacées. Cette facilité de croire à dés crimes
extraordinaires est presque toujours un avant-coureur
infaillible de leur prochaine apparition.
C'est précisément la destinée singulière de cet
homme qui porte en elle quelque chose de grand et
d'élevé, et inspire un sentiment de satisfaction et
d'admiration à l'observateur impartial. Ici il aperçoit
une nation qui ne se laisse éblouir par aucun éclat,
qui ne cède à aucun sentiment de crainte, qui,
ferme , inflexible et unanime et sans s'être concertée
d'avance, punit, par une sort^ d'instinct, l'attentat
commis contre sa dignité par l'intrusion violente de
cet étranger. On voit d'un autre côté cet homme,
toujours isolé, semblable à un corps étranger et
hostile, planer sur la surface du sol qui dédaigne de
le recevoir. La main vigoureuse du monarque, son
protecteur et son ami, est même impuissante pour le
soutenir contre la volonté de la nation , qui , tout
entière, a résolu de le repousser. Cette voix du peuple
est si redoutable qu'elle fait renoncer l'intérêt lui-
même à une proie certaine , et que l'on fuit les bien-
198 SOULÈVEMEWT DES PAYS-BAS.
faits du cardinal comme les fruits d'un arbre empoi-
sonné. Telle qu'un soufBe* contagieux, l'infamie de
la réprobation générale s'attache à sa personne. La
reconnaissance se croit dégagée de ses devoirs envers
lui ; ses partisans l'évitent , se$ amis gardent le silence :
c'est de cette manière terrible que le peuple v^ige
ses nobles offensés et sa majesté outragée, contre le
plus grand monarque de la terre.
L'histoire n'a répété qu'une seule fois cet exemple
mémorable, et ce fut dans la personne du cardinal
Mazarin ; mais l'esprit des siècles et le caractère des
deux nations y marquèrent des différences impor-
tantes. La suprême puissance ne put les défendre l'un
et l'autre contre les traits du ridicule; mais la France
se trouva soulagée, en se moquant de son pantalon (i),
et la raillerie conduisit les Pays-Bas à la révolte. L'une
se vit transportée tout à coup d'un long état de servi-
tude^ sous l'administration du cardinal de Richelieu,
à une liberté subite et à laquelle elle n'était poiat
accoutumée ; l^s autres échangèrent au contraire une
liberté née du temps de leurs pères , et dans laquelle
ik avaient été élevés , contre le joug du despotisme:
il était donc naturel que la Fronde finît par se sou-
mettre, et que les troubles des Pays-Bas se termi-
nassent par un soulèvement général et l'établissement
(i) Surnom de méprû, dérivé de ritalien et donné par la pc^ulaoe de
Paris an cardinal Mazarin pendant les troubles de la Fronde.
( IS^ote du traducteur. )
LIVRE 11^ CHAPITRE 1. I99
d'une liberté rëpublioaine. L'émeute des Parisiens dut
sa naissaace à la pauvreté; elle fut déréglée sans har-
diesse, arrogante sans énergie, vile ou noble comme
la source d'où elle découlait. Les murmures des Pays-
Bas étaient Torgane d'une opulence orgueifleuse et
puissante.
La légèreté et la faim (i) inspiraient les premiers;
la vengeance ) l'amour de la propriété, Le danger et
la religion enthousiasmaient les autres. L'avidité fut
le mobile de Mazarin, l'ambition celai de Grranvelle;
l'un était humain et doux, l'autre dur, impérieux et
crueL Le ministre français cherchait dans l'affection
d'Anne d'Autriche un refuge contre la haine des
grands et la rage du peuple ; le ministre des Pays-Bas
défia la haine de toute une nation pour plaire a un
seul homme. Massarin n'avait contre lui que des partis
et la populace 'à laquelle ils avaient donné des armes;
Granvelle avait la nation pour ennemie. Sous l'ad-
ministration de Mazartn , le parlement de Paris cher-
cha à s'emparer d'une autorité qui ne lui appartenait
pas; sous celle de Granvelle, les états combattaient
pour une puissance légitime contre laquelle il diri-
geait ses artifices. Le premier avait à lutter contre
les princes du sang et les» pairs du royaume , le second
(x) Lafaitt et la misère ne provoquèrent pas la Fnnule, mais elles eu
furent la suite. L'ambition des grands, leur haine contre Mazariu, leur
avidité pour profiter de la faiblesse d'une minorité, voilà les véritables et
les seuls motifs de ce soulèvement ridicule. {Note du traducteur.)
aOO SOULiyEMSNT DES PAYS*BAS.
contre la noblesse et les états ; mais les grands de la
Franoe^n'aspiraient à renverser leur ennemi commun
cpie pour se mettre à sa place ; les Belges voulaient
anéantir la place elle-même et diviser une puissance
qu'un seul homme ne devait pas posséder en. entier.
Tandis que les esprits étaient ainsi disposés parmi
le peuple, le crédit du ministre commençait à chan-
celer à la cour de la gouvernante. Les plaintes reité-
rées contre le pouvoir du cardinal devaient apprendre
enfin à ia princesse combien l'on croyait peu à la
solidité du sien; peut-être. craignaitrélle aussi que la
haine générale qui pesait sur la tête de Granvelle ne
finît par retomber sur elle-même, ou qu'un plus long
séjour de ce ministre, dans les Pays-Bas n'amenât le
soulèvement dont on était menacé. Les fréquens
entretiens qu'elle avait eus avec lui , ses leçons et
son exemple l'avaient mise en état de gouverner sans
son secours. Dès qu'il lui fiit moins nécessaire , la
puissance dont il abusait lui devint incommode, et
des défauts que sa bienveillance pour lui avait cou-
verts jusqu'à ce mpment d'un voile épais frappèrent
ses yeux dès qu'il eut perdu son affection. £Ue fut
alors tout aussi disposée à lui en chercher et à les
compter, qu'elle l'avait été auparavant à les déguiser.
Par suite de ce changement si défavorable au cardinal,
les remontrances pressantes et réitérées de la noblesse
commencèrent à avoir accès auprès. d'elle, avec d'au-
tant plus de facilité qu'elles étaient entremêlées adroi*
LIVRE 11^ CHAPITRE I. 20I
tement des motifs propres à lui inspirer des craintes
à elle-même. «On est fort étonne, lui dit entre autres
a le comte [d'Ëghidnt, ;que le roi consente à voir
oc souffrir tous ses; isujçts< des Pays-Bas pour plaire à
ce un homme] qui^n'est pas même né dans nos pro-
a.ymces^vet/dont les intérêts privés sont indépendans
a de. la jrôspérité/du pays; un homme que sa nais-
« ssmcea rendu sujet de l'empereur, et la pourpre
«dont il est revêtu créature de la cour de Rome.» Le
comte ajouta : « Que c'était à lui seul que Granvelle
a. était redevable de la vie; mais qu'à l'avenir il lais-
fic; serait le soin.de la conservation du ministre à la
« gouvernante, et qu'il croyait devoir l'en avertir ( i). »
La plus grande partie de la noblesse , blessée du
peu de considération qu'on lui témoignait , s'étant
retirée peu à peu du conseil-d'état, la conduite arbi-
traire du ministre perdit même encore la dernière
2q>parence républicaine qui l'avait rendue supportable
jusqu'alors, et la solitude du sénat fit remarquer son
orgueilleux despotisme dans toute sa turpitude. La
gouvernante sentit alors qu'elle avait un maître, et
dès ce moment l'exil du ministre fîit résolu.
Elle expédia, dans cette intention, en Espagne
son secrétaire intime, Thomas Armenteros, pour in-
former le roi de la position du cardinal et des décla-
rations de la noblesse, afin que de lui-même il pût
(i) Hûtoire générale des Provinces -Unies, t. V, p. 77.
aoa souLÈvEHEinr des pats-bas.
concevoir Tidëe d'éloigner son ministre. Armefiteros
avait ordre de mêler adroitement dans le nq^rt
verbal que, selon toute apparen(5fr, le roi lui deman-
derait tout ce qu'elle ne pouvait pas confier à sa
lettre. Il remplit sa mission avec toute l'adresse d'un
courtisan consomme ; mais une audience de quatre
heures ne pouvait détruire dans Fesprît de Philippe
l'ouvrage de beaucoup d'années , et lui faire perdre
la confiance qu'il avait placée poui' toujours dans son
niinistre : le monarque hésita longtemps entre sa
politique et son intérêt, jusqu'à ce que Gfanvdle
fixât enfin son indécision lui-même en demandant une
démission qu'il craignait de ne pouvoir plus éviter.
Ce que la haine de la nation belge entière n'avsnt pu
obtenir fut le résultat de la conduite dédaign^iso de
la noblesse. Granvelle était enfin las f un pouvoir qui
n'était plus redouté et qui l'exposait moins à l'envie
qu'à l'ignominie. Peut*étfe , eotame quetqnesKrns
l'ont cru y tremblait-il pour sa vie, qui était certai-
nement exposée à un danger plus qu'imaginaire.
Peut*^tre aussi préférait^l recevoir des mains du
roi sa démission comme un don plutôt que comme
un ordre , et , suivant l'exemple d'un ancien Romain ,
vonlait'-il donner de la dignité à une chute qu'il
regardait comme inévitable. Il est vraisemblable que
Philippe II aima mieux accorder généreusement à la
nation belge une demande faite humblement, plutôt
que d'être obligé dans la suite à une concession
LivEE II 9 cHApm£ I. ao3
forcée; il espérait mëûter du moins sa reconnais-
sanee par cette mesure que la nécessité lui com-
mandait : sa, crainte l'emporta, sur son opiniâtreté ,
et la prudence triompha de Forgueil.
Graùvelle ne fut pas un instant incertain sur la
décision du roi. Vea de jours aprèâ le retour d'Armen*
teros , il vit l'humilité et la flatterie disparaître du
petit nombre de visages qui jusqu'alors lui avaient
encore souri officieusement. Le dernier groupe de
ses partisans s'éloigna de sa personne j et le seuil de
son palais fut abandonné. Il reconnut dès lors que la
chaleur vivifiante s'était retirée de hii. La calomnie,
qui l'avait maltraité pendant toute son administra*
tion y nû l'épai^a pas non plus dans le moment où
il y renonça. On eut l'audace d'affirmer que, peu de
temps avant qu'il ne se démît de ses emplois , il avait
désiré se réconcilier avec le prince d'Orange et le
comte d'Egmont, qu'il avait même offert de leur
demander pardon à genoux, s'il pouvait espérer de
l'obtenir au prix de cette humiliation (j). C'est une
chose odieuse et méprisable de souiller la mémoire
d'un homme aussi extraordinaire par une semblable
imputation; mais il est encore plus méprisable de la
transmetti^ à la postérité. Gi*anveUe se soumit aux
ordres dn roi avec une résignation convenable. Quel-
(i) Reidanus, lib. i, p. 4. — Histoire générale dea Proviiice«-Uiiles ^
t. V, p. 77 , d'après Reidantts.
104 SOULÈVl^tfENT DFS PATS-BAS.
qaes mois auparavant , il avait écrit au duc d'Albe
en Espagne pour le prier de lui préparer une retraite
à Madrid, dans le cas où il serait forcé de quitter
les Pays-Bas. Le duc réfléchit long-temps pour savoir
s'il serait prudent à lui d'introduire un rival aussi
dangereux dans la faveur de son roi, ou de rq>ousser
un ami de cette importance, un instrument aussi
utile pour servir son ancienne haine contre les grands
des Pays-Bas. La vengeance triompha de ses craintes ,
et il appuya fortement auprès de Philippe la sup-
plique du cardinal; mais son intervention fut inutile.
Armenteros avait convaincu le roi que le séjour de
ce ministre à Madrid renouvellerait avec plus de vio-
lence tous les griefs de la nation flamande, à laquelle
on l'avait sacrifié. « Car, ajoutait-il , on regardera
a alors comme empoisonnée la source même dont il
a n'avait encore jusqu'à ce moment corrompu que
a les canaux (i).»
Le roi envoya donc le cardinal , sous un prétexte
plausible, dans la Franche-Cktmté , sa patrie. Gran-
velle donna à son départ de Bruxelles (2) l'appa-
rence d'un voyage insignifiant dont il devait revenir
au premier jour. En même temps , tous les conseillers
d'état qui s'étaient retins volontairement pendant
son administration reçurent ordre de revenir assister
(i)$trada, t. I,lib. iv,p. x65, 166.
(2) Le cardinal partit de Bruxelles le i5 mars i564.
LIVRE II , CHAPITRE I. !lo5
aux séances du conseil à Bruxelles. Quoique cette
dernière circonstance ne rendît pas le retour du
ministre très-probable , et que l'on regardât cette fic-
tion comme un misérable faux-fîiyant de son amour-
propre , néanmoins la plus légère possibilité de son
retour empêcha ses ennemis de jouir complètement
de leur triomphe. Il paraît que la gouvernante elle-
même fut indécise sur ce qu'elle devait croire de ce
bruit , puisqu'elle renouvela, dans une nouvelle lettre
au roi, toutes ses remontiances et tous les motifs
qui devaient l'empêcher de renvoyer Granvelle dans
les Pays-Bas. Lui-même essaya, dans sa correspon-
,<lance avec Barlaimont et Viglius, d'accréditer cette
opinion pour effrayer du moins ses ennemis par de
vaines terreurs, puisqu'il ne pouvait plus les tour-
menter par sa présence. L'effroi qu'inspirait l'in-
fluence de ce ministre était si grand et si exagéré
que l'on finit par le chasser aussi de sa propre patrie.
Après la mort de Pie IV, Granvelle fit un voyage
à Rome pour assister au conclave et traiter en même
temps quelques affaires de son maître, dont il possé-
dait encore la confiance tout entière. Bientôt après (i)
il fut nommé vice-roi de Naples ^ où il succomba aux
séductions du climat, et laissa vaincre par les délices
d'une vie voluptueuse un génie que le destin n'avait
(i) En 1571 , il y resta jusqu'en i58o. Il* fut nommé archevêque de
Besançon en 1 5S5. ( "^andenTuckt , 1. 1 , p. 1 18.)
ao6 souii:vEMBi!iT des pats-bas.
pu abattre. U était âgé de soixante-deux ans lorsque
le roi le rappela en Espagne , où il continua à gérer
les affaires d'Italie avec un pouvoir illimité. Son
caractère devint chagrin avec l'âge ; et son orgueil ,
satisfait d'une vie consacrée si longtemps aux aiSiires^
le rendit juge sévère et injuste des ojnnions des
autres , esclave des anciens usages et panégyriste fas-
tidieux des temps passés ; mais la politique du siècle
qui commençait n'était plus celle du siècle qui venait
de s'écouler. La jeunesse du nouveau ministère fut
bien tôt fatiguée d'un surveillant aussi impérieux, et
Philippe lui-même finit par éviter un conseiller qui
ne trouvait à louer que les actions de son père. Il
lui confia néanmoins le gouvernement des provinces
d'Espagne, lorsque la conquête di| Portu|^l le con-
duisit à Lisbonne.
Granvelle mourut à Mantoue (i), pendant un
voyage qu'il faisait en Italie, dans la soixante- trei-
zième année de sa vie , avec la jouissance entière de
sa gloire, et après avoir possédé pendant quarante
ans sans interruption la confiance de son maître (2).
(i) Mort à Madrid |« si septembre i5S6. ( Biographie univerMlle de
Midw9d| t XVni, p. 319.) ~ Strada, 1. 1, lib. ir, p. 17a. — Histoire
de Granvelle, p, S90. — Histoire universelle de DeThou, t. IX, p. Sag.
(2) Strada, t.1, Hb. tv, p. 164— 172.
La collection précieuse connue sous le nom de Mémoires de Granvelle
a été formée par Jean-Qaptiste Boisot, abbé commandataire de Saiut-
Vincent de Besançon, et fait partie de la riche bibliothèque qu*il a
léguée aiu bénédictins de ce monastère, à con<fition qu'elle serait pn-
LIVAE II , CHAPITRE I. aoy
blique (a). Cette coUectioii reoferme une multitude de pièces, Ja plupart
originales, présentant ce qui s*est passé de plus essentiel sous les règnes
de Tempereur Charles Y et de Philippe II , rois d^Espagne. Ce sont des
lettres ou mémoires de ces deux pHnees, de Biarie, reine de Hongrie,
d'Éléonore, reine de France,, de Marie Stuart, des deux Marguerite
d* Autriche, et des principaux ministres et ambassadeurs d^Espagne, des
gouTemeurs de la comté de Bourgogne, etc. Les mémoires de Granvelle
forment quatre-vingt-cinq volumes , indépendamment de plusieurs cartons
rempfis d'autres pièces également originales et précieuses pour rhistmre
dn seizième siècle, servant de suite à ces volumes, etc. (6). (Mémoires
historiques sur les guerres du seizième siècle dans la comté de Bourgo|p[ie ,
par M. Grappin. Besançon, 1788, in-S**, p. 3. )
(a) Dom B«rt|Md «n • donuA ran^jne •* a toL in-S.
It) Ces manuscrits font maintenant partie des archives de la ville de Besançon
{Not* du traducteur.)
ao8 SOULÈVJCMEITT DES PATS-BAS.
^^^^ ^ i^^^9^^^v^v^9»90m >mwm tmmi^^^^^^»^^^^0^^^^*m'% m^ 0^^^mfm^^^^vm^^ i m0^% p m mmf mi^
CHAPITRE II
Le Gonsca-d^État
Immédiatement après le départ du ministre , on
vit se manifester les heureux résultats qu'on avait
espérés de son éloignement ; les grands seigneurs mé-
contens reprirent leur place au oonseil-d'état et se
livrèrent avec un nouveau zèle aux affaires publiques,
afin d'empêcher qu'on regrettât le ministre disgracie,
et pour prouver son inutilité par la marche Saicile de
l'administration. Chacun, s'empressa autour de la du-
chesse; on rivalisait de dévouement et de soumission ;
le travail se prolongeait fort avant dans la nuit; la
plus grande union régnait dans les trois conseils ; la
meilleure intelligence existait entre la cour et les états.
On pouvait tout obtenir de la bonté naturelle à la
noblesse flamande , dès que l'on flattait ses caprices
et sa fierté par des marques de condescendance et
une confiance entière. La régente profita des pre-
miers transports de joie de la nation pour la faire
consentir à de nouveaux impôts qu'il n'avait pas été
possible d'arracher sous l'ancienne administration. Le
crédit de la noblesse auprès du peuple l'appuya dans
LIVRE II, CHAPltRE II. 209
cette occasion de la manière la plus efficace , et elle
apprit bientôt de cette nation que le secret d'obtenir
quelque chose était d'exiger beaucoup , moyen dont
la diète germanique offrait tant d'exemples : elle-même
se vit avec plaisir affranchie de sa longue servitude ;
l'assiduité et le zèle des nobles la soulageaient du poids
des affaires, et leur soumission flatteuse lui laissait
entièrement goûter les douceurs du pouvoir (i).
Granvelle était renversé, mais son parti existait
toujours. Sa politique vivait dans les créatures qu'il
avait laissées au conseil privé et à celui des finances.
Long-temps après l'expulsion du chef, la haine n'était
pas encore éteinte dans les differens partis, et bientôt
les noms d'orangistes et de royalistes, de patriotes et
de cardinalistes, continuèrent à entretenir dans les con-
seils la division et la discorde (a). Vigliusde Zuichem
d'Aytta (3), président du conseil privé, conseiller d'état
et garde-des-sceaux, était alors l'homme le plus con-
sidérable du sénat et le plus solide appui de la cou-
ronne et de la tiare. Ce vieillard respectable à qui
nous devons quelques matériaux précieux pour l'his-
.toire des troubles des Pays-Bas, et dont la corres-
(i) Hopper, Recueil des troubles, t. Il, part, ix, p. 37, 38. -^ Bur-
gundiut, lib. 11, p. 78, 79. — Strada, I.I, lib. ïv, p. 167, lô*. -
Grotius, lîb. i,p. X7*
(a) C*est sans doute par erreur que Schiller vient' de dire que la
meilleure intelligence régnait dans les trois conseils.
(3) Né le 19 octobre i5o7, ^^^ ^ Bruxelles le 8 mai 1577.
I. 14
a I O SOULÈVEMENT DES fiATS-BAS.
pondance confidentielle avec ses amis nous a guidés
plus d'une fois dans notre récita était prêtre ^ théolo-
gien et l'un des plus grands jurisconsultes de son
temps ; il avait déjà occupé les emplois les plus im->
portans sous le règne de Charles-Quint ; ses relations
habituelles avec les savans les plus distingués de cette
époque , à la tête desquels se trouvait Erasme de Rot^
terdam, jointes aux voys^es frëquens qu'il fit pour
les affaires de l'empereur ^ avaient agrandi le cercle
de ses connaissances, et élevé, sous plusieurs rapports^
ses principe au-dessus des idées de son siècle. La
renommée de son érudition s'était répandue dans toute
l'Europe et s'est conservée jusqu'à nos jcmrs. Lors»-
qu'en i54B la réunion des Pays-Pas à l'empire germai-
nique fut résolue à la diète d'Augsbourg, l'empereur
y envoya Viglius pour défendre les intérêts de ces
provinces , et son habileté contribua principalement
à faire tourner les négociations à leur avantage (i).
A la mort du monarque , Viglius fut un des hommes
distingués que Philippe reçut de la succession de son
père y et du petit nombre de ceux dans lesquels il
honora sa mémoire. La prospérité du ministre Gran**
velle auquel il était attaché par d'anciennes liaisons,
l'éleva en même temps que son protecteur; mais il ne
partagea pas sa chute , parce qu'il n'avait partagé ni
son ambition , ni la haine dont il était l'objet. Un sé-
(i) Histoire universelle des Provioces-Unies, t. IV, liv. xii,.p. 612.
LIVRE II, CHAPITRE II. 2 11
jour de vingt années dans les Pays-Bas , où les affaires
les plus importantes lui avaient été confiées, iine fidé*
lité éprouvée pour son souverain , et une ardente
ferveur pour la religion catholique , le rendaient lin-
strument le plus utile à la monarchie (i).
. Yiglius était savant sans être profond , administrar
teur habile, mais peu éclairé» Il n'avait pas l'ame assez
forte pour briser les chaînes de l'opinion comme
son ami Erasme , et la pureté de ses principes lui dé-
fendait défaire servir les préjugés d'instrumens à ses
passions comme son prédécesseur Granvelle. Trop
faible et trop timide pour suivre hardiment les con-
seils de sa raison, il trouvait plus commode de s'aban-
donner aux mouvemens de sa conscience. Une action
lui paraissait juste dès qu'elle faisait partie de ses
devoirs. Il appartenait à cette classe d'hommes in-
tègres qui sont nécessaires aux méchans. L'imposture
comptait sur sa probité : un demi-siècle plus tard, il
aurait reçu l'immortalité des mains de la liberté qu'il
contribua cependant à opprimer. Il servait la ty-
rannie dans le conseil privé de Bruxelles ; il serait
peut-être mort comme Thomas Morus (a) , ou comme
Olden Bameveldt (3) , s'il eût siégé dans le parle-
(x) Hopper , vita Viglii.
(a) Chancelier d'Angleterre sous Henri VUI , né à Londres en 1 4?^ ,
condamné à mort en i535.
(3) Négociateur hollandais , condamné à mort en 1 6 1 9.
212 SOULÈVEHEKT DES PAYS-BAS.
ment de Londres ou dans le sénat d'Amsterdam (i).
La faction d'Orange avait , dans le président du
conseil des finances , le comte de Barlaimont, un
adversaire non moins redoutable qne Viglius. Les
historiens nous ont conservé peu de détails sur son
mérite et ses opinions. Il fut éclipsé par la grandeur
éclatante du cardinal Granvelle; et lorsque ce mi-
nistre eut disparu de la scène , Barlaimout fut écrasé
par la supériorité du parti contraire; cependant, le
peu que nous savons de lui répand une lumière favo-
rable sur son caractère. Plus d'une fois , le pridce
d'Orange essaya de le détacher du parti du cardinal
et de l'attirer dans le sien ; ce qui prouve évidemment
le prix qu'il attachait à cette conquête. Mais toutes
ses tentatives ne purent ébranler la fermeté du comte.
Souvent on le vit, seul dans le conseil, combattre la
faction victorieuse et défendre, contre l'opinion una-
nime de ses adversaires, les intérêts de la couronne
(i) On trouve dans le tom. I des AnalecU belgica Tépitaphe suivante :
Epitaphium illustrissimo jurisconsuUo FigUo Zuichemo Frisifi faetum.
■IC JAGIT ILLB
TiaLIVS, AI.TBR
PAPnriAHus,
LnXJKH AVORUM
HOV JACBT Um-LR
CUJUS IV OMNB
PAMA SUPER8TBS
PKR VOLAT JEVVM.
UYHZ II, GHA^Pq^E II. ai3
qui étaient en danger d'être sacrifies. Lorsque le prince
d'Orange assembla, dans son palais à Bruxelles, les
chevaliers de la Toison-d'Or, pour prendre une réso-
lution provisoire sur la suppression de l'inquisition,
Barlaimont, ainsi que nous l'avons déjà dit, fut le
premier à relever l'illégalité de cette assemblée, et à
rendre compte à la régente de ce qui s'y était passé.
Quelque temps après , le prince lui ayant demandé
si Marguerite était instruite de cette réunion , Barlai-
mont n'hésita pas un instant à lui avouer la vérité.
Tout ce que l'on sait de ses actions décèle un homme
qu'aucun exemple, qu'aucun respect humain, ne pou-
vait détourner du parti qu'il avait embrassé, et dont
l'orgueil, partisan du pouvoir absolu, n'aurait pu se
résoudre à servir une autre cause (i).
Nous remarquerons encore à Bruxelles, parmi les
grands attachés à la cause du roi , le duc d'Arschot, les
comtes de Mansfeld, de Mégen et d'Âremberg , tous nés
Belges, et intéressés par conséquent, en apparence,
à faire cause commune avec la noblesse des Pays-Bas ,
pour s'opposer aux usurpations du clergé et du pouvoir
monarchique. Nous devons être d'autant plus surpris
de l'esprit opposé qui dirigea leur conduite, que nous
les voyons en relations familières avec les principaux
membres de la faction orangiste, et qu'ils ne paraissent
(i)Btirgiuidius, lib. ii, p. 91. — lib. 11, p. i68. — Strada, t. I
lib. XII, p. 147* — Hopper, 1. 1, part, i, p. 40.
214 SOULKVBllElfT DES PATS-BAS.
rien moins qu'insensibles aux charges énormes qui
pèsent sur leur patrie. Mais ils ne trouvèr»t sans
doute pas dans leur cœur assez de confiance en eux-
mêmes, assez d'héroïsme, pour hasarder une lutte
inégale avec un adversaire aussi supérieur en forces.
Dominés par une lâche prudence , ils soumirent leur
juste indignation aux lois de la nécessité, et préfé-
rèrent imposer à leur orgueil un sacri6ce pénible,
parce que leur vanité efféminée leur ôtait la force d'eu
offrir d'autres. Trop économes et trop sages pour vou-
loir extorquer de la justice ou de la crainte de leur
souverain un bien assuré qu'ils tenaient déjà de sa
générositjé , ou pour abandonner des biens réels pour
courir après l'ombre d'un autre, ils saisirent avec
d'autant plus d'empressement le moment favorable de '
trafiquer d'une fidélité dont la valeur était fort aug-
mentée depuis la défection générale de la noblesse.
F^u sensibles à la véritable gloire , ils laissèrent Tarn*
bition décider du parti qu'ils embrasseraient; mais
une ambition peu noble se courbe plus facilement
sous le joug sévère de la Contrainte que sous la douce
domination d'un esprit supérieur. S'ils s'étaient unis
au prince d'Orange, le don de leur personne eût
paru sans importance, tandis qu'ils devenaient ses
plus redoutables adversaires en s'alliant à la cou-
ronne. Leur nom se serait perdu au milieu de la foule
nombreuse qui se pressait autour de leur rival et dans
l'éclat qui l'environnait; mais du coté presque désert
i
LIVBE II y CHAPITRE II. 2l5
de la cour , leur faible mérite brillait sans concur-
rence (i).
La maison de Nassau et celle de Croy à laquelle
appartenait le duc d'Ârsdiot, depuis plusieurs rè*
gnes rivalisaieiit de crédit et de dignités; leur jalousie
réciproque entretenait entre elles une ancienne haine
de fisimille que la différence des religions ftvait rendue
în*éconciliable. Les seigneurs de Croy jouissaient,
depuis un temps immémorial, d'une réputation par-
ticulière de piété et d'attachement au culte catholi-
que ; le9 comtes de Nassau avaient adopté la nouvelle
secte : œs motifs étaient suffîsans pour que Philippe
de Groy, duc d'Ârachot, embrassât le parti opposé à
cehii du prince d'Orange. La cour ne manqua pas
de profiter de cette animosité pour opposer un en-
nemi aussi redoutable à l'influence toujours croissante
de la maison de Nassau. Les comtea de Mansfeld et de
Mégen avaient été, jusqu'à cette époque, les amis les
plus intimes du comte d'Ëgmont ; ils avaient, de con-
cert avec lui ^ élevé leurs voix contre le ministre ,
eombattu en commun l'inquisition et les édits royaux ;
et, restant jusqu'aux dernières lignes du devoir fidèles
à l'amitîé, ils ne se séparèrent qu'au moment du dan-
ger. L'imprudente vertu du comte d'Ëgmont l'entraî-
nait à sa perte; ses amis mieux avisés songèrent à
se ménager, en temps opportun, une retraite avanta-
(i) Ces deux dernières phrases n'ont pas été traduites par M. de Cloët.
3 l6 SOULÈTEMElf T DES PAYS-BAS.
geuse. 11 existe encore une correspondance entre les
comtes d'Egmont et de Mansfeld , qui , quoique écrite
à une époque postérieure , nous présente cependant
un tableau fidèle de leurs relations précédentes. Le
comte de Mansfeld écrivait à son ami, qui Lui faisait
des reproches affectueux sur sa désertion vers le parti
du roi : «Je pensais autrefois, je Tavoue, que Tintérêt
c< de l'état exigeait la suppression de l'inquisition , la
« modification des édits royaux et Féloignement du
i< cardinal Granvelle ; mais le roi nous a accordé tout
a ce que nous demandions , et le sujet de nos plaintes
« n'existe plus. Nous avons déjà trop entrepris co&-
. « tre la majesté du monarque et le respect du à l'É-
a glise; il n'y a point de temps à perdre pour rentrer
ff dans la bonne voie, afin qu'à l'arrivée da roi, nous
a puissions aller au - devant de lui , avec un visage
a ouvert et sans crainte ; quant à moi je ne redoute
a point son ressentiment. S'il m'en donnait Fordre^
« je me rendrais avec courage et confiance en Espa-
a gne , pour y attendre mon jugement de sa justice
« et de sa bonté. Je ne dis pas cela , comme si je dou-
a tais que le comte d'Egmont pût s'exprimer ainsi sur
(c son compte ; mais il agira sagement en assurant
« de plus en plus sa sécurité, et en empêchant tout
<x soupçon de naître sur sa conduite. Si j'apprends , dit
«t Mansfeld en finissant, qu'il pense sérieusement à
« suivre mes avis , notre amitié sera inaltérable ;
« mais , dans le cas contraire , je me sens 'assez de fer-
LIVRE II j CH APITAK II. 3 I ^
(c meté pour sacrifier toutes les considérations hu-
<c maines à l'honneur et à mon devoir (i). »
Lt'extension du pouvoir de la noblesse faillit ex»
poser la république à un malheur plus grand que celui
dont l'expulsion de Granvelle venait de la délivrer.
Les nobles y appauvris par les longues profusions qui
avaient en même temps corrompu leurs moeurs y et
auxquelles ils étaient déjà trop accoutumés pour y
renoncer y succombèrent à la dangereuse occasion de
flatter leurs penchans dominans y et de rallumer l'éclat
éteint de leur prospérité. T^s prodigalités amenèrent
après elles l'avidité du gain ; celle-ci fut la source de
l'usure. Les charges civiles et ecclésiastiques devinrent
vénales; les dignités, les privilèges, les patentes,
furent vendus au plus offrant ; on vendit jusqu'à la
justice. Celui que le conseil privé avait condamné
était absous par le conseil d'état ; ee que le premier
refusait , le second l'accordait à prix d'argent. Il est
vrai que le conseil d'état rejeta dans la suite cette
accusation sur les deux autres conseils, mais ce fut
son exemple qui les corrompit. L'avidité ingénieuse
ouvrit de nouvelles sources de gain ; la vie , la liberté ,
la religion, furent assurées comme des biens-fonds
pour des sommes déterminées. Les malfaiteurs, les
meurtriers se rachetaient avec de l'or, et les chances
pernicieqses de la loterie ruinaient la nation. Les
(i) Strada» t. I, lib. v, p. 378 — aSo.
a 1 8 SOULàVEMENT DES PATS^BAS.
serviteurs et les créatures des conseillers d'état et des
stathouders de provinces ^ étaient promus aux emplois
les plus importans sans égard au rang ni au mérite.
Celui qui avait quelque grâce à demander à la cour
était forcé de s'adresser aux stathouders et jusqu'aux
derniers de leurs valets. La séduction n'épargna au-
cun artifice pour envelopper dans ses désordres le
secrétaire intime de la duchesse, Thomas Armenteros,
qui s'était toujours montré intègre et irréprochable.
On parvint à s'inâauer dims son intimité par des
protestations illusoires de dévouement et d'amitié y
et l'on^amoUit ses principes par les délices de la bonne
di^. La contagion infecta ses mœurs , et de nou-
veaux besoins triomphèrent d'une vertu jusqu'alors
inconiiptible. Il ferma les yeux sur des abus dont il était'
lui-même complice ^ et il tira un voile sur les erreurs
des autres pour poi^voir aussi cacher les ûennes. De
concert avec lui j on spolia le trésor royal ; et , par
une mauvaise administ|*ation des revenus publics ,
en trompa les intentions du gouvernement; cepen-
dant la régente était enivrée des douces illusions du
pouvoir y et de cette appar^ice d'activité que les
flatteries des grands savaient nourrir adroitement.
L'ambition des partis se jouait de la faiblesse d'une
femme, et lui achetait une puissance réelle au prix
de quelques simulacres d'humilité et de soumission.
Bientôt elle appartint entièrement à la faction , et
elle changea insensiblement ses maximes. Par une
i
LIVRE II, CHA.PITR£ II. aig
conduite tout-à-fait opposée à celle qu'elle avait t^iue
précédemment , elle soumettait illégalement au con-
seil d'état , où dominait le parti èuk prince^'Orange ,
des questions qui devaient être discutées par les au-
tres cours , et des propositions que VigUus lui avait
faites en secret , tandis que, sous l'administration de
Granvelle , loin d'augmenter les attributions de ce
coiiseil, elle l'avait injustement négligé. Presque
toutes les af&ires étaient portées maintenant vers les
stathouders des provinces, toutes les requêtes leur
f^aie^t adressées. C'â:aient eux qui conféraient toutes
les plaèes; les choses allèrent si loin, qu'ils évo-
quèrent à leur tribunal des causes pendantes devant les
magistrats des villes. La considération des tribunaux
de province tomba à mesure qu'ils étendirent la leur ;
l'administration de la justice (ut négligée , et l'ordre
civil interveiti. Les cours subalternes suivirent bien-
tôt l'exemple du gouvernement, et l'esprit qui régnait
dans le conseil d'état à Bruxelles se répandit dans
toutes les provinces. Les mœurs se corrompirent, et
les nouvelles sectes profitèrent de cette licence pour
étendre leurs prérogatives. La sévérité des édits de
religion avait été adoucie par les opinions plus tolé-
rantes de la noblesse^ qui penchait elle-même du côté
des novateurs, ou du moins détestait l'inquisition
comme l'instrument du despotisme. On enleva au
saint-office ses victimes les plus importantes, en accor-
dant à un grand nombre de protestans des lettres de
!À%0 SOULÈVEMEITT DES PATS-BAS.
franchise. La noblesse ne pouvait annoncer au peuple,
d'une manière qui lui fut plus agréable, la nouvelle
part quelle prenait au gouvernement , qu'en lui offrant
en sacrifice le tribunal exécré de l'inquisition ; son
penchant la portait encore plus à cette démardie que
les règles de la politique. La nation passa tout à coup
du joug le plus pesant de l'intolérance , à un état de
liberté dont elle avait perdu depuis trop long-temps
l'habitude pour pouvoir en jouir avec modération. Les
inquisiteurs, privés du secours des magistrats, de-
vinrent un objet de raillerie plutôt que de crainte. Les
magistrats de Bruges firent jeter en prison et mettre
au pain et à l'eau quelques familiers de ce tribunal
qui voulaient arrêter un hérétique. Ce fut aussi à
cette époque que le peuple fit à Anvers une tenta-
tive inutile pour arracher un protestant au saint-
office (i), et qu'on afficha, dans la place du marché dt
cette ville, un placard écrit en caractères de sang, dans
lequel on annonçait qu'un grand nombre d'hommes
avait juré de venger la mort de cette victime (a).
Le conseil privé et celui des finances , présidés par
Viglius et Barlaimont, s'étaient en grande partie con-
f
(r) Christophe Fabry, antrefoîs Garma. De Thon, t V, p. ao6. —
Strada dit Fabrice, t I, p. 174.
(2) Hopper, Recueil des troubles, t II, part, u, p. 39, 40. — Vila
Viglii, t. I, part, i, p. 3 9. — Grotiiis, lib. i, p. 17. — Burgundius,
lib. II, p. 80, 87, 88. — Strada, 1. 1, lib. iv, p. 174, i:^. — Histoire
générale des Provinces-Unies, t. V, p. 80.
LIVRE II, CHAPITRE II. 221
serves purs jusqu'alors de la corruption qui avait
gagné tous les membres du conseil d'état; la faction ,
n'ayant pas réussi à introduire ses partisans dans
ces deux cours , n'avait d'autre parti à prendre que
de paralyser entièrement leur action , en attribuant
au conseil d'état les affaires qui leur étaient ordinai-
rement soumises. Pour parvenir à ce but, le prince
d'Orange voulut s'assurer l'appui des autres conseiljers
d'état. «Il est vrai qu'on vous nomme sénateurs, di-
a sait-il quelquefois aux membres de son parti, mais
a d'autres possèdent la puissance. Quand on a besoin
ce d'argent pour payer les troupes, ou qu'il est question
ce de s'opposer aux progrès de l'hérésie , et de mainte-
ce nir la tranquillité parmi le peuple , on s'adresse à
ce vous, quoique vous ne soyez pas les gardiens du
ce trésor ni des lois , mais seulement les organes par
ff lesquels les deux autres conseils exercent leur pou-
ce voir. Vous Sevriez , ajoutait-il , être seuls chargés
ce de toute l'administration que l'on a mal à propos
ce divisée entre trois chambres (fifférentes ; le même
ce esprit dirigerait le corps entier, si vous vouliez
ce VOUS réunir pour faire rentrer dans le conseil d'état
«''ces branches du gouvernement qui lui ont été en-
« levées. » •
Cette idée ayant été approuvée , on ébaucha pro-
visoirement et en secret un plan d'après lequel douze
nouveaux chevaliers de la Toison-d'Or devaient être
introduits dans le conseil d'état; l'administration de
a!ill SOCLÈyeUElffT 0E9 PATS-BAS.
la justice aurait été rendue au tribunal de Malines , à
qui elle appartenait légitimement ; les lettres de grâce,
les patentes seraient restées dans les attributions du
président Viglius; mais la gestion des déniai royaux
aurait été confiée au conseil d'état. On avait prévu
d'avance toutes les objections que la méfiance de la
cour, et la jalousie qu'elle concevait du pouvoir tou-
jours croissant de la noblesse, opposeraient à cette
innovation ; en conséquence, pour surprendre le con-
sentement de la duchesse , on mit en avant quelques-
uns des principaux officiers de l'armée qui vinrent
inquiéter la cour de Bruxelles , en réclamant avec ai>
rogance le paiement de leur solde arriérée, et en me-
naçant d'une sédition en cas de refus. On ménagea
Tafiaire de manière que la régente fut assaillie ojd
même temps d'une foule de suf^liques et de mémoires
dans lesquels on se plaignait de dénis de justice , et
qui etagâraient le danger que l'on avait à craindre
des ppogi^ès journaliers de l'hérésie : rien ne fut omis
enfin pour lui pirésenter un tableau si effrayant des
détordres qui régnaient dans l'administration civile
«t judiciaire et danè les finances, qu'elle se réveilla,
remplie d'épouvante, des illusions dont on l'avait
bercée jusqu'alors (i). Elle convoque aussitôt les trois
conseils pour délibérer sur les moyens de remédier
(i) Burgundin^ , lib. ii, p. 99^-94. — Ho|ip«t, ftécudl de» troublés,
t II , part. II, p. 4î. — Vitâ Viglii, 1 1, psrt. i , p. 41, 4».
I
LIVRE II y CHAPITRE II. aa3
à . ces dangers. La majorité est d'avis d'envoyer un
ambassadeur extraordinaire en Espagne pour faire
connaître au roi la véritable situation des affaires et
le déterminer à adopter des mesures plus prudentes.
Viglius, qui ne se doutait nullement du plan caché de
la faction , combattit cette opinion. « Le mal dont on
or se plaint , dit-il , est certainement grand et ne doit
oc pas être négligé ; mais il n'est pas sans remède. La
ce justice est mal administrée , mais il Êiut en accuser
c( la noblesse, qui avilit elle-même l'autorité de la ma-
« gistrature par le mépris qu'elle lui témoigne , et les
ce stathouders qui ne la soutiennent pas assez : l'héré*-
ce sie lève« une tête orgueilleuse , parce que le bras
« séculier abandonne les juges ecclésiastiques , et que
a le peuple, suivant l'exemple des nobles , cesse de
« respecter ses magistrats. Ce n'est pas tant lamauvaise
« administration des finances, que les dépenses ôô-
« Casionées par les guerres précédentes et les besoins
a de l'état qui ont surchargé les provinces de cette
oc masse de dettes, dont on pourrait les délivrer peu
a à peu par des impots modérés. Toutes ces plainte!
a cesseraient bientôt si le conseil d'état diminuait le
« nombre dès etemptioils et des privilèges , s'il ùom^
ce mençait la réforme des mœurs par lui-mékïie ^ s'il
« respectait davantage les lois, et rendait aux juges
« leur ancienne considération; en un mot, si les con-
€< seillers et les stathouders étaient les premiers à
« remplir leurs devoirs. Pourquoi donc cette nouvelle
^Îl4 SOULEVEMENT DES PAYS-BAS,
« ambassade , puisqu'il n'est rien arrivé qui puisse
« justifier une mesure aussi extraordinaire? Cependant
a si l'on insistait sur ce point , il ne voulait pas s'oppo>
a ser à l'opinion générale ; mais il y mettait pour con-
a dition que le mandat le plus important de l'ambas-
a sadeur aurait pour but de presser le roi d'accélérer
(c son retour dans les Pays-Bas ( i )• »
Tout le monde était d'accord sur le choix de cet am-
bassadeur. Le comte d'Egmont paraissait être le «eul,
entre tous les grands des Pays-Bas, qui pût convenir
également aux deux partis. Sa haine déclarée contre
l'inquisition, ses sentimens indépendans et patrio-
tiques ^ et l'intégrité irréprochable de son caractère,
offraient à la république une garantie suflSsante de sa
conduite. On a dit précédemment par quels motifs il
devaitêtrebien accueilli de Philippe. Comme le premier
coup d'oeil, chez les princes, suffit souvent pour fixer
leur opinion, la physionomie prévenante de d'Eg-
mont ne pouvait que seconder puissamment son élo-
quence, et donner à sa requête un appui dont la
plus juste cause a toujours besoin auprès des rois. Le
comte d'Egmont désirait lui-même cette ambassade,
pour terminer, avec le roi à la cour de Madrid , c[uel-
ques affaires de famille (a).
Pendant ce temps, le concile de Trente avait clos
(x) Burgundlus, lib. ii, p. 94— 9^. — Hopper , Recueil des troubles,
t. I, part, if p. 41 — 44.
(a) Strada^t. I, lib. iv, p. 180.
LIVRE II y CHAPITltS II. 21^5
ses séanœs ; ses décrets venaient d'être publiés daas
toute la chrétienté catholique ; mais, bien loinr:de rem*
^irJes vues du synode et de satis&ire l'attente des
sectes religieuses, ils avaient au contraire élargi la
brèche entre les deux Églises , et rendu le schisme in"*
£urable^^. étemel.
L'ancioi système, au, lieu d'être purifié, n'avait reçu
que plus de précision et. une autorité plus, l^ale.
Toutes les subtilités du dogme, tous les arû&cés ^
toutes les usurpations du saint^siège, qui, jusqu'alors,
n'avaient reposé que sur l'arbitraire , étaient mainte-
tianft formellement définis, et faisaient partie d'un sys*
tème. Ces usages, ces abus, qui s'étaimit glissés dans
}â chrétienté, à l'époque des sièdes^ barbares de la
superstition et de l'ignorance , furent déclarés parties
essentielles dia culte. Des excommunications furent
lancées contre lès tânéraires qui ne se soumettraient
|yâs à ces dogmes^ qui voudraient se soustraire aux
Htes i^resci^its , qui douterspent de la puissance mira-
cutèiijsè des reliq^eis, qui li'honorersuent pas les os des
inartyrs, et contre ceux qui oseraient regarder comme
impuissaiite l'intercession- des éàints. La vertu des in*
dulgences , première source • du schisnije , fut : alors
i^gardée comme incontestable, et ies ordres monas-
tiques furent protégés par un^Jécret formel, qui per-
mettait aux hommes de faire !profession à seize ans,
et aux femmes à douze. Tous les dogmes des protes-
tans furent condamnés sans exception , et sans
!• .1 5 ,
aa6 souLÈvraiEifT des pat»*iàs.
qn'nne Mulf dëdsioB fut prise à leur avantage , m
qu'une seule démarche fât faite pour les ramener par
une voie plus douce dans le sein de l'Église. La ahro*
nique scandaleuse du concile et l'absurdité de sei
décisions, augmentèrent encore, s'il était possible , le
mépri^ que les adversaires du papisme avaient conçu
depuis long -temps pour lui, et expos^ent à leurs
attaques des cotés faibles, qui, jusqu'alors, avaient
échappé à leurs regards. Ce fiit une pensée malheu-
reuse de porter le flambeau lumineux du rai8oniie«'
ment si près des mystères de l'Église, et de combattre
avec des syllogismes en faveur d'articles de foi qu'on
devait croire sans examen (t).
Les décrets du concile ne satisfaisaient p^ mèi^
toutes les puissances catholiques. La France les v^
jeta entièrement, non^seulement pour plaire au^icail-
vinistes, mais encore parce qu'elle était blessée de k
suprématie que le pape s'arrogeait sur le concile.
Quelques princes catholiques d'Allemagne suivir^t
son exemple. Philippe II avait été peu édifié de cer-
tains articles qui touchaient de trop près à ses droits
particuliers, dont nul monarque n'était plus jaloux que
lui; il était grièvement o^mé de )$i grande iiiQuenoe
du pape Pie lY sur le concile qu^ œ pontif0 avait
dissous d'Une manière précipitée et arbitraire» X^saint*
père lui donnait enfin ^n motif légitime d'inimitié, en
(i) Tout ce paragraphe depuis : «Tancien système,» est omis dans la
traduction de M. de Cloët.
UYBK II 9 CHAFJ[7ft6 II. ^27
]»fusant la préséance à se^ ambassadeurs, Opep^
dant Philippe, malgré ces griefs, se montra ^yppreasé
à^Fecevoir les décrets du C0Q<^le, qui secondait, il §st
vrai, aon projet favori, Textirpation de Théré^iç* JE^
subordonnant à cette affaire in^portante toutes S6$,
autres vues politiques (1)9 il ordonna quils iussçnl;
publiés dans tous ses états*
Le feu de la sédition , qui s'était déjà répandu dsm^
toutes les provinces des Pays-Bas, n'avait plus besoin
de ce npuvel aliment. Au milieu de la fermentation
des esprits , l'église romaiqe était tombée dans le plus
grand discrédit auprès de la multitude. En de telles
oirooBslances, les décisions impérieuses et souvent
absurdes du concile deyiiient paraître pliis cbo-'
quintes, mais il était impossible à Philippe II de
démentir son caractère, au point, de pem^tfe une
autre religion à des peuples qui avaient un autre ciel ,
une autre tenre et d'autres Ipis.. I^a régente reçut
donc les ordres Us plus préds, d'e^ig»r dans les
Pays «Bas, pour les déonels du concile de Trente,
l'ofcéissMioe qu'on avait prescrite à l'Espagne et à
ntatte(a),
Ces décrets éprouvèrent la plus yiye résistance daps
le conseil d'état à Bruxelles, a II éMÛt impossible, dit
ce le prince d'Orange, que la nation les reconnut,
(i) Watson, Histoire de Philippe II, t. I, liv, v, p. xga — 195, —
De Thou, t. rv, liv. zxxvi, p. 654, 655. — Voltaire, Essai sur les
mœurs, t. Vn, p. 58—79. — Meteren, liv. m î p. 89, au verso.
(7) Strada, lib. iv, p. 179.
anS SOULÈVBMBlfT DES PATS-BAS.
et parce qu'ils étaient en grande partie contraires anx
« lois fondamentales de la constitution, et qu'ils
a avaient été rejetés pour des motifs semblables par
« plusieurs princes catholiques.» Presque tout le con-
seil d'état fut de l'avis du prince, et l'on conclut , à la
majorité des voix, qu'il fallait en solliciter du roi la
révocation entière , ou du moins obtenir qu'on ne les
publiât qu'avec certaines restrictions. Viglius s'op-
posa à cette résolution , et insista pour qu'on suivît
à la lettre les ordres du roi. ce L'Église, ditril, a dans
a tous les temps conservé, par les conciles généraux ,
ce la pureté de ses dogmes et l'exactitude de sa disci-
« pline. Il est impossible d'opposer aux hérésies qui
ce troublent depuis si long-temps notr% patrie des
« remèdes plus efficaces que ces mêmes décrets que
a l'on propose de rejeter. S'ils se trouvent , à quelques
a égards, en opposition, avec les droits des citoyens et
a la constitution , on peut aisément obvier à «e mal ,
«c en exécutant ces nouveaux réglemêns avec prudence
« et modération. Au surplus , il est glorieux pour notre
« souverain, le roi d'Espagne, que seul parmi tous
a les princes ses contemporains il ne soit pas forcé
<c de subordonner ses lumières à la nécessité, et de
oc rejeter, par la crainte, des mesures que l'intérêt de
« l'Église exige de lui , et dont le bonheur de ses sujets
<c lui fait une loi (i). » Les décrets du concile con-
(i) Watson, t I, p. »56, 257,
UVR£ II, cHAPiTius II. aag
tenant différens articles contraires aux droits de la
couronne, quelques-uns des conseillers en profitèrent
pour proposer qu'on les supprimât lors de la publi-
cation, afin que le roi fût dûment dispensé d'ob-
server ce qui était contraire à sa dignité. Ils prenaient
pour prétexte la liberté des Pays-Bas, et se servaient
du nom de la république pour déguiser cette résis-
tence au concile ; mais le roi avait accepté et fait exé-
cuter ces décrets, sans réserve dans ses autres états,
et l'on ne devait pas s'attendre qu'il donnât aux sou-
verains catholiques cet exemple d'opposition , et qu'il
renversât lui-même l'édifice qu'il avait pris tant de
soins à élever (i).
(i) Watsoo, Histoire de Philippe II, L I, Ht. vn, p. a56, 257. —
Strada, 1. 1, lib. iv, p. 179. — Biurguadiiu , li)>. 11, p. xi5.
Il
a3o SOOtÈTtMSlfT DES PATS-»BA.S.
CHAPITRE III.
Le cOlBte d*BgiBOftt tu Eipftdae.
Les instrtlctioils que les lïiëôontens donnèrent au
comté d'Egtnôiit hli enjoignaîeiit dé faire au rm des
i^résentatibils sur les décrets du concile, de solliciter
un traitement plus humain en faveur des protestans,
et de lui proposer la suppression du conseil privé et
de celui des finances ; de son coté la gouvernante lai
reconunanda eitpresséndetit de faire connaître à Phi^-
lippe l'opposition du peuple des Pays-Bas aux édits
de religion, de le convaincre de l'impossibilité dé
leur stricte exécution, et de lui ouvrir les yeux sur
le mauvais état de l'armée et des finances.
Les instructions de la gouvernante furent rédigées
par le président Yiglius. Elles contenaient de grandes
plaintes sur la désorganisation des tribunaux, les pro-
grès de l'hérésie , et l'épuisement du trésor public. On
y insistait expressément sur le retour indispensable
du roi. Le surplus était abandonné à l'éloquence de
l'ambassadeur, à qui la gouvernante conseilla en par-
ticulier de ne pas laisser échapper une occasion aussi
LIVRE II, GHAPITRB III. %'il
favorable de s'affermir dans les bonnes grâces de son
maître.
Le prinoe d'Orange trouva que les iàstruetions
du comte et les représentations qu'il devait adresser
au roi étaient conçues en des termes beaucoup trop
généraux et trop vagues* « Le tableau que le pi*ési-
€c dent a fait de nos griefs^ dit>«il^ est resté bien au*
« dessous de la vérité. Si nou^ cachons au roi tes
ce sources du mal y comment poUrra«t41 y appliquer
« les remèdes les plus convenables ? Ne lui présentons
fit pas le nombre des hérétiques moins considérable
« qu'il ne l'est en effet; avouons *'liii franchement
« qtie chaque province , chaque ville, chaque village
<4 quelque petit qu'il soit, en fourmillent; ne lui
a cachons pas non plus qu'ils méprisent les lois
ce pénales, et respectent peu les magistrats. A qUoi
a servirait cette réserve ? Il faut déclarer sincèrement
« au roi que la république ne peut pas subsister dans
<c cet état de choses. Le conseil privé pensera sans
« doute différemment j lui qui se plaît dans ce dé*
« scnrdre Universel. D'où pourrait en effet provenir
et cette tnauVaise administration de la justice, cette
a iniquité générale des tribunaux ^ si ce n'était de
a l'avidité insatiable des conseillers privés? D'où
«t viendrait ce faste, cette licence honteuse de leurs
a créatures que nous avons vues sortir de la pous-
ii siéra, si elles n'y étaient pas parvenues par la corrup-
« tion? N'entendons- nous pas tous les jours le peuple
^ ^ «
L3_ ^ca.'LJ&ic*-^^.; -.:* _
a 3a SOUlàvSMKRT DES PAT8-BA.S.
a dire que l'or est le sait moyen de pénétrer jusqu'à
« eux?et leurs divisions ne prouvent-elles pas sufBsam-
a ment qu'ils sont peu sensibles au bien de l'état?
a GHoment des homnies dominés par leurs passions
<t pourraient-ils concourir au bien public? Croient-
,a ils que nooa, stathouders des provinces, nous îroos
a avec nos soldats- nous soumettre aux caprices d'un
a misérable licteur? Qu'ils mettent des bornes à leur
« indulgence et aux lettres de rémissioa demi ils sent
a si prodigues pour ceux à qui nous les reBisous.
« Personne ne peut absoudre des crimin«b sans se
« rendre coupable envers la société entière, et sans
« ajouter sa part aux calamités publiques. Quant à
« moi, je l'avoue, je n'ai jamais approuvé que les
a secrets de l'état et les aOaires du gouvernement
a fussent divisés en autant de collèges. Le conseil
a d'état peut sufBre à tout; pluùeurs amis de leur
a piftrie ont déjà pensé depuis long-temps ea silence
tf ce que je proclame maintenant à haute voix. Je
u déclare donc que je ne vois pas d'autre remède à
«'tous les maux dont on se plaint, que la réunion
a des deux autres collèges au conseil d'état. YoiU ce
a qu'il faut demander au roi, ou cette nouvelle am-
« bassade sera encore inutile et sans but. »
Alors le prince communiqua au conseil assemblé
le projet dont an a parlé plus haut. Viglius, contre
qui ce nouveau projet était particulièrement dirigé , et
" dessilla tout à coup les yeux, succomba à la
UVBSIII 9 CHAPITRE UI. 233
vicdence de son chagrin. L'ëiBotion fut trop forte pour
sou corps affaibli ; le lendemain matin une attaque
d'apoplexie fit craindre pour ses jours (i); il fut
remplacé par Joachim Hopper , du conseil privé de
Bruxelles , homme de mœurs antiques , d'une probité
irréprochable, et l'ami le plus digne et le plus intime
du président (a). Hoppèr ajouta aux dépêches de l'en-
voyé quelques ajrticles en faveur du parti d'Orange ;
ils étaient relatifs à l'abolition de l'inquisition et à
la réunion des trois conseils : si ce ne fut pas avec
le consentement de la gouvernante , du moins elle
ne s'y opposa pas. Lorsque le comte d'Ëgmont prit
congé du président, qui, pendant cet intervalle,
s'était rétabli de son accident , celui-ci le pria de lui
rapporter d'Espagne la démission de ses places, a Son
« temps était passé, disait-il , et il voulait, à l'exemple
« de son ami et son prédécesseur, se retirer dans If
<i silence de la vie privée et prévenir l'inconstance
«de la fortune; son génie tutélaire l'avertissait d'un
« avenir, orageux auquel il ne voulait prendre au-
« ciine part (3). »
(i) Hopper, vita Viglii, t. I, part i, p. 4K), 4^. — Burgundius,
lib. II, p. 97 — 102. — >Watsoii,t. I, p. aSg, a6o.
(a) Hopper, vita Viglii, 1. 1, part i, p. 4a.
Le même dont les mémoires m'ont fourni beaucoup d'édaircissemens
sur cette époque. Le voyage qu*il fit ensuite en Espagne donna lieu ,
entre lui et le président, à une correspondance qui est un desdocumens
les plus précieux pour cette histoire.
(3) Biurgundins, lib. it, p. loa, io3.
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a36 SOULÈVEMEITT DES PATS-BAS.
rement sur la livrée qu'il avait adoptée par dérision.
D'Egmont affirma que le tout n'avait été qu'une plai-
santerie de table ^ et qu'on n'avait eu, en la £ûsant,
aucune idée contraire au respect que l'on devait au
souverain. «S'il savait, ajouta-t-il, qu'un seul d'entre
« eux eût eu une si mauvaise intention , il le forcerait
a à lui en rendre raison Tépée à la main (i). i> A son
départ, le roi lui fit présent de cinquante mille florins,
en y joignant l'assurance qu'il se chargerait de l'éta-
blissement de ses filles ; il lui permit en même temps
de conduire à Bruxelles le jeune Alexandre Farnèse
de Parme, voulant donner par là une marque d'atr
tention à la gouvernante sa mère (2). La douceur
affectée du roi et les protestations d'une bienveillance
qu'il était loin de ressentir pour la nation belge,
trompèrent la loyauté du flamand. Heureux du bon-^
heur qu'il croyait apporter à sa patrie, et dont elle
n'avait jamais été plus éloignée, il quitta Madrid,
satisfait au-delà de son attente, et avec l'intention
d'aller remplir toutes les provinces belgiques des
louanges de leur bon roi.
Ces flatteuses espérances s'évanouirent en grande
partie lorsqu'on ouvrit la réponse royale dans le
conseil d'état rassemblé à Bruxelles. Elle était ainsi
conçue : « Quoique la résolution de Sa Majesté , à
(i) Grotius, lib. i, p. 17 , 18. — Hopper, Recueil des troubles , t. II,
part. II, p. 44—46. — Strada, 1. 1, lib. iv, p. 184—188.
(a) Strada , 1. 1 , îib. iv , p. 1 88.
•t flMIl I «■ — »lfc
LIVRE II, CHAPITRE III. fà^J
<x l'égard des édits de religion , fut ferme et immuable ,
a et qu'il préférât de perdre mille fois la vie plutôt
« que d'y changer une seule lettre , il s'était cepen-
a dant laissé persuader par les représentations du
<x comte d'Egmont, de ne point négliger l'essai de
a tous les moyens de douceur qui pourraient garantir
<x le peiiple de la contagion de l'hérésie , et le sauver,
« par conséquent, des punitions irrévocablement fixées
ce par les lois ; qu'ayant appris par les rapports du
a comte d'Egmont, qu'il fallait chercher la priaci-
ce pale cause des troubles religieux dans la corruption
ce des mœurs du clergé belge, l'ignorance du peuple
ce et l'éducation très-négligée de la jeunesse; il ordon-
cc nait, par les présentes, à son conseil d'établir une
ce commission particulière composée de trois évades
ce et de quelques habiles théologiens, qui auraieUft
ce à délibérer sur les moyens d'établir la réforme né-
a cessaire, afin que le scandale donné par le clergé,
ce ne fît plus chanceler le peuple dans sa foi, et
ce que l'ignorance ne le précipitât pas dans l'erreur^
ce qu'ayant de plus appris que les exécutions publi-
ée ques étaient une occasion. pour les hérétiques de
«faire parade d'un courage audacieux, et d'éblouir
«la populace par l'héroïsme de leur fermeté, la
ce commission devait proposer les moyens d'entov-
(c rer les exécutions de plus de mystère , et d'enle^
ce ver aux hérétiques condamnés les honneurs du
« martyre. »
339 SOULàVEHBlTT BKS PATSi-BAS.
Pour être certain que ce syoode partieuUw ne
d<ép«69eriût point les pouvoirs qui lui étaient confiés y
le roi désira expressément que l'évêque d'Ypres^
bonune sur lequel il pouvait compter, et le plus
sévère a^élat^ir de la religion catholique , fut mis au
ncnnbre des oommissaires, Les délibémtions devaient
être secrètes autant que possible , et avoir pour but
apparent la publication des décrets du concile de
Trente, Il prit vraisemblablement ces précautions pour
ne pas donner d'inquiétude à la cour de Rome pap
cette assemblée particulière , et pour ne point enoou-'
rager Tesprh de rébellion dans les provinces. Il re-
commanda à la gouvernante d'assistc^r aux séances
avec quelques conseillers fidèles , et de lui faire par-i
smw promptement un rapport par écrit de tout ce
qui s'y passerait. Il lui envoya quelque argent pour
ses besoins les plus pressans, lui donnant aussi l'es-'
péranoe de spn arrivée dans les Pays-Bas ; mais il la
prévint qu'elle ne pouvait avoir lieu avant la fin de
la guerre contre Lep Turcs , qui menaçaient alors l'île
de Malte. Le projet d'augmenter le conseil d'état, en
y réunîfssant le conseil privé et celui des finance ,
fîit entièrement passé sous silence ; seul^nent le duc
d'Arschot, oonnu pour un zélé royaliste, bxi pommé
mraibre du conseil d'état Yiglius reçut sa démission
de la présidence du conseil privé ; mais il fut forcé
d'en continuer encore les fonctions quatre ans en-
tiers , parce que sou successeur, Charles Ty ssenaque ,
k «
k k S.
k
1. "•
UVRE II 9 CHAPITAB UI. a 39
membre du conseil des Pays-Bas à Madrid, y fut
retenu pendant cet espace de temps (i).
(i) Hopper, RecucU des troidde^, t. U, part. ii, p. 44» 46, 6o. —
Strada, 1. 1, lib. iv, p. 187, 188. — Hopper, yita YigUi, t. I, part, i,
p. i^^p^'Sita» ad vitam Ypglîi, t, U p^n. z* p« ;97* — Bt^çptdius,
lib. II y p. io4i 106, 119.
34o SOULivCMElTT DES PAYS-BAS.
CHAPITRE IV.
Sévérité des édite de reiigioii. — Opposition générale de h natioii.
Le comte d'Egmont était à peine de retour, que
des édits plus sévères contre les hérétiques le suivi-
rent de près et démentirent les promesses favorables
qu'il avait apportées. La gouvernante reçut en même
temps une copie des décrets du concile de Trente, tels
qu'ils avaient été publiés en Espagne, et qu'ils devaient
l'être aussi dans les Pays-Bas , et les sentences de mort
de quelques anabaptistes et autres hérétiques, signées
par le roi. « Le comte , dit alors Guillaume-le-Taci-
€t turne , a été trompé par les artifices des Espagnols.
« Son amour-propre et sa vanité ont voilé sa péné-
«c tration ; il a sacrifié le bien général à ses intérêts
a particuliers. » La duplicité du cabinet de Madrid
était évidente. Cette indigne conduite révoltait les
meilleurs citoyens ; mais personne n'en fut plus sen-
siblement affecté que le comte d'Egmont , qui recon-
nut alors que, jouet de la ruse des Espagnols , il avait,
sans le savoir, compromis les intérêts de sa patrie; il
s'en plaignit hautement et avec amertume. « Cette
« apparente bonté, s'écriait-il , n'était donc qu'un arti-
UVHR II, CHAPITRE IV. a^l
ce fice- pour me livrer à la risée de mes concitoyens ,
« et pour me faire perdre Festime publique? Si le roi
« viole ainsi les promesses qu'il m'a faites en Espagne,
tf prenne la Flandre qui voudra. Je prouverai publi-
ce quement en me retirant des affaires , que je n'ai pris
« aucune part à cette félonie. » Le ministère espagnol
aurait en effet trouvé difficilement un moyen plus
certain de détruire le crédit d'un personnage aussi
important, qu'en le faisant passer, aux yeux de ses
concitoyens dopt il était adoré, pour un homme qui
avait été sa dupe (r). Pendant ce temps, la commis-
sion ecclésiastique avait adopté à l'unanimité et en-
voyé immédiatement au roi les résolutions suivantes :
« Le concile de Trente s'étant occupé d'avance et avec
ce tant de soin de l'instruction religieuse du peuple , de
a la réforme des mœurs du clergé et de l'éducation de
« la jeunesse , il suffit maintenant de faire exécuter
(c ses décrets le plus prompt^ment possible. » Il n'est pas
néèessaire de faire des changemens aux édits de l'em-
pereur Charles-Quint contre les hérétiques. On peut
cependant recommander secrètement aux tribunaux
ecclésiastiques de ne punir de mort que les hérétiques
obstinés et leurs ministres , d'établir même une diffé-
rence entre les sectes, et d'avoir égard à l'âge, au
rang , au sexe et au caractère des accusés. « S'il est
« vrai que les exécutions publiques exaltent davan-
(i) Strada, 1. 1, lib. iv, p. aoo. — Watsoli,t. I, p. a65.
I. 16
l4^ SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS.
ce tage le fiinatiMne, la punition des galère», moins
a noble, frappant moins les regards, et cependant
CK tout aussi sëTère, est peu&étre plus convenable pour
tt diminuer l'enthousiasme que le martyre fait naître
« dans la multitude. On peut punir d'amendes, d'exil ,
« et même de peines corporelles les délits d'inconse«-
•<c quence, de curiosité et de légèretë d'esprit (i). »
Pendant que le temps s'écoulait inutilement au un*
lieu de ce4^ délibérations , qui devaient être envoyées
à Madrid pour revenir ensuite à Bruxelles, les piti*
cédures contre les sectaires languissaient ou étaient
du moins continuées avec beaucoup de négligence.
Depuis l'expulûon de GranvdUe, l'anardûe qui ré*
gnait dans les trois conseils, et qui de là s'était répan-
due dans tous les tribunaux de province, idmte aux
sentimens de tolérance de la noblesse, avait relevé
le courage des hérétiques, et donné un libre cours à
l'ardeur du prosélytisme de leurs apàtres. Les inqui-
siteurs étaient tombés dans le mépris par l'abandon
du bras séculier, qui avait pris ostensiblema:it en plu*
sieurs endroits leurs victimes sous sa protection. Les
espérances que la partie catholique de la nation avait
conçues des décrets du toncile de Trente et de Ysask-
bassade du comte d'Egmont, paraissaient justifiées par
les nouvelles favorables que le cc»nte avait a[^ortées
d'Espagne, et que, daiis la sincérité de son ame, il
(i) Hopper, Recueil des troubles, t. II, part, ii, p. 4? — 5o. — Bur-
guodhis, Iib< it, f, <iô*~iia.
LIVRE n, CHAPITRE IV. ^43
s'était empnessé de publier. La nation ressentit d'au-
tant plus vivement le retour subit et sévère des pro-
cédures tnquisitoriales ) qu'elle en avait perdu plus
long-temps l'habitude. Ce fut dans ces circonstances ,
qu'arriva d'Espagne là réponse du roi (i) aux résolu-
tions des évéques et aux dernières demandes de la
gouvernante.
«t Quelle que soit l'interprétation, y était^il dit, que
it le comte d'Egmont ait donnée à des déclarations ver-
«( baies , le roi n'avait jamais pensé à faire le moindre
« changement aux lois pénales, que l'empereur son
a père avait établies dans ces provinces , il y avait plus
a de trente^cmq ans. Il ordonnait, en conséquence,
« que ces édits fussent exécutés dorénavant dans toutie
« leur teneur, que les inquisiteurs reçussent du bras
a séculier l'assistance la plus active, et que les décrets
« du concile de Trente eussent force de loi , et sans
<t restriction dans toutes les provinces des Pays-Bas.
« 11 approuvait entièrement les résolutions des évêques
(T et des théologiens, à l'exception de l'adoucissement
« qu'ili proposaient relativement à Tage, au sexe cft
t< au caractère des individus, parce qu'il était con-
a vaincu que ces édits ne manquaient pas de modéra-
<K tion. C'était à la tiédeur du 2è!e, à l'infidélité des
« juges , aue l'on devait attribuer les progrès que l'hé-
« résie avait faits jusqu'à ce moment. Ceux qui man-
(i) Du 2 2 octobre i565.
a44 SOlILàVBMENT DES PAYS-BàS.
(c queraientdësormais à leur devoir seraient dépouillés
« de leur emploi et remplacés par des juges plus in-
a tègres. L'inquisition devait suivre la route qui lui
ce était tracée , sans respect humain , sans crainte , sans
a passions et sans regarder ni en avant ni en arrière.
<x II approuverait tout ce qu'elle ferait ^ quelle que fût
« sa sévérité, pourvu qu'elle évitât le scandale (i).
Cette lettre du roi , à laquelle le parti d'Orange
attribua toutes les calamités qui accablèrent dans la
suite les Pays-Bas, occasioua les plus vifs débats
parmi les conseillers d'état, et les expressions qui leur
échappèrent dans les entretiens particuliers, soit par
hasard, soit à dessein, répandirent un efiroi général.
La terreur qu'inspirait l'inquisition d'Espagne parut
de nouveau , et son retour semblait annoncer le bou-
leversement total de la constitution. Déjà on croyait
voir construire de nouvelles prisons; on entendait
retentir les chaînes et les carcans; on dressait les
bûchers; c'était le sujet de tous les discours, et la
crainte ne pouvait les arrêter. Ainsi qu'à Rome jadis
on invoquait le patriotisme de Brutus, de même on
afficha aux maisons des nobles des placards dans les-
quels on les exhortait à sauver la liberté expirante.
On faisait paraître contre les nouveaux évêqiies des
(i) « Supplicii acerbitas benè vivendi disciplina est '. inquisitores
« praeter me intiieri neminem volo. Lacessant scelus securi. Satis est
« mihi j si scaudalum déclina verint. » (Burgundius , lib. n , p. 1 1 8. -^ De
Thou, Histoire universelle, t. V, p. an.— Strada, 1. 1, lib. iv, p. 200, aor.)
LIVRE II 9 CHAPITRE IV. 1^5
satires mordantes; on les flétrissait du nom de bour^
reaux; on ridiculisait le clergé dans des pièces de
théâtre , et la calomnie n'épargnait pas plus le trône
quç le saint-siège (i).
La gouvernante, efirayée de ces bruits , convoqua
tous les conseillers d'état et les chevaliers de la Toison-
d'Or, pour régler, d'après leurs conseils, sa conduite
dans cette position difficile. Les avis fbrent partagés ,
et la discussion fut très-vive. Chacun, indécis entre la
crainte et le devoir, hésitait à proposer une résolution ,
lorsque le vieux Viglius se leva et surprit toute l'as-
semblée par son opinion. « Il ne faut pas, dit-il, son-
ct ger à rendre publique l'ordonnance avant d'avoir
« prévenu le roi de l'accueil que vraisemblablement
<c elle recevra. Il faut même recommander aux inqui-
<c siteurs de ne pas abuser de leur pouvoir et de ne
« point agir avec sévérité. » L'étonnement fut encore
bien plus grand lorsqu'on entendit le prince d'Orange
combattre cet avis. « La volonté du roi, dit-il, est
a exprimée d'une manière trop claire et trop précise ;
« elle est soutenue par trop de délibérations, pour
a qu'on puisse se hasarder à en retarder plus long-
ce temps l'exécution sans encourir le reproche de l'opi-
« niâtreté la plus coupable. »
ce Je prends sur moi ce reproche , s'écria Viglius ; je
« m'expose à la disgrâce du roi. Si , par ce moyen , nous
(i) Grotius, Hb. i, p. i8. — Burgundiiis, lib. ii, p. i^a. — Hopper,
Recueil des troubles, t. II, part, ii, p. 6i.
a46 SOULiVEMBMT DES PATS*BA.S.
a lui conservons le repos de ses Pays-Bas, notre oppo-
a sîtion nous méritera à la fin sa reconnaissance. »
Déjà la. gouvernante commençait à pencher vers cette
opinion , lorsque le prince d'Orange reprit avec viva-
cité : « Qu'ont produit les représentations réitérées
a que nous lui avons adressées , les lettres que nous
« lui avons écrites, l'ambassade que nous venons de
a lui envoyer? Qu'attendon^-nous encore? rien. Ses
a conseillers d'état attireront- ils sur eux toute sa
«( colkv, pour lui rendre à leurs risques et périls un
a service dont il ne leur saura jamais gré? » L'assem-
blée garde le silence; personne n'a le courage de se
ranger à cette opinion ou de la cotaibattre. Mais le
prince vient d'appeler à son aide la timiditë naturelle
de la duchessie, qui la fait hésiter dans son choix. Les
suites de sa' malheureuse soumission aux ordres du roi
frappent tous les yeux; mais en supposant même
qu'elle fût asseï; heureuse pour prévenir ces funestes
résultats par une sage désobéissance , comment prou-
verait-elle qu'elle les avait eus réellement à craindre?
De deux conseils elle choisit donc le pire ; quoi qu'il
arrive , l'ordonnance royale sera publiée. Les factieux
triomphèrent ainsi , et le seul véritable ami du çou-
vernement , celui qui , pour servir son roi, avait le cou-
rage de lui déplaire , ne fut point écouté (i). Cette
séance mit fin au repos de la gouvernante; c'est de ce
(t) Burguudius, lib. ii, p. ia3 , 124. — Meteren, p. Sg. — Hoppcr,
vita Viglii, t. I, part, x , p. 45.
LIVRE II y CHAPITRE IV. ^4?
jour que les Belges comptent tous les orages qui dé-
vastèreat sans interruption leur patrie* Xx)rsque les
conseillers se séparèrent , le prince d'Orange dit à *
celui qui était le plus près de lui : ix Nous verroqfi
bientôt une sanglante tragédie (i)- »
(() Visuro» iH»s hreyi 9grc^« tr«($œdi« iniUiiii|.'*^jSapper , 1. 1 , p«rt. i ,
p. 45.
Les historiens du parti espagnol n'oqt pas manqué de faire tourner
an désavantage de Cuillaume la oonduite qu*il tint dans cette séance,
et 46 iriomplier dâ cette pMove de la dâloyàulé de son caraotère. « Le
« prince, disei|t-i]s, qui jua({u'lci s'e^ ^P^é aux newre^ de la «oar
« pai* ses paroles et par ses actions, tant qu'on pouvait craindre avec
« quelque fondement qu'elles ne réussissent, les approuva, pour la pre-
« mîère fois, au mMaent oà une serupuleuse ekéeution des ordres du roi
« iUMVfât vrawfrnMihiet»eptf à ce iBuvampit, Pour cûnvaâicre Philippe
« qu'il a mal fait de mépriser ses avertissemens , il risque le bonheur de
« sa patrie pour laquelle seule il semblait jusqu'alors avoir combattu.
«< Toute sa conduite antérieure prouve qu^il avait regardé Texécution
« des édits comme un malheur, et cependant il devient tout à coup
« infidète à ta pi»pre convktiflD et suit ua plaa opposé, qtioiqtte tous
• tel wotifi q«i lui avaLsiit prescrit le premier subsbtasuent encore du
f* côté de la nation. U est donc éiâdent, coiKtîiiueiit ses advenaires, que
« te bîfl»«tm diu peuple a «u moins de «poov<^ sur lui que sa haine
f eMiIra «on roi; pour 3a nAiifiûre, il hii kaporte peu de sacrifier sa
Mais fifll^il )FFM qu'il sacrifiât la nation en appujant ces édits P ou ,
pour |Nrier plus «lairement, en provoqne^-U Texéeuticm en insistimt
pour leur publieaticn P Nfi dak-oa pas au contraire présumer avec t>eau«
oiup. plus de vraisemblance quHl. n'en put prévenir les effets que par
tiatte publication ? La aation était en fermentation, et, suivant toutes
iet «ppBiraees, les partis échanfEés devaient y opposer «ne résistance
4|Mi loraertÂt je woaarcpie à céder. VigUus ne le cratgnait41 pas hii-
même? « Mes concitoyens ont, dans ce moment , se dit le prince d'Orange,
248 soulèyeheut des pats*bas.
Le conseil d'état adressa en conséquence un édît à
tous les gouverneurs des provinces , dans lequel il
leur était ordonné de faire exécuter à la rigueur les
ordonnances de l'empereur Charles-Quint , ainsi que
celles qui avaient été publiées contre les hérétiques
sous le présent règne, les décrets du concile de Trente
et ceux du dernier synode épiscopal , de prêter assis-
tance à l'inquisition y et d'y faire concourir avec une
égale vigueur les autorités qui leur étaient subordon-
nées. A cette fin , chaque stathouder devait choisir,
parmi les membres du conseil privé , un homme ha-
bile qui parcourrait les provinces en les observant
avec soin, y ferait de sévères perquisitions sur ia
manière dont les magistrats subalternes exécutaient
les ordonnances, et qui en enverrait tous les trois
mois un rapport détaillé à Bruxelles. On adressa aux
a rélan nécessaire pour lutter avec suecès contre la tyfjaimie. St je
« laisse échapper cette. oocasioD, le gouvernement trouvera moyen d'ob-
« tenir par des négociations secrètes et des intrigues, ce qui ne lui
« réussirait pas à force ouverte. Il -suivra le même plan, mais avec
« plus de circonspection et de ménagemens; il n'y a donc que l'excès
« du mal qui puisse porter les Pays-Bas à revenir vers un but commun
« et les entraîner à une démarche hardie. » Il est donc évident que le
prince ne change de langage qu'à Tégard du roi; mais que sa conduite,
par rapport au peuple, est trèsHX)nséquente avec celle qu'il avait suivie
précédenunent. Quels devoirs peut>il avoir à remplir envers le roi qui
soient différens de ceux qu'il a contractés envers ia république ? Doit-il
empêcher une violence au moment même où elle punira son auteur?
Agit-il bien en faveur de sa patrie en épargnant à son oppresseur une
précipitation qui peut seule la sauver de son inévitable destinée ?
LIV]l£ II y CHAPITAE lY. là^Q
archevêques et aux évêques une a>pie des. décrets du
concile de Trente, d'après l'original espagnol , en ajou-
tant que , dans le cas oii ils auraient besoin de rëdih-
mer le secours du bras séculier, les stathoudcrs de leurs
diocèses avaient ordre de leur fournir des troupes sur
leur réquisition , à moins qu'ils ne préférassent en de-
mander à la gouvernante elle-même. Aucun privilège
n'avait de valeur contre ces décrets. Le roi voulait et
ordonnait que leur exécution n'enlevât aux tribunaux
particuliers des villes et des provinces aucune de leurs
attributions (j). Ces ordres, qui furent lus publique-
ment par les hérauts dans chaque ville, produisirent sur
le peuple un effet qui justifia complètement les craintes
du président Yiglius et les espérances du prince
d'Orange. Presque tous les stathouders refusèrent de
les exécuter, et menacèi*ent de donner leur démission
si on persistait à exiger leur obéissance. « L'ordoai-
« nance, répondire^t-ils, est fondée sur un dénombre-
«c ment très - fautif des sectaires (2). La justice^ s'ef-
a fraie devant le nombre immense des victimes qui
(i) Strada, 1. 1, lib. iv, p. aoi. — Hopper, Recueil des troubles, t. II »
part, n, p. 53, 54. — Burgundius, lib. ii, p. ii5. — Meteren, p. 39,
au recto et au 'verso, — Grotius, lib. i, p. 18.
Schiller n'est-il pas ici en contradiction avec lui-même.'
(a) Le nombre des hérétiques est rapporté d^une manière fort différente
par les deux partis, suivant que les passions de chacun le forçaient à
le diminuer on à l'augmenter; souvent le même parti se contredisait quand
son intérêt était changé. S'agissait-il de nouveaux préparatifs d'oppression »
de l'installation de tribunaux de l'inquisition; le nombre des prole^us
^$0 SOULÉVEMBHT DES PATS^-BaS.
« s'augmente joumeUemefit. L'idée seule de faire
« périr dans les flammes <nnquanle k soixante mille
« citoyens révdte leur humanité. » On vit aussi le bas-
elergé se déclarer avec véhémence contre les d^rets
du concile de Trente, qui attaquaient si violemment
sob ignorance et sa ocHcriqption , et qui te menaçaient
en outre d'une réforme qui loi ^ftait odieuse, il sacrifia
en cette occasion a sop intérêt {larticulier l'intérêt de
l'Eglise, qui devait lui é^e {dus cher, combattit par
d'amères diatribes les décrets du concile , le concile
lui-même , et répandit dans tous les esprits les se-
mences de la rébellion. D'un autre côté, les clameurs
que les moines avaient autrefois élevées contre les nou-
veaux évêques retentirent de nouveau. L'archevêque
de Cambrai parvint enfin , après beaucoup d'opposi-
tion , k fiiire publier les décrets. Il en oo(ita encore
plus de peine à Malines et à Utrecht , où les arche-
vêques étaient brouillés avec leur clergé, qu'on aocu-
sait'de sacrifier l'Église plutôt que de se soumettre à
ré6>mier ses nKeui«(i).
La voix du Brabant s'élevait au-dessus de celles de
était immense. Était-il question aii contraire de condescendance pour eux ,
de règlemens favorables ; ils étaient si peu nombreux que ce n'était pas
la pône d%tabKr une disposition nouvelle pour tin si petit nombre de
médmntes gens. (Hopper, Recueil des trotibles, t. II , part. v\, p. 6a.)
(i) Hopper, Kecueil des troubles , t. Il , part, n , p. 55 — 6». — Strada,
1. 1, Kb. V, p. ao3, ao4. -^ Bnrgundius, Kb. n, p. îi5, ti6. — Mc-
teren^p. 39, au verso.
LiVRK 11^ CHAPITRE IV. aSf
toutes Ids proYinces. Ces étals iavoquaient de nouveau
leur grand {uivilège j d'après lequel il a'ëtait pas per*»
.mis cb traduire un habitant devant un , tribunal
étranger. Ils parlaièkit hautement du aerment que le
roi avait prêté de respecter leurs statuts , et des con*-
diftions auxquelles ils lui avaient promis obéissance*
Louvain, Anvers ^ Bnucelles et Bois-le*Duc, protes*»
tèrént solenneUemânt contre ces infractions à leurs
droits 9 <Ean$ un raérnoire particulier qu'ils adressèrent
à la gouvernante (i). CeUa-ci, toujours incertaine,
toujours flottant entre les partis, trop faible pour
exéeuter les oi*dres du roi , et plus Êiible encore pour
luitlésobéir, convoque sans cesse le conseil, entend
discuter le pour et le contre, et finit toujours par
adopter ropînion la plus nuisible à ses intérêts.
D'abord 9 oa veut s'adresser de nouveau au monarque ;
pui3 ce moyen parait beaucoup trop lent. Le danger
est pressant, il faut céder au torrent, et modifier de
son autorité privée, selon les circonstances, l'ordon-
nance royale. La gouvernante &it enfin compulser les
annales du Brabant, espérant trouver, dans les instcuo
tions du premier inquisiteur que Cbarles-^uînt avait
établi dans cette province , une règle de conduite pour
le temps présent. Ces iustruction» ne ressemblent pas
à celles qu'on vient de donner; mais le roi s'est dé-
(i) Hopper , Kecueil des troubles , t. II, part. ii, p. 64. — Stradft, t. I,
lib. V , p. ao3 , 204.
25a SOULàVBMSHT DES PATS-BA.S.
daré contre toute innovation. Il est donc permis de
comparer les nouveaux édits avec ces anciennes ordon-
nances. Cet expédient ne satisfait pas, il est vrai, les
liantes espérances des états du Brabant , qui avaient
insisté sur l'entière suppression de l'inquisition ; mais
elle donne aux autres provinces le signal de protesta-
tions semblables et d'une opposition aussi courageuse.
Sans laisser à la gouvernante le temps de se décider,
elles s'afFranchissent de leur propre autorité de l'obéis-
sance qu'elles devaient à l'inquisition et de l'assistance
qu'elles étaient obligées de lui fournir. Les inquisi-
teurs y qui avaient été naguère invités par des ordres
exprès à remplir leur devoir avec plus de rigueur,
se voient tout à coup abandonnés par le bras séculier,
privés de toute considération et de tout soutien , et
n'obtiennent de la cour que de belles paroles pour toute
réponse à leurs plaintes. La gouvernante, en voulant
contenter tous les partis, les avait tous aliénés (i).
Tandis que ces clioses se passaient entre la cour,
les tribunaux et les états , un esprit général de révolte
se répandait parmi le peuple. On commençait à re-
chercher les droits des sujets et à examiner le pouvoir
du roi. a Les Belges , disait-on de toutes parts , et même
«t hautement, ne sont point assez simples pour ne pas
(i) Hopper» vita Viglii, 1. 1, part, i, p. 46. — Recueil des troubles
t. U , pwl. Il , p. 64 , 65. -^ Slrada , M , lib. v , p. ao3 , 204. — Bur
gundiiu.Ub. u, p. i5o— 154.
IJVRE II , CHAPITRE IV. ^53
ce conimitre les droits et les devoirs rëcipro^es des
ce sujets et du souverain, et pas assez faibles pour ne
« pouvoir repousser la force par la force s'il fallait en
Qc ^enir à ces extrémités. » On avait même affiché à
à Anvers, en plusieurs endroits, un placard dans
lequel on sommait le conseil de la ville de porter
plainte auprès de la chambre de justice de Spire
contre le roi d'Espagne , pour avoir violé son serment
et attenté aux libertés du pays ; parce que le Brabant ,
faisant partie du cercle de Bourgogne , était compris
dans les traités de paix de religion de Pàssau et
d'Augsbourg. Les calvinistes publièrent, à cette
époque, leur profession de foi, et déclarèrent, dans un
préambule qui était adressé au roi, que quc^u'ils
fussent au nombre de cent mille hommes , ils se com-
portaient néanmoins avec tranquillité, et suppor-
taient^ comme ses autres sujets, toutes les charges de
l'état ; a ce qui prouvait, ajoutaient-ils , qu'ils n'avaient
ff aucun projet de sédition. » On répandit ausçi dans
le public des pamphlets hardis et dangereux, où la
tyrannie espagnole était peinte avec les couleurs les
plus odieuses, et où l'on rappelait à la nation et ses
privilèges et sa force (i).
(i) La gouvemante déuonçtt au roi jusqu'à cinq mille de ces écslUa*.
(Strada, 1. 1, lib- v , p. 207.) On doit remarquer ici le râle important
que f imprimerie, et en général la publicité a joué dans les troubles dès
Pays-Bas. Par cet organe, une seule tête turbulente parlait à des milliers
d'individus. Dans le nombre des pamphlets composés en grande partie
a 54 SOtILiVEMENT DES PATS<-BAS.
Les ppépàràtifs militaires de PhiUppe II ccmtre la
Porte 9 et ceux qu'Eric duc de Bnmsmc &isaît alors
sur led frontières de l'état, et dont oo ignorait les
mddby GOBtribuaient à confirmer le soupçon général
que le gouvernement voulait employer la force armée
pour soutenir l'inquisition dans les Pays «^ Bas. Déjà
beaucoup des principaux négocians annonçaient haii^
tement le dessein d'abandonner leurs maisons et leurs
biens pour aller chercher, sous d'autres deux , la liberté
qu'on voulait leur ravir dans leur patrie^ D'autres
cherchaient un dief et laissaient échapper des indices
d'une opposition violente, et l'espérance de secours
étr^igers (i).
Il ne manquait plus à la gouvernante, pour être
entièrement dépourvue de conseil et de souùen , qtie
d'être abandonnée par le seul homme qui lui était alors
indispensable , quoiqu'il eut contribué à la précipiter
dans cette situation périlleuse. «Il était absolument im-
« possible, lui écrivit Guillaume d'Orange, d'exécuter
(c désormais les ordres du roi sans allumer une guerre
<t civile. Si on y persistait néanmoins, il se voyait
« forcé de prier Son Altesse de faire occuper sa place
avec toute la bassesse, la grossièreté et la brutalité qui étaient ie caractère
dJglkMtif de ta ^9pm <les écrits i»rot«»taii» de Fépo^e, il se tfoixrait
40iiqw|li i8 des «Évragtt 06 r^n dénudait d'ane ma;iiére lumiiieiiie la
Nbirlé d8 MnseieMe. (Note oMise ptr M. de Udët.)
(î) Kûffet , Recueil <le9 traubles , t. II, pan. 11, p. ^2. — Strada , 1. 1,
tib. ^, p. «09, ao8. — ^ Meteren , p. Sg , 40.
UVR£ II y CHAPITRE IV. a55
a par uo autre, qui seco&derait mkiix les mtenlions
a de Sa Majesté , et aurait pluâ d'isfliiience ^ue kn
« sur l'esprit de la n«tioB« Il espérait que le sale
« qu'il avait montré dans toute autre ooeasion pour
a le service de la couronne itiet|rait sa détnarohe
« aotuelle à l'abri de toute interprétation maligne;
« car au point où en étai^t les cfaosés^ il ne lui
<c restait plus d'autre choix ^e de désobéir au roi ou
« d'agir oontre les intérêts de sa patrie et contre les
(K siens mêmes. » Dès ce moment, Guillaume d'Ômtigè
n'assista plus au conseil d'état , et se rendit dans la
ville de Bréda, qui lui appartenait; là , dans un silence
observateur, mais qui n'était certainement pas inactif ,
il attendit le dénouement de ce grand événement
politique. I^e comte de Hoorn suivit son exemple (i).
Mais d'Ëgmont, toujours indécis entre la république
et le trône, toujours essayant vainement de réunir en
lui le bon citoyen avec le sujet obéissant; d'Egmont, à
qui la faveur du roi était indispensable, ne pouvait
se résoudre à abandonner le crédit dont il jouissait
alors à la cour de la gouvernante. Le départ du prince
d'Orange, à qui la nécessité autant que ses talens
éminens avaient donné sur la gouvernante toute l'in-
fluence qu'imposent ordinairement les génies supé-
rieurs sur les esprits bornés , avait laissé dans la
confiance de cette princesse un vide dont le comte
(i) Hopper, Recueil des troubles, t. II, part, u, p. 67.
a56 sonLivEMEifT des pats*bas.
d'Egmont s'empara exdusiTemeht, en vertu d'une
sympathie qui s'établit très^cilemeat entre la fai-
blesse timide et la faiblesse généreuse. G>mme elle
craignait autant de soulever le peuple par un abandon
exclusif dans les partisans de la couronne que de
déplaire au roi par des liaisons aussi intimes avec les
che& déclarés de la faction, elle ne pouvait trouver,
en ce moment , une personne plus digne de sa con-
fiance que le comte d'fgmont , qui était encore sur
la limite douteuse des deux partis.
> •
•%
LIVRE TROISIEME.
CHAPITRE I.
Conjuration de la noblesse.
Jusqu'à ce moment, le prince d'Oi*ange, les comtes
d'Egmont, de Horn et leurs amis paraissaient avoir
ëté guides autant par Tintérêt du roi que par Tamour
du bien public. Us désiraient sincèremeiit le main-
tien de la tranquillité générale , du moins leurs efforts
et leurs actions n'avaient été en opposition ni avec
l'un , ni avec l'autre. Il ne s'était encore rien passé
qui ne fût compatible avec leur fidélité envers le
prince, rien qui pût rendre leurs intentions sus-
*pectes, ou qui laissât apercevoir en eux un esprit
de révolte. Ce qu'ils avaient fai^, ils avaient dû le
faire par devoir comme membres d'un état libre ,
comme représentans et défenseurs de la nation,
comme conseillers du roi, et enfin comme des hommes
de probité et d'honneur. Les armes avec lesquelles
ils avaient combattu les usurpations de la couronne
avaient été des représentations, des prières, des
I. 17
a 58 SOUL^VEBfENT DES PATS^BilS.
plaintes respectueuses; jamais ils ne s'étaient laissé
entraîner par le zèle le plus légitime pour leur cause,
jusqu'à méconnaître la sagesse et la modération , qui
sont si souvent violées par l'esprit de parti ; mais tous
les nobles des Pays-Bas n'écoutèrent pas cette voix
de la raison y et ne se tinrent pas avec persévérance
dans les bornes de la prudence.
Tandis que l'on discutait dans le conseil d'état l'im-
portante question de savoir si la nation serait ou ne se-
rait pas malheureuse^ tandis que ses représentans fai-
saient valoir pour sa défense tous les raisonnemens que
leur fournissaient la justice et la raison; que la bour-
geoisie et le peuple exhalaient leur mécontentement éa
vaines plaintes , en menaces et en malédictioas , on vit
tout à coup paraître sur la scène une classe de gens
qui semblait, entre toutes les autres , avoir été moins
provoquée à se mêler de ces dicussions ^ et à laquelle
on avait fait peu d'attention. On n'a point oublié cette
partie de la noblesse dont Philippe , à son avènement
au troL avait n^ligé de récompenser les services
et de secourir les besoins; la plupart de ces nobles
avaient sollicité de l'emploi par un motif bien plus
pressant que celui de l'honneur seul ; ils avaient ^ par
d#s causes dont nous avons fait mention plus haut ,
contracté des dettes énormes que toute leur fortune ne
leur laissait plus l'espoir d'acquitter» En les oubliant
daos la distribution des places^ le monarque avait
blessé leur orgneii^ et, ce qui était pis encore, il
LIVRE III, CHAPITRE I. sSg
leur avait enlevé tout moyen de subsistance. Il avait
fait de ces hommes ruinés autant de surveillans oisife,
de juges impitoyables de ses actions, d'annotateurs
malicieux de ses fautes , et de partisans d'innovations.
Leur fierté ne les ayant pas quittés en même temps
que leur fortune, ils trafiquaient alors forcément de
leur noblesse et de l'importance républicaine de leurs
noms , capital qu'il ne leur avait pas été possible
d'aliéner; ils mettaient en circulation une monnaie
qui ne pouvait avoir de valeur que dans de pareilles
circonstances, c'est-à-direleur protection. Guidés par
une conviction intime de leur importance, ils se
considéraient comme une puissance intermédiaire
entre le souverain et les sujets , et se croyaient appelés
à volet au secours de la république en danger, qui
les attendait impatiemment comme sa dernière res-
source. Cette idée n'était ridicule qu'autant que leur
vanité y prenait part , car les avantages qu'ils savaient
en retirer avaient en effet de la réalité. Les négo-
cians de la nouvelle secte, entre les mains desquels
se trouvait une grande partie des richesses des
Pays-Bas, et qui ne croyaient pas pouvoir acheter
trop cher le libre exercice de lèltr religion , ne tar-
dèrent point à tirer le seul parti possible de cette
classe ie citoyens qui s'offraient au premier enché-
risseur, et qu'aucun parti n'avait encore pris àjsa,
solde. Ces mêmes nobles que, dans un autre temps
peut-être, ils auraient dédaignés avec l'orgueil que
!26o SOULà:VEMENT DES PATS-BAS.
leur inspirait leur opulence , pouvaient en ce moment
leur rendre des services très*importans par leur
nombre, leur courage, leur crédit auprès de la mul-
titude , leur haine contre le gouvernement, leur dé-
sespoir, et même par leur orgueilleuse pauvreté. Ils
s'appliquèrent par ce motif à se les attacher étroite-
ment , à nourrir soigneusement leurs sentimens sédi-
tieux , à les maintenir dans cette haute opinion qu^ils
avaient d'eux-mêmes, et, ce qui était plus important
pour eux, à acheter leur misère par des secours d'argent
offerts à propos et par des promesses brillantes (i).
Il y avait très-peu de ces nobles qui ne possédassent
quelque influence par eux-mêmes ou par leurs al-
liances avec les grandes familles du pays , et si l'on
parvenait à les réunir , ils pouvaient élever une voix
formidable contre la couronne. Beaucoup d'entre eux
faisaient partie de la nouvelle secte, ou la favorisaient
en secret ; mais ceux mêmes qui étaient zélés catho-
liques avaient assez de motifs politiques ou parti-
culiers pour se déclarer contre les décrets du concile
de Trente et contre l'inquisition. Enfin tous étaient
déjà assez excités par leur seule vanité pour ne pas
laisser échapper cette occasion unique de jouer un
rôle dans l'état.
Si l'on pouvait se promettre un résultat irnoortant
de la réunion de ces hommes en masse , il eût été
(i) Strada» t. I, lib. ii, p. ga, 93.
LIVRE III, CHAPITltE I. 26 1
frivole et ridicule de fonder quelque espérance sur
chacun d'eux pris individuellement; mais il n'était pas
très-difficile d'opérer cette réunion , et il fallait pour
cela des circonstances extraordinaires , qui heureuse-
ment se présentèrent. Les noces du seigneur de
Montigny, l'un des grands des Pays-Bas, et celles du
prince Alexandre de Parme, qui furent célébrées
vers ce temps à Bruxelles, y attirèrent une grande
partie de la noblesse. A cette occasion , des paréns se
retrouvèrent , de nouvelles amitiés se formèrent , les
anciennes se renouvelèrent. Le malheur général de
la patrie fut le sujet de tous les entretiens ; le vin et
la gaieté favorisèrent la confiance. On laissa tomber
quelques mots de confédération et d'une alliance avec
des puissances étrangères. Ces f éunions accidentelles
en amenèrent d'autres^ qui furent concertées ; de
conversations vagues et publiques , ou en vint bientôt
à dès entretiens secrets. Sur ces entrefaites, deux
seigneurs allemands, les comtes de HoUe et de
Schwarzemberg , s'arrêtèrent quelque temps dans
les Pays-Bas; ils ne manquèrent pas de faire espérer
le secours de quelques princes voisins (i). Déjà le
comte Louis de Nassau , frère du prince d'Orange,
avait traité personnellement des affaires semblables
dans plusieurs cours d'Allemagne (2) ; quelques-uns
(i) Burgundhis, lib. n,p. i5p.-^Hopper, Recueil des troubles, t. II,
part. II , p. 67, 68.
(a) Ce n'était pas sans motif que le prince d'Orange avait disparu subi-
a6a soulAyembht des fatà-bas.
prétendirent même avoir vu, à cette époque, des
envoyés secrets de ramiral de Coligny dans les Pays-
Bas; mais ce C&it est encore douteux.
Aucune époque ne pouvait être plus favorable à
un changement politique que le moment actuel : une
femme au timon des affaires, les stathouders secon-
dant avec répugnance les projets du monarque et
disposés à l'indulgence , l'absence de pluûeurs con-
seillers d'état, les provinces dégarnies de troupes,
le petit nombre de soldats qui s'y trouvaient , mécon-
tens de ce qu'on ne payait pas leur solde arriérée , ces
soldats trop souvent trompés par de Ssiusses promesses
pour se laisser abuser par de nouvelles, commandés
par des otHciers qui méprisaient cordialement l'in*
quisition, et auraient rougi de tirer l'épée pour elle,
le trésor sans argent pour faire promptement de nou-
velles levées ou pour recruter des troupes étrangères ,
la cour de Bruxelles, ainsi que les trois conseils,
divisée par des discordes intérieures, et corrompue
par l'immoralité; la gouvernante sans pouvoir, le
roi éloigné, ses partisans peu nombreux, incertains,
découragés, la faction puissante, les deux tiers de la
population reventes contre l'église romaine , et avides
tonent de Bruxelles pour assister, à Francfort-sur- le-Mein, a Félectioa du
roi des Romains. La réimioii d'un aussi grand nombre de princes aHemands
devait principalement favoriser cette négociation. (Strada, t I, lib. m,
p. 149O
LlVltf III j CHAPITRE I. ^63
de changemens : telle était la triste position du gou-
Ycrnement, position d'autant plus malheureuse que
ses ennemis la connaissaient parfaitement (i).
Il manquait encore un chef et quelques noms
imposans pour diriger tant de volontés différentes
vers un même but, et donner quelque poids à leurs
premières tentatives. Ces moyens de succès se ren*
contrèrent dans le comte Louis de Nassau et dans
Henri de Bréderode; tous les deux, issus de la no-
blesse la plus illustre du pays, se placèrent volontai-
rement à la tête de l'insurrection.
Louis de Nassau, frère du prince d'Orange, réu-
nissait beaucoup de qualités brillantes qui le rendaient
digne de figurer sur un théâtre au^i élevé. Les écoles
de Genève, où il avait étudié, lui avaient inspiré une
aversion profonde contre la religion catholique et
l'amour de la réformation , et depuis son retour dans
sa patrie, il s'était empressé de recruter des partisans
à ses principes. Les idées républicaines qu'il avait
puisées dans cette école entretenaient en lui , contre
tout ce qui était espagnol, une haine ardente qui
anima toutes ses actions et ne l'abandonna qu'avec
la vie. Le papisme et le gouvernement espagnol ne
présentaient à son imagination qu'un seul objet;
tous les deux lui inspiraient la même horreur. Autant
les inclinations et les répugnances des deux frères
(i) GroliiiSy lib. i, p. i^. — Burgundiiis, lib, ii, p. i54.
!k64 SOULivSMElfT DES PATS-BA5.
avaient de confcHiiiité, autant les moyens par lesquels
tous les deux cherdiaient à les satisfaire étaient dif-
férens. Le tempérament du plus jeune ne lui per-
mettait pas de suivre les chemins détournés par
lesquels l'aîné s'avançait vers son but. Celui-ci mar-
chait à l'accomplissement de ses desseins d'une ma-
nière lente, mais certaine , et avec un calme que rien
ne pouvait altérer; une souplesse prudente lui sou-
mettait les événemens ; l'autre brusquait quelquefois
la fortune par une impétuosité audacieuse qui ren-
versait tous les obstacles, mais qui plus souvent
encore le conduisait à sa perte. Guillaume fut un
général, Louis rien de plus qu'un aventurier. On
pouvait compter sur la constance et la fermeté du
dernier ; mais il aurait fallu que ces qualités fussent
dirigées par une tête plus sage que la sienne. Il ne
manqua jamais à sa parole ; ses liaisons résistaient à
toutes les vicissitudes du sort, parce qu'elles avaient
été formées par la force des choses, et parce que le
malheur rend les liens plus durables qu'une insou-
ciante prospérité. 11 aimait son frère comme la cause
pour laquelle il donna sa vie.
Henri de Bréderode, seigneur de Vianen et bour-
grave (i) d'Utrecht^ descendait des anciens comtes
(i) Synonyme de vicomte. Bréderode descendait légitimement d'un fils
d^Amoul, firère piitné de Thierry (on Théodoric rv) , comte de Hol-
lande. (iVbfe tfu traducteur, )
LIVKE 111 9 CHAPITRK 1. a65
de Hollande, qui gouvernèrent œtte province comme
princes souverains. Un titre aussi respectable le ren-
dait cher au peuple, qui avait conservé le souvenir
de ses anciens maîtres , et qui les respectait d'autant
plus qu'il avait perdu au changement. Cet éclat héré-
ditaire convenait parfaitement à l'orgueil d'un homme
qui parlait sans cesse de la gloire de ses ancêtres , et
qui se complaisait à se rappeler son antique splendeur
parce que les regards qu'il jetait sur sa situation
présente étaient peu consolans. Exclu. de toutes les
dignités et de toutes les places auxquelles la haute opi-
nion qu'il avait de lui-même et la noblesse de son ex-
traction paraissaient lui donner des droits fondés ( i ),
il haïssait le gouvernement, et il se permettait d'at-
taquer ses mesures par des déclamations hardies.
Cette audace lui attira la faveur du peuple ; il favo-
risait aussi en secret la religion protestante , non par
conviction intime, mais parce que c'était une déser»
tion du parti du roi. Il avait plus de loquacité que
d'éloquence, plus de témérité que de véritable cou-
rage; il s'exposait au danger plutôt parce qu'il n'y
croyait pas que parce qu'il savait s'élever au-dessus.
Louis de Nassau s'enthousiasmait pour la cause qu'il
défendait , firéderode pour la gloire de l'avoir défen-
due. Le premier se contentait d'agir pour son parti ,
(i) Go ne lui avait confié que le commandement d'un escadron êe
cavalerie légère. ( Note du traducteur,)
tl66 SOULÈVBMCirT DES PkY^BkS.
le second en voulait être le chef. Nul autre que celui-
ci n'était pluB propre à commencer une insurrection ;
mais il était moins que personne en état d'en dirigo*
ensuite les mouvemens. Quelque méprisables que
fussent en effet ses menaces , elles pouvaient néaiH
moins acquérir une grande force, et devenir re-
doutables par l'opinion qui pouvait s'accréditer dans
la multitude , qu'il avait des droits à la couronne. Ses
prétentions sur les possessions de ses ancêtres ne
consistaient qu'en un vain nom; mais ce nom suC*
fisait aux knécontens. Une brochure qui fiit répandue
à cette époque désignait publiquement Bréderode
comme l'héritier de la Hollande, et au bas d'une
gravure où il était représenté on lisait cette orgueil-
leuse inscription :
Sum Brederodus ego, Batav» non infima gentis
Glorii, viitatem non umoa pagina daiidjt (i).
Ce fut vers le milieu du mois de novembre 1 565, dans
la maison d'un certain Van-Hammes (a) , roi d'armes
de la Toison*d'Or, que la confédération fut organisée.
Outre le comte Louis de Nassau et Bréderode , beau-
coup d'autres membres de la haute noblesse y accé-
dèrent. Le jeune comte Charles de M ansfeld , fils de
celui que nous avons trouvé dans les rangs des plus^
(i) Grotîus, lib. i , p. ao. — Burgundius, lib. m , p. 35i , 35a.
(a) Zélé calviniste et Tun des plus ardens partisans de la confédération ;
il se vantait d'avoir persuadé à plus de deux, mille gentilshommes d*ea
faire partie. (3trada, t. ï, lib. v, p. aog.)
LIVRE Ul y CHAPITRE I. 367
zélés royalistes, les ccNoiteiFiorent de Pallant| comte de
Culeitibourgh , de Bergh et de Baltembourg , Jean de
Marnix^ seigaeur de Toulouse, Philippe de Marnix,
seigneur de Sainte^ Aldegonde , les seigneurs d' Argen-
teau y de Giberci j de Gistelles , d'Olhain , et un grand
nombre d'autres* Six hommes (i) décidèrent en cette
occasion du sort de leur patrie ^ comme jadis les
confédérés duRuti avaient décidé de la liberté helvé-
tique ; ils ^Humèrent le flambeau d'une guerre de qua-
rante ans , €t ils posèrent les fondemens d'une liberté
dont ils ne devaient jamais jouir eux-mâmes. Philippe
de Mamix fut le premier à inscrire sop nom au bas
de la formule de serment dont la teneur suit^ et où
est développé le but entier de la confédération.
« Estant choae certaine, pour ce que nous en
« sonmies deuëment informez qu'il y a des hommes
ce malins, lesquels sous prétexte de grand zèle qu'ils
« feigneut avoir de la conseruation et accroissement
« dé la foy catholique et union des peuples, ne pro*
« curent rien , que de satisfaire à leur insatiable aua-
» rice , ambition et intoUérable arrogance : de manière
« que par leurs paroles miellées et fausses informa-
c( tiens , ils ont tellement disposé le roy nostre prince ,
«c que de vouloir contre le serment laict à Dieu, et à
(i) Burgundius , lib. 11, p. i55, i56. — Strada eu nomme neuf, t. I ,
lib. V, p. ao8. — Histoire générale des Provinces-Unies, t. V, liv. xiii ,
p. 95. On en porte le nombre à onze.
^
a68 SOUL^VEHENT 0ES PATS-BAS.
tf ses fidèles subjets de la Batse-Allemagney sans auoir
«( égard aux prières qu'ils lui on faict, afin de Vea
« diuertir, d'introduire auec violence et par force en
« ces pays, TintoUérable joug de la très-sévère inquisi-
<c tion , qui répugne à l'usage de toutes les lois divines
« et humaines : et que l'on cognoist assez que cela
« tournerait en une extrême ruine de tous les Pays-
a Bas j puisque telle inquisition ostant l'authorité aux
<x magistrats , réduit toute la jurisdiction en la main
« des inquisiteurs , de manière que par ce moyen les
« pauvres Belges deuenus serfs, pour ce^e cause,
« auraient continuellement à craindre que quelque
« Espagnol ou autre personne qui vouleust leur nuire,
<c les portast au manifeste danger de leurs vies et de
« leurs moyens : estant aisé à chacun par le moyen
« de cette inquisition d'accabler leurs ennemis , tant
m puissent-ils estre de bonne et honneste vie , pour les
a faire mettre non-seulement en prison , mais aussi les
a condamner à mort, auec confiscation de tous leurs
ce biens. Pour ceste cause, nous soussignés, après auoir
« bien considéré toutes ces choses , nous avons juge
(c et jugeons estre raisonnable de nous efforcer, par
a remèdes propres et convenables , à éviter ce mal ,
a afin que nous ne soyons comme exposez en proye
« de ceux qui , sous prétexte de religios et d'inqui-
« sition, se veulent enrichir à nos dépens, et pro-
« diguer nostre sang et nos vies. Pour cette cause
ce délibérant un si bon œuvre et nous resserrant en
LIVRE III, CHAPITRE I. 269
« une ferme et stable ligue et union , nous obligeons
c< et promettons par serment solemnel , d'empescher
« avec tout^ nos forces la dicte inquisition y en quel-
le que manière que ce soit , ou publiquement , ou
ce secrettementy pu sous autre couleur, prétexte et
ce nom d'inquisition, de visite, d'édict ou de com-
c mandement,, elle ne soit soutenue et receùe: ains
« aous em^Joyerons toutes nos forces à faire qu'elle
« soit du toutannullée, sappée, extirpée et desracinée
« comme la source et origine de toute confusion et
« injustice. Nous protestons, ce néantmoins et pro-
« mettons à Dieu et aux homipes , de bonne foi et CQn-
<c. sdeiice , que par cette union , nous ne ferons aucune
«c chose qui tende aucunement au mespris de Dieu ,
« ny à la diminution de l'authorité et dignité du roi
oc ou de ses édicts et ordonnances : ains au contraire,
• nostre intuition est de conseruer toute sa bonne
« volonté et police, et de défendre sa dignité en résis-
<c tant de tout nostre pouvoir à toute sédition et
« tumulte populaires.
«Pour ceste cause, nous auons promis et juré
<r ceste union , et promettons et jurons que nous la
er garderons inviolablement tant que nous vivrons,
« et prenons Dieu à tesmoin que jamais nous n'y con-
ff treviendrons en quelque sorte que ce soit. Et, a^n
<c que ceste nostre union soit à tousjours plus stable
(c et plus ferme, nous promettons tous soubsignés,
« la foy, aiée et faveur l'un à l'autre, de manière
U70 SOULÈVrMffUt IMRS PAYS-BAS.
ce qu'aucuns de nostre union ne soit intéressé en sa
a personne et biens , à cause de laditte inquisition
a et des ëdicts qui en dépendent : moins pour le
« regard de peste nostre union et fraternité , et ad-
(c uenant qu'aucuns des nostres ainsi unis soit tra^
« vaille et persécuté pour ce subject, nous jurons et
« en appelons Dieu à témoin que nous lui donne*
« rons secours et l'assisterons de nos vies et de nos
ff ni<^enSy sans rien espargner. Geste nostre union
« ne tient rien du rebelle , veû que son origine n'est
tt autre c^ose qu'un zèle et sainct désir de cons^fver
tf la gloire de Dieu , la majesté du roy y le repos et
ff la tranquillité publique , et défendre nos vies et nos
« biens, nos femmes et nos en&ns, à quoi Dieu et la
« nature nous d>ljge ; nous voulons aussi et promet-
« tons l'un à l'autre , qu'en ces choses et semblables ,
cr chacun soit tenu se conformer à la volonté et aa
« conseil de tous les confédérés , ou de la phia grande
« partie : au moiiks de ceux qui seront députez à tela,
« afin que par ce moyen , ceste nostre union demeure
ce perpétuellem4(nt unie et plus ferme ; et ce qui y
« sera délibéré et fait , d^neure plus valable par le
« commun consentement. £n tesmoignage et confir*
ce matiOQ de ceste nostre union et alliance ^ nous in-
«c voquons le très^inct nom de Dieu vivant, créateur
«t du ciel et de la terre , comme juge et scrutateur des
« cœurs, des consciences et des pensées, et comme
a celui qui cognoist bien la pureté de vHm^ intentions*
LITRE Illy CHAPITRE I. ^'Jl
a Nous le prions donc très*huinbleinait , nous assister
« de la grâce du Sainct Esprit , afin que toutes nos
a pensées et œuvres ayent bcm et heureux suocez. A
« lliopneur de son très-sainct nom mesme , paix et
a tranquillité publique et salut de nos âmes (i). »
Ce compromis Ait aussitôt traduit en plusieurs
langues et répandu dans toutes les provinces. Chacun
des confédérés rassembla ce qu'il avait d'amis, de
parent, de partisans et de vassaux, pour donner
promptement à la confédération l'apparence d'une
masse imposable» On donna de grands festins qui
durèrent des journées litières, tentation irrésistible
pour une classe d'hommes sensuels chez lesquels la
misère la plus profonde n'avait pu étouffer le gùùt
des plaisirs de la table. Chacun y était le bien-venu ;
et quiconque y assistait était capté par les assurances
les plus prévalantes d'amitié , échauffé par le vin ,
entraîné par l'exemple et subjugué par le feu d'une
sauvage éloquence. On obtint la signature de beau-
coup d'autres, en leur conduisant, pour ainsi dire,
la maia. Ceux qui étaient indécis furent blâmés; on
(i) Burgundius, lib. ii, p. i56 — iSg. — Strada, 1. 1, Hb. p. ao8.
lialgré toutes mes recherches , je n*tii pu trouver cette pièce importante
en français et en ender q» dans l'histoire générale de k guerre de Flandre,
divisée en deux parties par Gabriel Cba|ypuj8| secrétaire et interprète
du roi. Paris, Robert Fouet, i633, t. I, p. a4 et sS. H est d'autant
plus extraordinaire cpie les historiens ne l'aient pas recueillie qu'elle dut
être fort répandue à f époque oà elle parut. ( Trad. )
37» SOULiîVEaiElfT l)BS PATS-BAS.
menaça les gens timides; on étouffe la voix de ceux
qui gardaient leur fidëlifté au roi, plusieurs mêmes ne
savaient pas oe qu'ils avaient signé, et eurent honte
de s'en informer par la suite : l'esprit de vertige qui
était général ne permettait plus la possibilité du
choix ; quelques-uns y prirent parti par légèreté ; une
confraternité brillante attira les petits ; le grand
nombre donna du cœur aux plus timides. On alla
jusqu'à contredire la signature et les armes du prince
d'Orange, des comtes d'Ëgmont, de Horn, de Megen
et autres. Cet artifice valut à la confédération plu-
sieurs centaines de partisans. On chercha surtout à
attirer dans le parti les officiers de l'armée, pour s'as-
surer d'aussi puissans auxiliaires s'il fellait en venir
aux voies de fait. Cette tentative réussit auprès de
beaucoup d'entre eux, particulièrement des subal-
ternes , et le comte de Bréderode tira même l'épée
contre un enseigne qui voulait prendre le temps de
réfléchir. Des hommes de toutes les classes , de tous
les états signèrent cet acte ; la religion n'y fit aucune
différence; des prêtres catholiques même s'associèrent
à la confédération : tous n'agissaient pas par les mêmes
motifs , mais ils se servaient tous du même prétexte.
Les catholiques ne demandaient que l'abolition de
l'inquisition et l'adoucissement des édits ; les protes-
tans aspiraient à une liberté de conscience illimitée.
Quelques têtes plus hardies ne se proposaient rien
moins que le renversement total du gouvernement
LIVRE m, CHAPITRE I. ^'jZ
existant, et les plus nécessiteux fondaient de cou-
pables espérances sur le désordre général (i).
Deux festins d'adieux donnés dans ce temps
aux comtes de Schwarzemberg et de HoUe, l'un à
Breda et l'autre peu de temps après à Hoogstraeten,
amenèrent dans ces deux villes un grand nombre
de membres de la première noblesse, parmi lesquels
se trouvaient beaucoup de ceux qui avaient signé
le compromis. Le prince d'Orange, les comtes d'Eg-
mont, de Hom e% de Megen, assistèrent aussi à
ce repas, mais sans s'être concertés d'avance, et
même sans prendre part à la confédération , quoique
l'un des secrétaires du comte d'Egmont et quelques "
serviteurs des autres seigneurs y fussent entrés ouver-
tement. Pendant ces festins trois cents personnes se
déclarèrent pour le compromis , et après avoir décidé
qu'on irait présenter une requête à la gouvernante,
on mit en délibération si l'on s'y rendrait avec ou sans
armes. Le comte d'Egmont ne voulut d'aucune
manière prendre part à l'entreprise. Hoom et le
prince d'Orange furent choisis pour arbitres. Ils se
prononcèrent pour la modération et la soumis-
sion. On adopta leur avis , et l'on convint du jour
oïl l'on se réunirait à Bruxelles (2).
Le comte de Megen donna à la gouvernante le pre-
(i) Strada, 1 1, lib. ▼» p. 210, aii.-*-Burgi]ndiii9, lib. n, p. 159 — 161.
(a) BurgundiuSjlib. 11, p. i5o — 166.
I. 18
^74 SOULEVEMENT DES PATS-BAS.
mier avis de cette conjuration de la noblesse, a On a
« formé un complot, dit-il, trois cents gentilshommes en
« font partie; il s^agit de la religion ; ceux qui y ont pris
« part se sont engagés par un serment; ils comptent beau-
« coup sur des secours étrangers ; bientôt son altesse
ce en apprendra davantage. » Il ne voulut pas entrer
dans de plus longues explications, malgré les instances
pressantes que lui fit la gouvernante. Il déclara seule-
ment qu'un gentilhomme lui avait confié le tout sous le
sceau du secret , et qu'il lui avait juVé de ne pas le trahir;
dans le fait c'était moins cette délicatesse qui Tempe-
chait de s'expliquer plus clairement que son aversion
pour l'inquisition à laquelle il ne voulait pa&pl^ter son
appui. Bientôt après , le comte d'Egmont remit à ta
gouvernante une copie du compromis , en lui noi^mant
presque tous les conjurés. Le prince dY)range v de son
côté, lui écrivit qu'on enrôlait une armée, que qtiatre
cents officiers étaient déjà nommés, et qu'incessam-
ment vingt mille hommes paraîtraient sous les armes.
C'est ainsi qu'on exagérait à dessein les mauvaises
nouvelles et que chacun grossissait le danger (i).
Étourdie par la première nouvelle de ce complot,
et n'écoutant que sa ïrayeur^ elle convdque en toute
hâte les conseillers d'état qui se trouvaient alors à
Bruxelles, et invite en même temps, plar des lettres
(i) Hopper, Rectieil des troubles, t. Il, pari, ti," p. 69, 70. — Biir-
gundius,lib. n, p. 166, 167.
LIVRE III, CHAPITRE I. ^76
très-pressantes, le prince d'Orange et le comte de
Hoorn à venir reprendre dans le conseil d'ëtat les
places qu'ils avaient abandonnées. Avant leur arrivée ,
elle délibéra avec d'Egmoqt , de Megen et de Barlai-
mont , sur ce qu'il y avait à faire dans une circonstance
aussi critique. U s'agissait de savoir si l'on prendrait
à l'instant les armes, ou si, cédant à la nécessité, on
accéderait aux demandes des conjurés^ ou bien en-
core , si on les amuserait par des promesses et une
condescendance illusoire jusqu'à ce qu'on eût reçu
d'Espagne des instructions , et que l'on se fut procuré
de l'argent et des troupes. Pour adopter le premier
; parti , il fallait des ressources pécuniaires ; il était éga-
lement indispensable d'être certain de l'armée dont on
craignait déjà la défection. Le second parti ne serait ja-
mais approuvé. par le roi, et servirait plutôt à élever
qu'à abattre l'audace des confédérés, tandis qu'au
, contraire, une condescendance dirigée avec habileté,
et une amnistie prompte et sans restriction, étouf-
feraient peut-être la révolte encore au berceau. Cette
dernière opinion fut celle des comtes d'Ëgmont et de
Mègen; mais Barlaimont la combattit. « I^s bruits
« sont exagérés , dit ce dernier ; il est impossible qu'un
€( armement aussi considérable ait pu s'effectuer avec
<c autant de mystère et de promptitude. Une réunion
c( de quelques hommes turbulens excités par deux ou
« trois enthousiastes , voilà tout. La tranquillité re-
« naîtra lorsqu'on aura abattu quelques têtes. »
276 SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS.
La gouvernante se décida à attendre Topinion du
conseil d'état ; mais dans Fintervalle elle ne resta pas
inactive. Elle fit inspecter les fortifications des places
les plus importantes et réparer celles qui avaient souf-
fert. Elle donna Tordre à ses ambassadeurs dans les
cours étrangères de redoubler d'activité. Elle expédia
des courriers en Espagne. Elle s'efforça en même temps
de donner de la consistance au bruit de la prochaine
arrivée du roi^ et de faire paraître dans sa conduite
extérieure la fermeté y l'égalité de caractère qui attend
l'attaque et ne la redoute pas (i).
Le 27 mars i566, quatre mois après la signature
du compromis, tout le conseil d'état se rassembla à
Bruxelles. Le prince d'Orange , le duc d'Arschot , les
comtes d'Egmont, de Bergh, de Megen, d'Aremberg,
de Hoorn , de Hoogstraeten y de Barlaimont s'y trou-
vèrent avec les seigneurs de Montigny, dllachicourty
tous chevaliers de la Toison- d'Or , le président
Yigliusy le conseiller d'état Philibert de Bruxelles, et
les autres assesseurs du conseil privé (2). On y prit
connaissance de plusieurs lettres qui fournirent des
détails plus étendus sur le plan de la conjuration.
L'extrémité à laquelle était réduite la gouvernante
donna aux mécontensune importance dont i\è ne man-
quèrent pas de profiter. Ils exhalèrent leurs sentimens
(i) Strada, 1. 1, lib. v, p. ai2, ai 3. — Burgiindius, lib. 11 , p. 168, 169.
(a) Hopper, Recueil des troubles, t. II, part, ii, p. 71 , 7a. — Bur-
gundius, lib. II, p. 173.
LIVRE III, CHAPITRE I. 277
€X>inprimës depuis long-temps, et se permirent des
plaintes amères contre le gouvernement. «Il y a peu
« de temps , dit le prince d'Orange , que le roi a en-
oc voyé quarante mille florins dW à la reine d'Ecosse
a pour la soutenir dans ses entreprises contre l'Angle-
a terre, et il laisse ses Pays-Bas succomber sous le
a poids d'une dette énorme. Mais sans parler de l'em-
« ploi , si hors de saison , de ces subsides et de l'évé-
c< nement qui les avait fait tomber dans les mains
a d'Elisabeth ( i ) , pourquoi exciter contre nous la
a colère d'une reine dont il nous est si important
« de conserver l'amitié, et dont la haine nous est si
« redoutable ? »
Le prince ne put ensuite s'empêcher de faire allu-
sion à la secrète aversion que le roi avait conçue contre
la famille de Nassau et contre sa personne en particu-
lier. « Il est évident, ajouta-t-il, que Philippe est
« d'accord avec les ennemis héréditaires de ma maison
« pour se débarrasser de moi , de quelque manière que
<c ce soit, et qu'il en attend l'occasion avec impa-
(c tience. » A l'exemple du prince d'Orange , le comte
de Hoorn et plusieurs autres prirent la parole, et
rappelèrent avec passion leurs services et l'ingra-
titude du roi. La régente eut peine à calmer ce
tumulte et à ramener les esprits à l'objet véritable de
(t) Une tempête avait jeté dans un des ports d'ÀDgleteiTc k Taissean
qui portait cet argent.
278 SOULÈVEMENT DES PATS-BA.S.
la séance. Il s'agissait de décider si Ton accueillerait
ou non les confédérés dont on connaissait mainte-
nant Tintention , de présenter une supplique à la cour.
Le duc d'Arschot, les comtes d'Aremberg, de Megen
et de Barlaimont j se prononcèrent pour la négative.
ce Qu'est-il besoin y dit ce dernier^ de cinq cents
d hommes pour présenter seulement un petit écrit?
« Ce mélange d'humilité et d'audace ne prouve pas de
« bonnes intentions. Qu'ils nous envoie^ l'un des
c( plus distingués d'entre eux , sans pompe et sans
« orgueil y pour nous exposer leur d^nande. S'ils ne
« le veulent pas , il faut leur fermer les portes ; ou si
oc on veut les recevoir , qu'on les observe avec la plus
« grande sévérité, et que l'on punisse de mort la pre-
oc mière témérité dont un d'eux se rendra coupable. 1»
Le comte de Mansfeld, dont le fils Charles était au
nombre des conjurés j se déclara contre eux. Il avait
menacé son fils de le déshériter s'il ne se retirait pas
de la confédération. Les comtes d'Aremberg et de
Megèn n'étaient pas non plus d'avis de recevoir la re-
quête y mais le prince d'Orange , les comtes d'Egmont,
de Hoom j de Hoogstraeten et plusieurs autres mem-
bres, opinèrent avec force pour l'admission, a Les
c( confédérés, dirent -ils, leur étaient connus comme
« des hommes d'honneur et de probité. Un grand
oc nombre d'entre eux leur étaient attachés par les
« liens de l'amitié ou de la parenté, et ils se rendaient
« garans de leur conduite. Il était permis à chaque
LIVRE III, CHAPITRE f. 279
«c sujet de présenter une requête. On ne pouvait pas^
ce sans injustice , refuser à une assemblée aussi respec-
te table un droit dont jouissî^it le dernier citoyen de
« l'état. » U fut donc résolu d'admettre les confédérés,
puisque la majorité était de cet ayis , pourvu qu'îJU se
présentassent sans armes, et qu'iM se conduisissent
avçc décence* Les discussioqs de^ conseillers avaient
occupé la plus grande partie ^ temps, et Ton &it
forcé de remettre la suite de la délibération à une
seconde séance^ qui fut ûxée au lendemain ( i ).
Pour ne pas perdre, comme le jour précédent,,
l'objet principal de la délibération en plaiptes inutiles,
la gouvernante, cette fois-ci ^ s'empressa d'aller au
but. a Si qpus pouvions , d^^-ellç , apporter quelques
« remèdes aux maux présens par des disputes et par
« des plaintes , il n'aurait pas été nécessaire de vous
« assembler encore aujourd'hui , puisque hier on n'a
« fait autre chose que de se plaindre et que la plu-
ie part des conseillers n'ont parlé que de leurs intérêts
ce et de leurs raécont^ntemens particuliers; mais quel-
ce que fondées que soient les plaintes, elles perdent une
a par^e de leur j^stice quand elles se font hors de
« propos, au moins elles détournent l'attention des
« conseillers, et comme elles touchent l'esprit, et
« qu'elles lui font, pour ainsi dire, perdre sou im-
« partialité, elles l'empêchent souvent d'agir. Bréde-
(i)Slrada, l, I,lib. v, p. 212 — 21 5.
a8o SOULÈVEMENT DES PATS-BAS.
a rode me doit demander au nom de ses compagnons ,
« qu'on abolisse Tiaquisition et qu on modère les
« peines qui sont ordonnées par Tédit touchant la
« religion. Je veux savoir de vous, dont j'ai si sou-
« vent reconnu la prudence et la fidélité ^ quelle
« réponse je dois lui faire; mais avant que vous me
«c donniez votre opinion, je crois devoir vous dire
« des choses qui ne seront sans doute pas inutiles,
«c et ne peuvent vous être désagréables. J'apprends
« qu'il y en a beaucoup qui osent blâmer ouvertement
m les édits de l'empereur Charles, mon seigneur et
« mon père, ccmmie étant inhumains, cruels et insup-
« portables aux peuples; je ne dis rien maintenant de
a l'inquisition , j'en parlerai bientôt; ceux qui tiennent
a ce discours ne font pas seulement injure à un prince
(t si sage, et qui a eu tant d'amour pour sa patrie;
a mais à vous, chevaliers de la Toîson-d'Or, à vous
a conseillers. et autres membres des états du pays,
« puisque ce fut par votre avis et par votre consente-
« ment que fempereur établit ces lois; il y en a
tf parmi vous qui n'en ont pas perdu la mémoire, et
a il n'y a personne qui ne les puisse Kre dans l'édit
a de l'année i53i , sur lequel toutes les autres ordon-
« nances sont basées. Pourquoi donc accusent- ils
« maintenant la sévérité de l'empereur? Pourquoi
ce condamnent-ils des mesures, ou qu'ils avaient ap-
« prouvées eux-mêmes, ou qui ont été approuvées
« par les suffrages de tout le monde? Quoi! parce
LIVRE III, CHAPITRE I. Îi8l
« que le mal s'augmente aujourd'hui, doit-on dif-
« férer le remède ? Et quelle puissante raison pourra
« persuader qu'on doive épargner le (ev et le feu ,
(c maintenant que l'hérésie s'empare tous les jours de
« quelques nouvelles parties de l'état? Cette puis-
er sance de l'Église d'informer contre les hérétiques
<c n'a point d'autre but que de prévenir par la crainte
ce l'audace des impies, ou de la réprimer par les châ-
« timens. Je sais qu'on déteste universellement l'in-
<c quisition , et je n'ai pas dessein de m'opposer à
a cette heure à la haine qu'on a pour elle , quoique
<c cette forme de justice ne soit pas nouvelle dans les
et Pays-Bas, et que vous sachiez bien qu'il y a déjà
ce seize ans que l'empereur mon père l'établit dans
« ces provinces ; mais dites-moi , je vous prie , quelle
et sévérité trouveat-vous dans cette inquisition, que
« vous ne trouviez aussi dans les ordonnances de
« l'empereur ? Au contraire , si vous y voulez prendre
« garde, ces ordonnances sont bien plus sévères que
« l'inquisition. Ce n'était donc pas sans sujet que le
« roi s'étonnait dans les lettres que je lus il y a trois
« ans en présence d'une partie de cette assemblée,
« que les Flamands eussent tant de crainte et d'horreur
« de l'inquisition d'Espagne , vu que les édits de l'em-
« pereur ordonnaient des peines, et plus rigoureuses ,
« et en plus grand nombre contre les fautes de
<£ religion. Que si ces édits ont été faits justement
« par le prince, et qu'ils aient été reçus dans les
aSa SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS.
« provinces du oonsentement des états, pourquoi
«r donner tant de combats, povvquoi iaire tant de
« violences pour s'opposer à Tinquiskion , qui ne tend
a qu'à la même fin , et qui y veut arriver par des
a voies plus douces et plus modéra ? Je ne vous ai
« pas dit ces choses pour vous ôter la U)erté de vos
a opinions, je vous l'ai toujours laissée, je vous la
<( laisserai toujours; prenez g^rde seulement que la
« haine ou l'affection ne voi;» ôte cette liberté (i). »
Le conseil d'état se partagea comme de coutume
entre deux opinions , mais le nombre de ceux qui
plaidaient la cause de l'inquisition , et qui se pronon-
çaient pour l'exécution littérale des édits , fiit de
beaucoup inférieur au parti contraire à la tête duquel
était le prince d'Orange. « Plût à Dieu , s'écria-t-il ,
« que mes avis eussent obtenu quelque confiance
ce lorsque je hasardai de prédire ce qui arrive main-
¥ tenant ! on n'aurait pas eu recours d'abord à des
ce remèdes extrêmes qui ont aigri les esprits , et les
« personnes qui sont tombées dans l'erreur n'y au-
« raient p2|s été confirmées par les moyens mêmes
«que l'on a employés pour les en retirer. Nous
« sommes tous , comme vous le voyez , animés du
« même esprit ; nous voulons tons être assurés que
(i) Strada, t. I,-lib. v, p. si6 — a 19. — Ici je n'ai point traduil
Schiller, qui a fort abrégé le discours de Margueriie, et je l'ai donné tel
qu'il se trouve dans les historiens contem]K>rains. {Note ch traducteur.)
LIVRE m, CHAPITRE I. a83
ce lat religion catholique ne coure aucun danger , et si
ce son salut ne peut s'effectuer sans le secours de l'in-
cc quisition, eh! bien, nous offrons pour son service
« et notre fortune et notre sang ; mais , comme vous
a venez de l'entendre à l'instant, c'est sur ce point
a que la plupart d'entre nous sottt d'un avis différent,
ce II y a deux sortes d'inquisition ; l'une est exercée
a au nom du pape , et l'autre le (at de temps immë-
ce morial par les évêques. La puissance des préjugés
ce et l'habitude nous ont rendu cette dernière suppor-
cc table et légère. Elle trouvera peu d'opposition dans
a les Pays-Bas , et l'augmentation du nombre des évé-
« ques la rendra suffisante. Qu'est-il donc besoin d'éta-
cc blir la première y dont le nom seul soulève tous les-
« esprits? Tant de nations en sont exemptes; pour-
ce quoi nous serait-elle imposée malgré nous ? Avant
t( Luther on ne la connaissait pas ; l'empereur fut le
ce premier qui l'institua ; mais ce fut dans un temps
ce où l'on manquait de surveillans ecclésiastiques , où
a les évéques,peu nombreux ^ se montraient en outre
a insoucians y et lorsque l'immoralité du clergé l'ex-
« cluait dû tribunal des juges : maintenant tout est
a changé; nous comptons autant d'évéques que de
fit provinces; pourquoi l'art de gouverner ne suivrait^il
a pas l'esprit des temps ? Assurément , nous n'approu-
(c verions pas le médecin qui , pobr guérir une plaie
ce qui semblerait exiger des remèdes doux ^ propo-
(c serait de couper ou de brûler la partie malade.
a84 SOULèVEMElTT DES PA.T5-BAS.
« Nous avons besoin d'indulgence , et non de sévérité.
« Nous voyons la répugnance du peuple que nous
o( devons chercher à apaiser , pour qu'elle ne d^é-
a nère pas en révolte. La mort de Pie lY a annulé
a les pleins pouvoirs des inquisiteurs ; le pape actuel
a ne leur a point encore envoyé de confirmation , sans
a laquelle aucun inquisiteur n'a jusqu'ici osé exercer
a son emploi. C'est donc le moment de les suspendre ,
a sans léser les droits de personne.
« Le jugement que je porte de l'inquisition peut
« aussi s'appliquer aux édits. Le besoin des temps
<c les a fait naître , mais ces temps ne sont plus. Viglius
« a dit que l'hérésie ne pouvait être extirpée autre-
ce ment que par le fer. Une si longue expérience de-
cc vrait enfin nous avoir convaincus que nul moyen
« n'est moins efficace contre l'hérésie que le glaive
a et les bûchers. Quels progrès incroyables la nouvelle
« religion n'a-t-elle pas faits dans^nos provinces depuis
a peu d'années ? Et si nous cherchons à découvrir la
a. cause de cet accroissement j nous la trouverons dans
« la glorieuse fermeté de ceux qui sont tombés vic-
a times de leur croyance. Les hommes ne renoncent
a pas sans raison à la vie , et s'exposent encore moins
a à de cruels supplices. Le mépris de la mort et de
(c la douleur que portent au plus haut degré les héré-
« tiques qu'on livre aux bourreaux, produit les effets
tf les plus puissans sur l'esprit des spectateurs, en fa-
ce veur d'une religion pour laquelle ils voient souffrir
LIVRE III, CHAPITRE I. 285
« avec tant de courage. Émus de pitié , pénétrés d'ad-
« miration pour cette fermeté inconcevable , les
(c hommes qui l'observent sont bien tentés de soup-
« çonner qu'elle doit être le fruit de la vérité. Les
« hérétiques ont été traités, en France et en Angle-
« terre, avec autant de sévérité qu'en Flandre. Cette
« conduite a-t-elle mieux réussi dans ces états que
«c parmi nous? Les premiers chrétiens n'avaient-ils
« pas coutume aussi de se vanter que le sang des
<c martyrs était la semence féconde qui donnait à
c< l'Église de nombreux prosélytes. L'empereur Julien,
ce l'ennemi le plus formidable qu'ait jamais eu le
a christianisme , était convaincu de cette vérité ; et ,
<c persuadé que l'oppression et la rigueur ne ser-
(c viraient qu'à enflammer ce zèle ardent qu'il désirait
« éteindre , il eut recours au ridicule et au mépris , et
« trouva ces armes bien plus efficaces que la perse-
<c cution et les échafauds. L'empire grec fut, à diffé-
« rentes époques , infecté de diverses sortes d'hérésie ,
« Arius , sous Constantin , Aétius sous Constance ,
<c Nestorius sous Théodose. On n'infligea jamais aux
« hérésiarques eux-mêmes ou à leurs disciples des
•
« châtimens semblables à ceux qui désolent au-
a jourd'hui notre malheureux pays. Et que sont de-
a venus tous ces ariens qu'un royaume, qu'un empire,
« que dis-je , un monde entier paraissait ne pouvoir
(c contenir ? Telle est la nature de l'hérésie ; la mé-
« prisez-vous , elle retombe dans sa nullité ; la per-
u86 SOULÈV£M£IIT DES P\TS-BAS.
« sécute2*¥OUS , VOUS lui donnez sans cesse des forces
« nouvelles. C'est un fer que rouille le repos et que
a le travail aiguise. Dédaignez-la j dëtoumez-en les
« yeux y et elle perdra son attrait le plus puissant ,
« le charme de la nouveauté, et. celui d'une chose
« défendue. Pourquoi ne pas nous contenter de me-
« sures qui ont été trouvées suffisantes par d'aussi
« grands princes ? Leur exemple doit être notre
« meilleur guide.
« Mais pourquoi chercher dans l'antiquité païenne
tt des exemples que nous présente le r^ne glo-
« rieux de Charles-Quint , le plus grand des mo-
«narques, lorsque, vaincu par ! tant d'expériences,
a il abandonna le chemin sanglant des persécutions ,
« et adopta la voie de la tolérance , plusieurs aimées
« avant son abdication. Philippe lui-^même , notre
a trèsigracieux seigneur, a paru pendant quelque
« temps porté aux mesures modérées ; les suggestions
ccde ^OranveUie et des évèqu^ l'en ont détourné.
«Qu'ils voient euxH»£mes si leinrs copseils ont été
«.saluitaite^. Pour moi j'ai toujours été pecsiwdé que
« les lois doivent être: en rapport avec )#S) hm^ivs , et
« les maximes avec le siècle pù elles sont suivies ,
« si l'on veut en obtenir des i^ésuHats favoi:|d>le3.
«.Souvent une faible < étincelle a)]iume un immense
« iipicendie. ; Je finis en rappelant à votre souvenir
«l'étroite inteUigence qui existe entre lesifaugnanots
« et les protestants flamands : gardons-nous bien d'ir-
LIVRE III, CHAPITRE I. 287
« piler ceux-<;i plus qu'ils ne le sont ; n'imitons pas
« les catholiques français, afin qu'il ne prenne pas
«
« fantaisie à nos compatriotes de jouer contre nous
« le rôle des huguenots , et de plonger comme eux
« leur patrie dans leis horreurs d'une guerre civile (i).
Si les représentations du prince d'Orange ne furent
pas cette fois^ds effet, il le dut moins à la vérité et
à la solidité de ses raisonnemôns, qui furent appuyés
par la majorité des membres du conseil , qu'à l'état
de décadence des forces militaires et à l'épuisement du
trésor, qui mirent obstacle à ce qu'on appuyât l'opi-
nion contraire par la force des armes. Afin de résister
à la première attaque et de gagner le teiQps néces-
saire pour se placer dans une position plus avanta-
geuse, on convint d'accorder aux confédérés une
partie de leurs demandes. On résolut aussi d'adoucir
les édits de l'empereur , comme il l'eût fait lui-même
s'il eût existé dans ces- jours malheureux , et comme
il l'avait fait une fois dans de pareilles circonstances,
sans craindre de compromettre sa dignité. Il fut dé-
cidé que l'inquisition ne serait point établie dans les
(i) Burg^dius, lib. 11, p. 174 — 180. Cet auteur, zélé défenseur de
la religion catholique et du parti espagnol, ajoute: «Nemini mirum
« Tideri débet, tantam in illo principe eluxisse cognitionem philosophie,
tt Ex Baldini coUoquiis hauserat. His ille artibus rempublicam oomponere
« susceperat, p. 180. » J'ai mis à leur place plusieurs phrases de ce
discours qui avaient été omises par Schiller. — Strada, t. I, lib. ▼, p. 21S,
a 19. {Note du traducteur.)
a88 SOULÈVEM£irT D£Â PAT&-BAS.
villes où elle n'existait point encore ; qu'elle procé-
derait avec plus de modération dans celles où elle
était en exercice , ou même qu'elle y serait entière-
ment suspendue , les inquisiteurs n'ayant pas encore
été confirmés par le nouveau pape. On s'exprima
ainsi pour ne pas laisser aux protestans le plaisir de
croire qu'on les redoutait ou que l'on reconnaissait
la justice de leurs réclamations. On chargea le con-
seil privé d'expédier sans délai cette décision du con-
seil id'état. Tous ces préparati& . terminés , on at-
tendit tranquillement les conjurés (i).
(i) Strada, t. I, lib. v, p. 219, aao.
LIVRE III j CHAPITRE 1 1. %S^
'«'■^'«'^^■^ ^<%«/««/»«>«'«<««><»i'«r<«i«^«<«m/«^t«^/« ^^%'m/%m/*i^/%^i^'mjm^%/mt^^'^%^/mm/^m/m^*/*/%/%'V%/%/%%M
CHAPITRE II.
Les gpeux.
Le conseil d'état était encore assemblé lorsque la
nouvelle de l'approche des confédérés retentit dans
tout Bruxelles; ils n'étaient que deux cents cavaliers,
mais la renommée grossissait leur nombre. La gou-
vernante, remplie d'effroi, propose au conseil de leur
faire fermer les portes ou de prendre la fuite. Ces
deux partis sont rejetés comme déshonorans , et l'en-
trée paisible des nobles détruit bientôt la crainte
que Ton avait conçue d'une attaque de leur part.
Le lendemain de leur arrivée , ils s'assemblent à
l'hôtel de Cuilembourg, où Brederode leur fait prêter
une secondé fois le serment de se secourir mutuel-
lement en mettant de côté tout autre devoir et même
en prenant les armes si la nécessité leur en faisait une
loi (i). Brederode leur communique en même temps
(i) Si fcBderatorum aliquis ob religkuis aot foedcris ctusam oonjice*
retur in caroerem, illico reUquos, posthabitis rébus omnibus» acturos
cum ambobtts iis, alterove eonim qui per singulas provincias foedus
procurabant, ut oonfestim univeni, tumptis, si opos sit, annis, soeio
auxilium ferrent. (Strada^ lib. ▼, p. aa».}
I. 19
\
/
390 SOUL^.VEMSirT DUS PATS-BaS.
une lettre venant d'Espagne , qui leur apprend
qu'un protestant nommé Moron , qu'ils connaissaient
et estimaient tous , y avait ëté brûlé vif et à petit
feu. Après ces préliminaires et d'autres semblables,
Brederode appelle alternativement tous les confédérés;
chacun d'eux, tant en son propre nom qu'en celui de
ses amis absens , vient prêter le nouveau serment ,
et renouvelle l'ancien. Une audience est demandée
par eux^ et fixée par U gouvernante au lendemain
3 avril i566 j pour la présentation de la requête (i).
Les confédérés étaient alors au nombre de trois à
quatre cents. On voyait parmi eux beaucoup de
vassaux de la haute noblesse^ et même quelques
officiers de la maison du roi et de la duchesse (a).
Ayant à leur tête (3) le coQxte Louis de lïassau et
Brederode , ils s'avancèrent vers le palais eu pro-
cession sur quatre de front. Toute la ville de Bruxelles
suivait avec on étonnement silencieux ce spectacle
inaccoutumé. On ne pouvait prendre pour des sup-
(i) Srada, t. I,Ib. v, p. aaa, -^Vanderryockt, tl,p. 1S8.
(a) Hopper, troubles des Pays-Bas, t. H, part, ii, p. 78.
(3) Burgundius dit au contraire : « Ludovicus Nassovius, cum Brede-
« nodio, syrma daudentes. » lib. 11, p. i8a. — Strada dit aussi: «Bini
« fermé procedebaot , œtate plerumque compositi , claudebantqae agmen
« Brederodiua «tqiie Kaasawins, Obsemtum » alteram eoriui , qui ordinem
« dooabaty claHdiim esse : idqae oiiDi,oiime mak) f née sine visu exccptiuB. »
(Straéa» lib. V, p. ftaa.) (Ifoêeduiradactatr,)
Meterea, liv. 11 , p. 4o, rtup s ks.principaux àevaat, à «avoir le oonte
Ludovic et Brederode.
LIVRE Fil, CHAPITRE H. ' agf
jplians des geds qui marchaient av«c tant cPaudace
et de témérité y et qui étaient conduits par deux
hommes qui n'étaient pas accoutumés à descendre
jusqu'à la prière. D'un autre côté , ils montraient
tant d'ordre ^ de réserve j et ils observaient un si-
lence si modeste, qu'on ne pouvait y remarquer
aucun signe de rél)dli<Mi. Jja gouvernante reçut le
cortège , entourée de tous ses conseillers et des che-
valiers de laToison-d'Or. Brederodelui dit respectueu-
sement (i ) : « Madame {ai) ^ les gentilshommes assem-
a blés en cette ville, et autres de semblable qualité
« en nombre compétent , lesquels , pour teertains
flc respects , ne se sont ici trouvés , ont arresté pour
(i) Brederodius uno genu procumbebat in terram. (Burgundius, lib. xi,
p. i83.) (l^ote da traducteur.)
(i) Redueil 4^ oboMS adveanesL en Anvess, touchaat le faiet d« k
religioa, «a Taa mil cinq cent soixante-six. 1*567, in-ia, 77 pa^» [^ Sh
Ce discours de Brederode que je n*ai Jtrouvé textueUement en français
que dans Vanderrynckt, t. III, p. 3x3, et dans ce petit liwe qui est fort
rare, (blblio^èque du Roi, m. 2271'), -dififère essentiellement de tous
ewx qak se trouvait dans tous les bistorîena du temps , ^li diffianuit éga-
lement entre eux. SchîUer a copié en pi^ie Strada qui'n*a donné ce
discours qu^ par extrait ; d'ailleurs ce n*est qu^une traduction , Strada ayant
écrit son histoire en latin. Burgundius, qui a composé la sienne dans
la même langue, ne donne aussi ce discours qn^en abrégé. Le volume dont
j'ai tiré la copie ci^jointe, ayant été impiimé Tannée suivante (1&67)
probablement dans les Pays-Bas, doit donner d'une manière plus authen-
tique que tous les autres ce discours qui, par son importance, devait
être alors connu de tout le monde. ( IVote du traducteur. )
^9^ SOULEVEMENT DES PATS-BAS.
c le service du roi, et du bien public de ses Pays-
« Bas, présenter à votre altesse, en toute humilité,
« cette remonstrance , sur lacpielle il lui plaira donner
u tel ordre qu'elle trouvera convenir , suppliant à
« votre altesse la vouloir prendre de bonne part.
«c Si cette requête , répondit Marguerite , ne con-
te tient en effet rien qui soit contraire au bien de
«r la patrie et à la dignité du roi, il n'y a pas de
« doute qu'elle ne smt accueillie.
a En outre , madame , continue l'orateur y nous
« sommes advertis d'avoir esté chargés, devant V. A.,
« devant les seigneurs du conseil et autres , que ceste
«( nostre délibération a esté principalement mise
« en avant, pour exciter tumultes, révoltes et së-
cc ditions : et qui est le plus abominable , nous ont
a chargé de vouloir changer de prince , ayans pratiqué
ce ligues et conspirations avec princes et capitaines
« étrangers, tant françois, allemands, qu'autres: ce
« que jamais n'est tombé en nostre pensée , et est en-
a tièrement contraire à nostre loyauté, et à ce que
« y. A. trouvera par ceste remonstrance , suppliant
« néantmoins à Y. A. nous vouloir nommer et dé-
a couvrir ceux qui tant injustement ont blasmé une
oc tant noble et honorable compagnie.
a Davantage, madame, les seigneurs ici presens
a ont entendu qu'il y a aucuns d'entre eux , qui en
«c particulier sont accusés et chargés d'avoir tenu la
« main et tasché pour effectuer la susdite malheu-
LIVRE III y CHAPITRE li. 298
« reuse entrepriuse , tant avec. François y qu'austres
« estrangers j dont nous nous ressentons grandement ;
« par quoi supplions à Y. A. nous vouloir faire tant
t€ de bien et faveur, de nommer les accusateurs et ac-
cc cusés , à fin que , le tort et meschancetë estant dé-
« couverte , V. A. en face briefve et exemplaire justice,
«et ce, pour obvier aux maux et scandales qui en
« pourraient advenir , estans bien assurés que Y. A.
ce ne permettra jamais qu'une telle tant noble et ho-
<K norable compagnie demeure chargée dé tant infâmes
«c et malheureux actes. »
ce Sans contredit , répondit la gouvernante , on ne
« pouvait trouver mauvais que , d'après tes bruits dés-
cr avantageux répandus sur les intentions et les al-
<c liances de la confédération , elle eût pensé qu'il était
« nécessaire d'attirer sur ces faits l'attention des gou-
cc verneurs des provinces , mais que jamais elle ne
a nommerait les auteurs de ces nouvelles ; on ne pou-
ce vait avec aucun droit fondé exiger , ajouta-t-elle
a avec indignation , qu'elle trahît les secrets de
m l'état. » Elle ajourna ensuite les confédérés au jour
suivant, pour venir chercher la réponse à leur re-
quête , voulant auparavant conférer sur son contenu
avec les chevaliers de la Toison-d'Or (i).
Cette requête qui , selon quelques-uns , était Tou-
(i) Strada, lib. v, p. aa^. — Hopper, troubles des Pays-Bi^, t. Il,
part, n, p. 74. — Biirgundius, lib. xx , p. i8a, i^3.
flg4 SOULÈVKMllTT DES PAYS-BAS.
rrtge du célèbre Baudouin (i)^ était amçue en ces
termes:
c Madame (a). Fou sait assez, que par toute la
« chrestienté a tousiours esté ( comme est encores
« pour le présent ) fort renommée , la grande fidélité
« du peuple de ces Pays-Bas enuers leurs seigneurs
« et princes naturels à laquelle tousiours la noblesse
« a tenu le premier rang comme celle qui iamais n'a
« espargné ni corps ni biens pour la conseruation et
« accroissement de la grandeur d'iceux.
*
« En quoy nous très-humbles vassaux de sa majesté,
a voulons tousiours continuer de bien en mieux, si
« que de iour et de nuict nous nous tenons prests pour
« de nos corps et biens lui faire très-humble seruice ,
« et voyans en quels termes sont les affaires de main-
« tenant, avons plustot aimé de charger quelque peu
« de mauuais gré sur nous , que de celer à votre al-
c tesse choses qui par cy après pourroyent tourner
(i) Bmdùam (nran^u), né à Amt, le c« jamier zSao, d'abord
professeur ile droit à Bourges en i548, ensuite à Paris et 4 Angers,
mourut à Paris )e x i novembre 1 57 3. On a de lui le traité de Tinstitutioo
de lliistoire et de sou union avec la jurisprudence, un commeutaîre
in-fol. sur les Institntes de Justinien, et autres traités aur la juriaprudenoe
des BoDiains.
(s) Schiller ne donne ici qu'une coiute analyse de cette pièoe; j'ai
cm, TU son importance, devoir la rapporter en entier, telle qu'elle se
trouve dans le recueil déjà cité, p. 10 — 15, i567 , dont j'ai déjà extrait
It harangue de Brederode. Burgundius la donne aussi en entier en latin.
(Lib. II, p. i6a — 166, Vandervynckt , t. III, p. 3 14.) [Note tfu trad)
XilVBE m y GfiA.PITR£ II. ^gS
« au prëiudice de sa majesté et quaM et quant trou-
ve bler le repos et la tranquillité de ces pay^sy ^spérans
<r que l'efiecl mcMistrera auec le t^mps , qu'entre tous
« seruîces que ppurrions auair fait ou faire à l'adùehir
a à sa majesté , oestuy-cî doit estre réputé entre les
« plus notables et mieux à propos , dont asseurément
« . nous nous persuadcms, que uotre altesse ne le sçaura
<( prendre que de très4)(mne part. Combien doneques,
«c madame ^ que nous ne doutions pas de tout oe que
« sa majesté a par cy deoant et^ mesmement à
<t cestlieure nouueau ordonné y touchant Tinquisition,
« et l'estroite obseruance des placcars sur le fait de la
«c religion^ n'aye eu quelque fondement et iuste titre;
« et ce pour continuer ce que feu l'empereur Charles,
« de très-haute mémoire , auoit à bonne intention
a arresté : toutes fois voyant que la différence d'un
a lemps à l'autre ameine quant ^ soy diuersité de
« remèdes , et que deià depuis quelques années en
a ça lesdits placcars, nond)Stant qu'ils n'ayent esté
a exécutés en toute rigueur , ont toutes fois donné
« occafiion à plusieurs griefs , inconuéniens. Certes
<x la dernière résolution de sa majesté par laquelle
« non seulement elle deffend de ne modérer aucune-
ce ment lesdits placcars, ains commande expresisément
a que l'inquisition soit obseruée , et les placars exé-
« cutez en toute rigueur, nous donne assez iuste
« occasion de craindre ; que par là non seulement
« lesdits inconuénients viendront assez à s'augmenter^
!^ SOULÈV£MEKT DES PATS-BA.S.
« mais qu'il s'en pourra finalement en suyvre une
«c esmeute et sédition générale, tendante à misérable
« ruine de tout le pays. Selon <}ue les indices mani-
« festes de l'altération du peuple ( qui deià s'apper^
« coyuent de touts costez ) nous moostreiU à uêue
« d'œil.
ce Par quoy oognoissans Feuideuee et grandeur du
« danger qui nous menace , auons iusqu'à mainte-
ce nant espéré, que ou par les seigneurs , ou par les
« estats du pays , seroit fait remonstrance en temps
« et heure à vostre altesse , afin de y remédier , en
« ostant la cause et l'origine du mal : mais après avoir
« veu , que ceuiL ne sont point avancés pour quelques
«( occasions à nous incogneues, et que cependant, le
« mal s'amgmente de iour en iour, si que le danger
ce de sédition et de réuolte générale est à la porte ,
tf auons estimé estre notre deuoir , suyuant le serment
« de fidélité et d'hommage, ensemble le bon zèle que
ce auons à sa majesté et à la patrie , de ne plus long-
ce temps attendre , ains plustost nous auaneer les pre-
cc miers à faire le deuoir requis , et ce d'autant plus
« franchement que nous auons plus d'occasion d'e»-
« .pérer , que sa majesté prendra nostre aduertisse-
a ment de très^bonne part, voyant que l'afiaire nous
« touche de plus près que nuls autres , pour estre plus
« exposez aux incouueniens et calamitez qui coustu*
« mièrement prouiennent de semblables accidens^
« ayant pour la plus grande part nos maisons et biens
LIVHE III, CHAPITRE II. 297
« situez aux champs, et exposez à la proye de tout le
«c inonde : considéré aussi que généralement en suy*
« uant la rigueur desdicts placars, ainsi que sa maiesté
« commande expressément procéder, il n'y aura entre
«c nous homme , voire et non pas en tout le pays de
« par de ça, de quelque estât et condition qu'U soit,
« lequel ne sera trouué ooulpable de confiscation de
<c corps et de biens , et assubiecty à la calumnie du
ce premi^ ennemy , qui pour auoir part à la confisca-
«c tion voudra l'accuser sous couuerture des placars ,
«( ne lui estant laissé pour refuge autre chose que la
« seule dissimulation, de l'officier , en l'amercy duquel
tf sa vie et ses, biens seront totalement i*emis. £n con-
« sidération de quoy avons tant plus d'occasion de
a supplier très-humblement vostre altesse (comme de
oc fait nous la supplions par la présente requeste ) de y
« vouloir donner bon ordre, et (pour l'importance de
« l'affaire), vouloir le plus tost que possible seradépes-
« cher devers sa majesté homme exprès et propre , pour
a l'en aduertir , et la supplier très-humblement de
« nostre part, qu'il luy plaise y pourveoir tant pour
<c le présent que l'aduenir. Et d'autant que cela ne se
«pourra faire, en laissant lesdicts jplacars en leur
« vigueur , veu que de là d^end la source et l'origine
« desdicts inconuéniens, qu'il lui plaise de vouloir en-
ce tendre à l'abolition d'iceux , laquelle se trouuera
c( estre nécessaire pour destourner la totale ruine et
« perte de tous ses pays de par deçà.
%98 soDLivfinHT des pats-bas.
« Et afin qu'elle n'ait occasion de penser que nous
« ( qui ne prétendons que de lui rendre très-humble
r obéissance ), uoudrions entreprendre de la brider^ ou
« luy donner loy à nostre plaisir ( ainsi que nous dou-
r tons que nos aduersaires le voudront interpeéter à
« nostre désauantage , ) il plaira à sa majesté de fiure
« autres ordonnances y par l'adnis et consentement de
« tous les estatB généraux assemblez, afin depouruoir
« à ce que dessus ^ par autres moyens plus propres
« et oonuenables et sans dangers si très-éuidens.
« Supplions aussi très-humblement son altesse,
« que tandis que sa majesté entendra à nostre iuste
« requeste , et en ordonner à selon son bon plaisir ,
« elle pouruoye cependant ausdits dangers par une
« suroéance générale tant de l'inquisition , que de
« toutes esEécutions desdits placars, iusques à tant
« que sa maiesté en ait autrement ordonné.
« Auecques protestation bien expresse , qu'en tant
« qu'il nous peut compéter, nous nous sommes ac-
« quittez de nostre debuoir par ce présent aduertisse-
« ment : si que dès maintenant nous nous descharge-
« rons deuant Dieu et les hommes , déclarans y si en cas
« qu'aucun inconuénient j désordre , sédition , rénolte,
« ou effusion de sang, par ci après en aduient par
« faute de n'y auoir mis remède en temps , nous ne
« pourrions être taxez d'auoir oélé un mal si ap-
« parent , en quoy nous prenons Dieu , le roy , vostre
« altesse , et messieurs de son conseil , ensemble et
' LIVRE III y GHAPITAS II. %^
a nostre conscience y ea tesmoigoage que nous y avons
« procédé y comine à bons et loyaux seruiteurs, et
« fidèles vassaux du roy appartient , sans en rien ex-
« céder les limites de nostre deuoir , dont aussi de
a tant plus instamment nous supplions que vostre
«c altesse y veuille entendre, avant qu'autre mal çn
« advienne. Si ferez bien.
« IH:>ésentee par monsieur Henry de Brederode,
« seigneur dudit lieu , accompagné dès nobles du
a fîayi^Bas, le cinquiàme d'avril i565 (i) deuant
«( pasipies. s
Le lendemain 9 les confédérés dans le même ordre
que la veille , mais plus nombreux encore , les comtes
de Bergen et de Ckiilembourg étant arrivés dans l'in*
tervalle avec leurs partisans , se présentèrent de
nouveau devant la gouvernante pour recevoir sa ré-
ponse; die l'avait fait écrire en marge de la re-
quête (a).
(i) Ce fiit, comine nous Favons dit, le 5 avril i566 que cette requête
fut présentée , bien que la pièce même porte i565. Cette dififérence n*est
qu^apparente ; elle tient A oe que la première indication est fidte en suivant
la rè|^ élabfie abrs depuis peu de temps de commencer Tannée au
I janvier, tandis que la date de i565 est indiquée en conservant l'ancien
usage qui fixait le commencement au jour de Pâques, et qui était encore
suivi dans certains actes pourvu qu*on y mit cette formule : avant Pâques ^
pour letf temps qoi préoédaient cette époque depuis le mois de janvier.
(Art de vérifier les dates, in-fol.» 1 1, p. 6 , 9, 1 1. )
( Note du traducteur. )
(a) J*ai copié textuellement la réponse de la gouvernante dans le même
ouvrage, Schiller n*en ayimt donné également qu'un extrait. (A/.)
3oO SOULÈVEMEilT DES PAYS*BA8.
« Son allese, ayant entendu ce qui se requiert et
« demande par le contenu en ceste requeste , est bien
« délibérée d'envoyer devers sa majesté pour le lui
ff représenter , et faire devers ioelle tous bons offices
tf que son altesse advisera pouvoir servir à disposer
« et incliner sadite majesté à condescendre à la ré-
« quisition des remonstrans , lesquels ne doivent es-
« pérer , sinon toutes choses dignes et conformes à
« sa b^ignité naîfve et accoustumée : ayant desja sa
a dite altesse , auparavant la venue des dits remous-
a trans y par Tassistence et avis des gouverneurs des
« provinces , chevaliers de l'ordre y et ceux du con-
« seil y estans lez elle y besongné à concevoir et dresser
« une modération des placars sur le fiiict de la reli-
« gion y pour la représenter à sa dicte majesté ^ la-
« quelle modération son altesse espère devoir estre
a trouvée telle y que pour devoir donner à chacun
a raisonnable contentement. £t puis que Pauthoritë
c de son altesse , comme les remonstrans peuvent
a bien considérer et comprendre y ne s'estend si avant
« de pouvoir surseoir l'inquisition et les placars
•( comme ils demandent , et que ne convient de laisser
a le pays à l'endroit de la religion sans loy, îcelle
a son altesse se confie , que les. remonstrans se con-
« tenteront de ce quelle envoyé à la fin susdite y de-
ce vaut sa majesté, et que pendant que s'attend sa
« réponse , son altesse donnera ordre , que tant par
9i les inquisiteurs ( où il y en a eu jusqucs ores ) que
LIVRB III y CHAPITRE II. 3oi
« par les officiers respectivement , soit procédé dis-
a crètement et modestement endroit leurs charges ,
a de sorte que l'on n'aura cause de soy plaindre , se
a confiant son altesse , que les rémonstrans se coo-
« duiront aussi de telle façon y qu'il ne sera besoin d'en
« user autrement, et se peut bien espérer que par les
a bons offices que son altesse fera devers sa majesté^
« icelle se contentera de descharger les autres de l'in-
a quisition où elle est , selon que s'est peu entendre
tf que desja s'est déclaré sur la requeste des chef-villes
ce de Brabant , qu'elles n'en seront chargées. Et se
« mettra son altesse tant plus librement faire tous bons
« offices devers sadite maiesté à la fin et à l'effet susdit
a quelle tient asseurément que les r^nonstrans ont
« propos et intention déterminée de riens innover en
« droit la religion ancienne observée es pays de par
ce de ça y ains la maintenir et observer de tout leur.
« pouvoir.»
Quoique cette promesse générale et évasive fût bien
loin de contenter les confédérés, c'était cependant
tout ce qu'ils pouvaient espérer dans le premier mo^
ment: il importait peu au but véritable de la confédé^
ration que la requête fut admise ou rejetée; il suffisait
qu'elle existât et qu'on pût l'employer pour effi*ayer
le gouvernement toutes les fois qu'il serait nécessaire.
IjCs confédérés agirent donc conformément à leur
plan en se contentant de cette réponse , et en s'en
rapportant pour le reste à la décision du roi. G>mme
3oa SOULÈVEMPEKT DES PAYS-BAS.
la forme illusoire de b requête n'avait étë imagiaëe
que pour cacher les projets audacieux de la confiédé-
ration sous l'apparence d'une supplique , jusqu'à ce
qu'elle fût dévalue assez puissante pour se naontrer
dans son Téritable jour, les confédérés tenaî^it bien
plus à conserver ce masque et à une réception fa-
vorable de la requête qu'à un acquiescement subit
de leurs demandes; c'est pourquoi ils insîst^ent dans
un nouvel écrit présenté trois jours après (i), pour
(i) Le 8 d'avril i566. Void cettQ pièce extraite de Yandervynckt et
du petit livre cité d-dessiu :
« Madame, ayant Teu l'apostille qu*il a pieu à vostre altesse nous donner,
« noua n'avont voulu Uôsier en premier lieu de femetctor troshlmmblemeat
« Tofttre altesse de la briefve expédition d*icelle» mesmemeat de la salialBc-
« tion que vostre altesse a eu de ceste nostre assemblée , laquelle u*a esté faite
« à autre occasion que pour le service de Sa Majesté, bien et tranquîlité
« d» paya, et pour plus grand 'contentement et repos d*icdi^ pays, eassioiis
« fort désiré que ladite apostille de vostre altesse eust esté plus am^ et plus
« esdaircie , néantmoins ores que vostre altesse n'a le pouvoir tel que nous
« désirerions bien , comme, nous entendons, dequoy nous sommes bien mar
• ris, nous nous confions selon Tespoir et asseuranoe que vostre altesse nous
• a donné, qu'icelle y mettra tel oidre, tam tmmntU* oiagiriral» que les
« inquisiteurs : leur enio^nant dese contenir de tontea poursuities procédentes
« de l'inquisition , édicts ou placars , tant vieux q^e nouveaux , sur le feit de
« la religion, attendant que Sa Majesté en ait autrement ordonné. De nostre
« part, nadkaie, pitfsque nous désirons skon àâ sojvr»toiit ce que par Sa
« Majesté avec Fadvis consentement des estats<^énéxtux assembles , sera or-
« donné pour le maintenement de Fancienne religion , espérons^de nous gon-
« vemer de telle sorte que vostre altesse n'aura aucune occasion de se mes-
• contenter : et si quelqu^m commet aucun acte énoMtte oii séditieux , qu'il
• loit par voitft aknse el ceux di« eooseiM'eslat , orduané tel cfaaatnj, qqe
LIVRE m y CHAPITRE II. 3o3
obtenir que la gouvernante déclarât positivement
qu'ils n'avaient rien fait que leur devoir, et que leur
zèle pour le service du roi avait été le seul guide
de leur conduite. La duchesse évita de donner cette
déclaration; lorsqu'ils sortirent de son audience , en^
oore sur l'escalier de son palais , ils lui dépêchèrent
un d'entre eux pour renouveler cette demande. « Le
ce temps seul et votre conduite Aiture , répondit^lle à
« l'envoyé, seront les juges de vos intentions (i).
La confédération était née au milieu des festins , uq
festin acheva de la régulariser. Le jour même où la
seconde requête fut présentée à la gouvernante, Bre-
derode traita les conjurés dans le palais de Cuilenn
bourg. Trois cents convives environ s'y rendireot*
li'ivresse excita leur gaieté, et leur courage s'aug-*
menta avec leur grand nombre. Quelques-uns d'entre
eux se rappelèrent alors qu'ils avaient entendu le
comte de Barlaimont dire tout bas en français à la
« le mérite du ùàl le requemu Piotestons de redief , que a qnsiqae mam^
«▼énient en advient , par faute de n*y avoir donné bon ordre, qu*avoni
« satisfait k nostre devoir. Suppliant très-humblement vostre altesse d'avoir
« cestuy nostre devoir pour agréable et recenmiandé, le reeetant pour le
« flcrnoe 4e Sa Majesté , nous oiiBant de deneoret très-humUes et ob^ipii
« serviteurs à vostre altesse, et de mourir à ses pieds pour son service,
« toutes les fois qu'il plaira à vostre altesse nous le eommander. » (Recueil
de choses*, p. i6— 18. — Vandervynckt , t. III, p. 3iS, Sig.)
(i) Hopper, troubles des Pays-Bas, t. ii, part, ii, p. 74. — Strada,
t. I, lib. V, p. «a5.
3o4 SOULkVEKEHT DES PATS-BAS.
gouvernante, qui pâlissait au moment où la requête lai
était présentée , qu'elle ne devait pas s'effirayer de ce
ramas de gueux. En effet la plus grande partie
d'entre eux étaient tombés dans une telle pauvreté
par la mauvaise administration de leurs biens, qu'ils
ne justifiaient que trop cette, dénomination. Comme
on était embarrassé dans ce moment de trouver un
nom à la confédération , ce sobriquet fut adopté avec
empressement, parce qu'il cachait la hardiesse de
l'entreprise sous un voile d'humilité , et qu'il se rap-
prochait en même temps le plus de la vérité. Aussitôt
on porta des santés sous ce nom , et les cris de vwent
les gueux l retentirent de toutes parts avec de grands
applaudissemens. Lorsque l'on fut sorti de table , Bre-
derode parut avec une besace, telle qu'en portaient
alors les pèlerins et les moines mendians, la suspendit
à son cou , but à la santé de tous les convives dans
une écuelle de bois , les remercia tous de leur adhésion
à la ligue, et les assura hautement qu'il était prêt à sa-
crifier pour chacun d'eux et sa fortune et sa vie. L'é-
cuelle circula à la ronde , et chaque convive , en
l'approchant de ses lèvres , répéta cette promesse à
haute voix. Tous se passèrent ensuite la besace , et
suivant l'exemple donné par Brederode , ils l'attachè-
rent alternativement à un clou qu'ils enfoncèrent à
l'endroit de la muraille qui était vis-à-vis d'eux (i).
(i)Stniila, lib.T, p. %%'],
LIVR£ III. CHAPITRE II. . 3<>5
«
Le bruit qu'occasiona cette plaisanterie attira le
prince d'Orange , les comtes de Horn et d'Ëgmont ,
que le hasard avait amenés de ce côté; ils entrèrent
«dans le palais oîi Brederode, qui en faisait les hon-
neurs ^ les força de rester et de boire avec eux (i).
L'arrivée de ces trois hommes importans renou-
vela l'allégresse des convives , et leur joie alla jus^
qu'à l'extravagance. Beaucoup furent pris de vin ,
les maîtres et les valets étaient confondus ; le mélange
des affaires sérieuses et des choses burlesques ^ d^
propos de l'ivresse et des discours sur les intérêts de
l'état et la misère publique , fit de cette réunion une
véritable bacchanale. Les choses n'en restèrent pas là,
et ce qu'on avait résolu dans la débauche ^ on l'exé-
cuta de sang-froid. Il fallait, par des signes évidenS|
manifester au peuple l'existence de ses protecteurs ,
et tenir en haleine le zèle du parti. Il n'y avait pas,
pour arriver à ce but , de meilleur moyen que, de pré^
senter à la vue du public ce nom de gueux , et d'em-
prunter à cet état ^ les insignes de la confédération.
En peu de jours toute la ville de Bruxelles fut rem-
(i) « Biais y déclara oisuite d'Egmont dans sa défense, nous ne bûmes
« qu'un seul ▼erre , pendant que les convivei criaient : vive le roil vivent
« les gueux I Cétait la première fois que j^enteodais ce sobriquet , et il me
« déplut certainement. Mais les temps étaient si mauvais qu*il fallait faire ,
« comme les autres , bien des choses contre son inclination , et je croyais
« foire en cela une action innocente. » ( Procès criminel des comtes d^£g-
mont, etc. , 1. 1 , défense du comte d'Egmont. )
I. 20
3o6 SOULÈVEMEHT DKS PAT5-^AS.
plie de vâtemens de couleur gris cen^, comme le
poflatent les moines metidkins et les pé&iteDd. Toute
la (amille , tous les domestiques d'un confédéré adop-
tèrent ce costume. Quelques-uns attacblùent k feursi^
chapeaux ou laissaient pendre à leur ceinture des
plats de bois recouverts d'une plaque d'argent, ou
des écuelles et même des couteaux, enfin tout l'atti-
rail de la mendicité; ils portaient suspendue au cou
une médaille qui fut d'abord de cire ou de bois , et
depuis d'or et d'argent ; elle fiit appelée dans la suite
la monnaie des gueux : elle représentait d'un coté le
buste du roi , avec cette inscription : fidèles au roi :
de l'autre côté , deux mains entrelacées soutenaient
une besace, avec ces mots : jusques à la besace (1).
De là dérivé le nom de gtieux que portèrent ensuite
dans les Pays-Bas tous ceux qui àbâDdonnèrem la
religion catholique, et luirent les armes contre le
roi (a).
Avant que les confédérés se sé^ras^ent pour se
disperser dans les provinces , ils se présentèrent en-
core une fois devant la duchesse (3) pour réclamer
(i) L*hMtoire métallique des Pays-Bas , par Gâ«rd Tanloon , 1 1, p. 8 4
et 8i>, donne le dessin de plusieurs de ces médaillés^ Toici Fîosfaîptioa
de quelques-unes:^ toutfidettei au roy, et siff le teven : jfusqites à
porter la Besace, ( ^ote du tradttcteur. )
(^) Hopper, IVoubles des Pays-Bas, t. Il , part, n, p. 74 , 7I — ^Strada'
t. I, Hb. ▼, p. laS. — Burgundius, Itb. ii, p. iS5 — 187.
(3) te 8 avril 1 566.
LIVKB III, CHAPITRE II. So^
d'elle des procédés plus doux envers les hérétiques ,
jusqu'à ce qae la réponse du roi arrivât d'Sispagae ,
afin de ne point porter le peuple aux dernières extré»
mités ; <K s'il résultait^ ajoutèrent-ils , des inconvéniens
oc graves d'une conduite opposée , ils voulaient qu'on
a ne les leur imputât pas, et qu'on les considérât
ce comme des gens qui avaient fait leur devoir.
La régente leur répondit « qu'elle espérait prendre
ce de telles mesures qu'il n'arriverait aucun désordre,
ce mais que néanmoins s'il en arrivait malgré ses pré-*
ec cautions , elle ne pourrait l'attribuer qu'aux seuls
'« confédérés; quelleies exhortait donc sérieusement
« à s'acquitter également de leur côté d^ promesses
« qu'ils lui avaient faites, et surtout à ne plus ad-
€c mettre parmi eux de nouveaux membres, à ne plus
« tenir Rassemblées secrètes, et en général a ne
« point essayer à l'avenir d'innovations. »
En attendant , et pour les tranquilliser , lelle or-'
donna au secrétaire intime Berti de leur communi-
quer les lettres dans lesquelles elle recommandait aux
inquisiteurs ot aux juges séculiers la modération en-
vers tous ceux qui n'auraient pas rendu plus grave
leur crime d'hérésie par des délits civils.
Avant de quitter Bruxelles, les confédérés nom-
mèrent quatre directeurs pris dans leur sein , pour
veiller aux intérêts de leur cause (i); et ils choisirent
(i) Duodedm igitur prsefectos constituunt. Eos viilgns per cavilluin , tx
numen stmilitiidine, apostolos vocabat. (Burgundtus, lib. n, p. i88.)
3o8 souLivKKBirr des pàts-bâs.
en outre des agens particuliers pour chaque proTÎnce.
On en laissa même quelques-uns à Bruxelles pour
surveiller tous les mouvemens de la cour. Brederode^
les comtes de Cuilembourg et de Berg quittèrent enfin
cette ville , accompagnes de 55o cavaliers ; ils la sa-
luèrent encore une fois ^ quand ils furent hors de ses
murs y par une décharge de mousqueterie , et se sé-
parèrent ensuite , Brederode , pour se rendre à Anvers ,
et les deux autres à Gueldre. La gouvernante fit pré-
céder par un courrier Brederode à Anvers j pour pré-
venir les magistrats de son arrivée ; plus de mille per-
sonnes se rassemblèrent autour de l'hôtel où il était
descendu. Il se montra à la fenêtre, tenant à la main
un vwre rempli de vin. «Citoyens d'Anvers, dit-il aux
« assistans , je suis venu ici aux risques de mes biens
«et de ma vie pour vous délivrer de la tyrannie de
a l'inquisition. Si vous voulez partager avec moi cette
c< entreprise, et me reconnaître pour vôtre chef, ac
« ceptez la santé que je vous porte , et levez les mains
«c en signe d'approbation. » Il but ensuite-, et toutes
les mains furent levées au milieu de bruyantes accla-
mations. Brederode quitta Anvers après cette action
héroïque (i).
A peine la gouvernante avait-elle reçu la -requête
•des nobles, qu'elle fit rédiger par le conseil privé une
nouvelle formule d'édits qui tenaient, pour ainsi dire^
(>) Strada, t. i^ lib. v, p. aïi.
LIVRE III y CHAPITRE II. ZoQ
le milieu entre les placards du roi et les demandes
des oonfédërës. U s'agissait maintenant de savoir s'il
^tait plus à propos de puBlier sur-le-champ ces nou-
veaux ëdits, que l'on nommait communément de mo-
dération , ou s'il fallait les soumettre préalablement à
la sanction du roi (i). Les membres du conseil privé
qui regardaient comme imprudente une démarche
aussi impartante à l'insu et même contre les ordres
formels du monarque , furent d'un avis contraire à
celui du prince d'Orange , qui opinait pour suivre le
premier parti. On avait en outre des raisons de
craindre que la nation ne fut elle-même peu satis-
faite de cette modération dont les bases avaient été
adoptées sans l'intervention des états , formalité
qu elle réclamait avçc force* Aussi pour obtenir le
consentement des états provinciaux , ou plutôt pour
le leur enlever furtivement , la gouvernante eut l'a,-
dresse de faire délibérer chaque province en parti-
culier , en commençant par celles qui avaient moins
de privilèges y telles que l'Artois , le Hainault , Namui*
et Luxembourg; elle empêcha par cet expédient, non-
seulement que la résistance de l'une des provinces
dontiât du courage aux autres , mais elle obtint encore
par là que celles qui avaient une constitution plus
libre, telles que la Flandre et le Brabant que l'on
consulta sagement les dernières, se laissassent cn-
(i) Hopper, Troubles des Pays-Bas, t. II , pail. u, p. j5, 76.
3iO SOULèYEHfiHT BBS FATS^BAS.
tmittar par TcaDemple des autftt états (i). Oa surprit
les d^alés des TiUes par une oooduifee entièranent
Méfiaie ataut i^lls pussent s'adresser à leurs com-
îoëttÊtùs^ et en feur iÉipen uoisîleiioe profond sur
toute cette affaire. La gonVemanU olrtiat par œ
moyen <iue quelques prDv m œs ado^itasseiit eatîlre^
ment la modération des édils, et d'atitrios aireo qud^
ques légères restrictions. Luxembourg et Namur la
signèrent sans réserve; les états d'Artois stipulerait
que les faux dénonciate^irs Seraient soumis à la peine
du talion; ceux du Hainault demandèrent qu'on sub-
stituât une autre peine è celle de la oonfiseatioii des
biens , qui était contraire à leurs privilèges ; la Flandre
insista sur la suppression entière de l'inquisîtion et
pour qu'on assurât aux accusés le droit d'appeler de
ses jugeinens aux tribunaux de leurs provinces; les
états de BrabanI se laissèrent séduire par les intrigues,
ije la eour; la Zélande , la Hollande^ Utrecbt, la
Gueldre et la Frise , protégés par les privilèges les.
plus importans, et qui veillaient avec plus de zèle à
leur maintien , ne furent pas consultés. On avait éga-
lement demandé aux tribunaux particuliers des pro-
vinces leur avis sur le projet nouvellement adopté;
mais il est probable qu'il ne fiit pas favorable, puis-
qu'il ne parvint jamais en Espagne (a). Un précis de
(i)Burguiidiu.f, lib. m, p. x^S, 997.
(2) nUtoire gcncrale des Provlnoes-UDies, t, V, IW. xm, p. ii3 — ii5L
UVB£ JU 9 CHAPITBS II. 3 II
cet ëdît de modératioo 9 qpi méritait en effet ce
iiom(i)| en donnera mi^ juste idée; il y était dit zf que
<x les écrivains de^ seotaire^ , leurs docteurs et mi-
« nistres , aimi que cew <pî reçevrj^ient l'un 4'çux
« dap# leim malsm^» qni fijtvpri^eraieat ou ne dénon-
« lieraient pat d^s as^eçiblées d'h^étiques , ou qui
n. df^nerai^nl d'une n^anière quelconque un isqindale
« pwMiç » lerakDt pu?W de la pot^ce , et leurs ^if^s
fc confisqua y si toutefois le^ lois de la province p^ ^'y
< opposaient pfM5;.quç cependant s'ils abjuraient leurs
Qç erreurs , ils ne subiraient que la peine du glaive, et
« qife leur héritage resteraiiit à leqr famille; pî^ge
« eruel^ppur l'amour paternel (a).. Qn ajouta en outfe,
<$. que les iiéi*<^tiques entra^p^ par légèreté pourraient
<f obtenir leur grâce par leur repentir; que ceux qui
«; persisteraient dans leurs, erreurs seraient bannis,
« sans pourtant encourir la confiscation de leurs bieps,
«( à mo<n&;qu'ils,ne se fussent rendue indignes de cette
s exception en séduisant les aujtres. Les anabaptistes
a furent seuk exjçlus du bénéfice de cette ordonnance.
« S'ils ne se rachetaient pas par la pénitence la plus
« austère, on confisquait leurs biens, et s'ils deve-
« naient relaps , c'est-à-dire s'ils retombaient dans
« l'erreur, on les exécutait sans miséricorde (3). »
(i) Quelle modération ! {Note du traducteur. )
(a) Ce passage est retranché par Cloct.
(3) Burguudius, Ub. u,p. 190, 19?.
3 1 a SOUd^VEMEKT DBS PATS-BAS.
Les égards particuliers pour la vie el pour le» pvo*
priétës , que Ton remarque dans cette ordonoaiice et
que Pon pourrait &dlemeat être tenté d'attribuer à
un changement de système dans le ministère espagnol^
n'étaient qu\ine mesure impérieusement dictée par les
circonstances et que Fopposition vigoureuse de la no-
blesse lui avait arrachée; aussi était^on dans les Pays-
Bas si peu édifié de cette modération, qui dans le
fond ne remédiait à aucun abus réel , que )ç peuple
indigné créa pour k désigner \e mol de meur^
tnUion (i).
Après que Ton eut surpris ainsi le consentement
des états y Tédit de modération fiit soumis au consei^
d'état y signé par tous ses membre», et envoyé au roi
en Espagne ,^ pour y recevoir focce de lot par sa ratîn
fication (a).
L'ambassade de Madrid, dont on était convenu
avec les confédérés , fût d'abord proposée au marquis
de Bergh (3); mais celui-ci, par une méfiance qui'
n'était que trop fondée sur ïes dispositions du roi , et
peur n'être pas seul responsable de cette mission dé-
licate , demanda un collègue ; on. lui adjoignit le baron
(i) MetcareD, lir. n, p. 41 , recto. ^
(a) Aoalecta belgica, Viglii ejnstola ad H(^perum, tU part n,
p. 35S-«a6o.
(S) 1} ne faut pas confondre ce macquis de Bergh avec le comte Guii-
tourne de Bergh, qui fut un des premiers signataires du compromis. (Viglii,
imI Hoppu'um epistola, p. 358.)
LIVRE m, CHAPITRE II. 3l3
de Montigny , qui avait déjà été employé avec succès
pour une affaire semblable; mais, comme dans Tin»
tervalle les circonstances étaient entièrement chan-
gées , et que Montigny était dans de justes craintes
sur sa seconde réception à Madrid , il convint avec
la gouvernante , pour sa plus grande sûreté , qu'elle
écrirait préalablement au roi à ce sujet , tandis qu'il,
voyagerait avec son compagnon assez lentement pour
recevoir la réponse en route. Son bon génie , qui pa-
raissait vouloir Tarracher au sort afireux qui Tatten*»
dait à Madrid y retarda encore son voyage par un
obstacle imprévu ; le marquis de Bergh avait été mis
hors d'état de partir immédiatement avec lui , par
une blessure qu'il reçut dans un jeu de paume : cet
accident n'empêcha pas néanmoins l'ambassadeur de
se mettre seul en route , parce que la gouvernante le
pressait d'user de diligence , et il arriva en Espagne ,
non pour y faire réussir la cause de ses concitoyens,
comme il l'avait espéré, mais pour lui sacrifier sa
vie (i).
La situation des affaires était tellement changée ,
et la noblesse, par la démarche qu'elle venait de faire,
avait été si près d'une rupture complète avec le gou-
vernement, qu'il parut impossible au prince d'Orange
et à ses amis de conserver plus long-temps les rela-
tions et les ménagemens qu'ils avaient gardés jus-
(i) Strada, t. I, lib. v, p. «34, a35.
3i4 soviÀYKiamT des pat»-bàs.
qu'alors tmàn la république et la oour>€i de réunir
des devoirs ausai opposés. Us s'étaient déjà fiiit aasez
d^ violence pour ne pas prendre parti dans le débat
qui allait s'élever. Plus leur amour pour la liberté,
leur patriotî^ne, leurs idées de tolérance avaient à
souflrir de la contrainte que leur imposaient l^irs
places et leurs dignités^ plus leur jèle devait être re-
froidi par la méfiance de Philippe , le peu d'égards
qu'il témoignait depuis long-temps pour leurs avis, et
les mépris de la duchesse. Ces motifs devaient leur
resdre plus pénible encore la continuation d'un rôle
qu'ils jouaient à regret, et dont on était si peu recon-
naissant. Us avaient reçu en outre divers avis venant
d'Espagne, qui ne laissaient aucun doute sur Je mécon-
tentement du roi relativement è la re({u£te de la no-
blesse et à la conduite qu'ils avaient tenue person-
nellement en cette circonstance. On devait dès lors
s'attendre à des mesures auxquelles ils ne pourraient
jamais se prêter , parce qu'ils devaient être les dé-
fenseurs de la liberté de leur patrie, et qu'ils étaient
pour la plupart amis ou alliés des confédérés. Le
parti qu'ils avaient à prendre pour la suite alUût dé-
pendre du nom qu'on donnerait en £^»agne à la con-
fédération de la noblesse ; si elle était qualifiée de
séditieuse , il ne leur restait d'autre choix que d'en
venir à une explication dangereuse et prématurée
avec la cour , ou de l'aider à traiter en ennemis ceux
dont rintérêt ctait aussi le Iciu*^ et qui avaient agi
UV&E III y CHAMTAB II« 3l5
d'après leurs sentimens. Us ae pouvaient éviter cette
alternative périlleuse qu'en se retirant entièrement des
affaires; moyen qu'ils avaient déjà ^nployé une fois,,
et qui dans les oir«c<tos.tances actuelles était commandé
pw la aéeessité. La nation entière aVaat les yeut
fi&és sur eux ; sa éonfiaitce illimitée dans leur opinion^
et son re^et qui allait jusqu'à FadoralÎQa , ennobUs-
saient la cmifle pour laqudle ils se déêlareriMnt^ et
fouineraient comp^iètement k parti qu'ils abandonne*
.raient. Ia part qu'ils pr^mient au gouvemement , ne
fôt'elle^'un vain nom , retenait le parti contraire ; tant
^'ils assistaient au;x; séances du conseil d'état on évi-
tait les moyens violens f parce qu'on espérait encore
^d^pie ckose des voies de la douc^in L^ir impro*
batioQ , même simulée ^ otait tout 4^urage et toute
assurance aucSi méoonteiks , tandis qu'au contraire
jc6ux«ci reprenaient toute leur audace , dès qu'ils
entrevoyaient seuiement de loin l'^poîr d'un aussi
solide appui. Les mêmes mesures du gouvernement
qui , lorsqu'elles passaîe# par leurs mains y étaient
assurées d'un heureux suocès , devenaient sans leur
secours suspectes et inutiles ; l'indulgence même du
roi f lorsqu'elle n'était pas l'ouvrage de ces amis du
peuple, manquait une grande partie de son effet. Non-
seulement leur retraite privait la régente de conseils
au moment où ils lui étaient le plus nécessaires,
mais ils laissaient encore la direction des affaires à
des gens aveugles dans leur dévouement à la cour ,
3l6 SOUL^EMENT DES PAT9-»BAS.
ignorant Part de manier Tesprit républicain , et qui
ne négligeraient rien pour aggraver le mal , en exas-
pérant les esprits.
Tous ces motifs , entre lesquels ch&cun peut , d'après
l'opinion qu'il a conçue du prince , reckerdier celui
qui a le plus influé sur sa détermination , le déridèrent
enfin à laisser la gouvernante dans l'embarras , et à
se retirer entièrement des affaires. Il trouva bientôt
un prétexte d'ei^cuter ce projet. Il avait voté pour
la publication immédiate des édits nouveaux , la gou^
vemante suivit l'avis du conseil privé, et lis envoya
d'abord au roi. « Je vois clairement , s'écria-t-il avec
«( une feinte vivacité, que tous les conseils que je
« donne sont mal interprétés. Le roi n'a pas besoin
« d'un serviteur dont la fidélité lui est suspecte , et
« loin de moi l'idée de forcar mon maître à accepter
« des services qui lui déplaisent. Il vaut donc mieux
« pour lui et pour moi que je m'abstienne de prendre
«c part au gouvernement (i), m Le comte de Horn ex-
prima à peu près les mêmes sentimens , et le comte
d'Egmont demanda un congé pour aller aux eaux
d'Aix-la-Chapelle que ses médecins lui avaient ordon«-
nées , quoique ( est-il dit dans son acte d'accusation )
il eût l'apparence d une santé florissante. La gouver-
nante , effrayée des suites que cette démarche amènes
rait infailliblement , parla au prince avec aigreur4
(0 Burgundiii5, lib. ii, p. 188, 189.
tilVRE III , CHAPITRE II. 3 1 7
èc Si ie bien public et mes représentations , lui dit-
« elle j ne peuvent vous faire renoncer à votre rëso-^
ce lution j &ites-en du moins le sacrifice à votre repu-»
a tation. Louis de Nassau est votre frère. Lui et le
« comte de Brederode , les chefs de la conjuration ,
ce ont été publiquement vos hôtes. Leur requête ren-
« ferme les mêmes plaintes dont vous avez jusqu'à
« présent entretenu le conseil d'état ; si en ce moment
« vous abandonnez tout-à-coup la cause de votre roi,
«r n'aura-t-on pas le droit de publier que vous favo-
« risez la conspiration ? » On ne dit pas si le prince
se retira effectivement à cette époque du conseil
d'état; dans ce cas , il faudrait qu'il se fut ravisé
presque aussitôt ^ car peu après nous le voyons de
nouveau mêlé dans les affaires publiques. Il paraît
i|ue le comte d'Ëgmont se laissa vaincre par les re-
présentations de la gouvernante ; le comte de Horn
fiit le seul qui se retira réellement dans ses terres^
avec la résolution de ne plus servir à l'avenir ni em*
{ïereurs ni rois (i).
Pendant ce temps-là les gueux s'étaient dispersés
dans toutes les provinces, et partout ils avaient ré-
pandu les nouvelles les plus favoirables au succès de
leur entreprise } ils assuraient avoir conquis la liberté
de conscience ; et, pour donner du poids à cette asser-
(i) Il y resta trois mois sans actiTÎté. (Acte d'aociisation du comte de
Horn. )
3l8 SOULÈTSHBlfT DES PATS-BàS.
tion, ils employaieat le mensonge là où la vérité
était insoflBsante. C'est ainsi , par exemple , qu'ils,
publièrent une lettre supposée des chevaliers de la
Toi80BMfOr(i) , dans laquelle ceux-ci déclaraient for^
mellement qu'à l'avenir nul n'aurait à craindre pour
cause de rdigion, ni la prison, ni l'exil, ni la mort,
à moins qu'il ne se £&t rendu en même temps cout
paille d'un crime politique ; et que dans ce cas même
les confiMérés seraient ses seuls juges. Ces dîsposi*-
tiens devraient être valables jusqu'à ce que le roi en
eât décidé autrement , de concert avec les états géné-
raux. Quel que fut l'empressement des chevaliers,
aussitôt qu'ils eurent connaissance de cette imposture,
à tirer la nation de son erreur , cette supercherie
avait cependant en p&i de temps rendbi de grands
services aux factieux. Des vérités dont l'effet ne
s'étend que sur un seul moment peuvent être fiicile-
inenC remplacées par des fictions dont la dtme n'est
pas pius longue. Outre que ce bruît fidsaît nattre la
méfiance entre la gouvernante et les chevatiers, et
relevait le courage des protestaips par de nouvelles
espérances , il donnait aux novateurs une apparence
de droit qoî, lors même qu'ik n'en étaient pas C(»r
vaincus, servait d'excuse à iemr conduite. Quoique
cette fiiusse nouvelle fôt aussitôt démentie , elle de-
vait , pendant le court espace de tetnps oîi elle trouva
( i} En date eu 8 avril 1 566,
LITBC m j CH APIfmC H. 3 1 9
qudique crédit , être la source de tant de troubles ^
d'excès et de liceace, que le retour à Tordre deye*"
nak impossible , et que Ton devait se trouver forcé
de continuer, autant par habitude que par désespoir,
à suivre la route que l'on avait d'abord choisie (i)«
A la première nouvelle de cet heureux événement j
les protestans filgîtifs retournèrent dans leur patrie
qu'ils n'avaient quittée qu'avec regret ; ceux qui
s'étalent cadiés sortirent de leurs retraites ; c^ix qui
n'avaient jusqu'alors rendu à la nouvelle religion que
des hommages secrets , enhardis par cet acte de tolé-
rance , se dédm^èrent Imutement pour elle. Le nom
de gueux fût en honneur daâs toutes les provinces ;
tM vc^it en eux les soutiens de la religion et de la
liberté; chaque jour grossissait leur parti, et beau-
coup de négocîans commenoèrent à porter leur& em*
blêmes. Ces derniers firent encore un changemmt à
la monnaie dite des gueux , en plaçant dessus deux
bourdons en forme de croix , pour donner à entendre
t{u'ils étaient prêts à chaque instant à quitter leurs
maisons et leurs biens pour l'amour de la religion.
L'établissement de la confédération avait entièrement
changé la face des affaires. Les murmures des sujets,
jusqu'alors impuissans et méprisables parce que ce
n'étaient que des cris isolés, formaient maintenant
une seule voix redoutable , et avaient acquis par leur
(i) Strada, 1 1, lib. \, p. aSs, a32^. — Grotii Annales , lib. i, p. as.
^aO SOULèVEMBNT DES PATS*BAS.
réunion, de la force, une direction et de la stabilité.
Tout esprit séditieux se regardait dès lors comme
membre d'un corps respectable, et croyait légitimer
son audace en la plaçant dans ce dépôt général de
l'indignation publique* Les hommes vains et im-
portans étaient flattés de voir le prix qu'on attachait
à leur adhésion à la confédération, et les lâches
étaient attirés par la certitude de se perdre dans cet
immense torrent , sans être aperçus ni punis. L'aspect
sous lequel les confédérés se montraient à la nation
était très-différent de celui qu'ils avaient affecté en-
vers la cour* Quand même leurs intentions pour le
roi eussent été aussi pures qu'elles paraissaient l'être
à l'extérieur , le plus grand nombre n'aurait été frappé
que de l'illégalité de leur conduite, et le but louable
qu'ils pouvaient avoir en vue eût alors échappé à ses
yeux(j).
(i) M. de CIoét a supprioié tout oe passage depuis :L*aqpect tous lequel.
LiVftE III y CHAPITRE III. 3a I
<<^%i%<i%«%%<y%i%<<i<»%»»^%i%>^<^^»»l^%<'«%>*»»^^r%'%<^ii»%>^K^>»%i%'%'%i^»%%<^^^i%<* » %%<%i%*«*i^%(»^i
CHAPITRE III.
Les Prêches publics.
lli«MMB*i
Les haguasots et les protestaus allemauds fie pôu^-
raient espérer .une époqae plus favorable pour ré-*
pandre dans les Pays-Bas leur dangereuse doctrinei
Toutes les villes considérables fourmillaient d'étran-
gers suspects , d'espions déguisés , d'hérétiques de
toute espèce y et de leurs ' apôtres. Parmi les sectes
qui s'étaient séparées de la religion dominante , il y
en avait particulièrement trois dont les progrès
étaient alarmans. Les anabaptistes avaient inondé la
Frise et les contrées voisines ; mais on les t^doUtait
moins y parce qu'ils étaient pauvres , sans chef, sans
principes fixes , sans force militaire et sans accord
entre eux. Les calvinistes , plus puissans y occupaient
les provinces méridionales, ^t surtout la Flandre, et
trouvaient d'importans auxiliaires dans leurs voisins
les huguenots, dans la république de Genève , les can-
tons suisses, et une partie de rAUemagne; leur reli-
gion, a quelques nuances près, était montée sur le trône
d'Angleterre. Leur parti, le plus considérable (le tous,
dominait parmi les négocians et les bourgeois, et il
1. ^i
^1 souLàvEimrT. des pats^bas.
devait en grande partie son eKiHenee aux huguenots
bannis du sol français. Les luthériens étaient -moins
nombreux et moins riches , mais ils avaient beaucoup
de partisans dans la noblesse. Ils s'étaient principale-
ment étendus dans la partie orientale des Pays-Bas ^
limitrophe de l'Allemagne; leur confession régnait en
Suède et en Danemarck ; les plus puissans princes de
l'empire étaient leurs alliés : les luthériens semblaient
donc avœr le droit de réclamer la liberté. de con-
science accordée à l'Allemagne f dont les Pays-Bas
Élisaient partie par le traité de Boujrgogne. La ville
d'Anvers était le point de réunion de ces trcis sectes
religieuses ) pajrce qu'elles y étaiait cachées au milieu
de son immense population, et que le mélange de
toutes les nations y favorisait la liberté. Elles n'a-
vaient de commun qu'une haine implacable pour
le papisme y l'inquisition et le gouvernement espa-
gnol, dont cette dernière n'était que l'instrument.
Jlais la jalousie qui les ;&isait iW^ercep entre elles
une surveîUaAce active tenait leur zèle en haleine,
et empêchait que la flamme du fanatis^le ne s'éteignît
chez elles (i).
En attendant que les édits de modération eussent
été sanctionnés par le roi , la gouvernante , pour con-
tenter en quelque sorte les gueux, avait recommandé
(i) GK>tn Annales, Hb. i, p. ai , 33. — Strada, f. I, lib. v, p. 339.
- lUirguiulius, lib. i ri, p. a 12.
UVRJE in> CfiTAFITREini. 3a3
aux stdlliottders et aux nlagistrat».:jdés prôvhices
d^ufler d'indiïlgenoe dans leur» procédures contre les
hérétiques, ha. plus grande. partie d'entre eux, qui
n'exerçaient qu'avec réfMignance 'l'odieux offiee de
bourreau , s'emprQ9sèreat 4e $ê iconfonuer à ce%
ordres, et leur doanèreiit la plus gnande extension. Ija
plupart des autonlés supérieures: avaient en horreur
rinquisition et la tyiÀqniie^ espagnole ; beaueoup
même étaient secrètement dénoués^ à l'une ou à l'antre
des nfHivelles sectes , et ceux qui ; ne l'étaient point
ne voulaient pas accorder aux Espagnols, leurs en-
nemis déclarés ^ le plaisir: de voir maltraiter leurs
. compatriotes ( i ). Ils fieignirent dooq d'avoir mal eom-
. pris les intentions de la régente ^ et laissèrent presque
. entièrement tomber ^û désuétude rin<}uisition et Je^
édits. Cette conde^sçendance duigoqvei^iiemèn^^ jbintb
aux briUanIçs illusions desî gueUx ^ firent sortir . df;
leur obscurité les protestans^ qui d'ailleuRiétaient déjà
trop nomlu^eux pour retter plus lonig^eteps cachés:
ils s'étaient contentés jusiqu'à ce moment d'assem-
blées nocturnes et secrètes ; mais alors ils se crurent
assez forts et même assez redoutables pour hasarder
publiquement ces réunions. Elles commencèrent entre
Oudenarde et Gand , et eurent lieu bientôt dans toute
la Flandre. Un certain Hermann Stricker , natif
d'Overyssel , moine échappé de son cloître , enthou-
(i) Burgimdius , p. 2o3 , 204. — Grotii Anâi^i Ub. i, p. ao.
3a4 SOULiTEMBNT DES PATS*BAS.
siaste audacieux et habile ^ doué d'une figure impo-
sante et d'une éloquence impétueuse , fut le premier
qui conduisit le peuple à un prêche en plein air.
La nouveauté du spectacle attire autour de lui une
troupe de sept mille personnes. Un juge des en-
virons (i) , plus courageux que sage, s'élance, l'épée à
la main , au milieu de la foule ptor saisir le prédî*
cant ; mais le peuple , qui , à dé&ut d'autres armes ,
se sert de pierres y le maltraite tellement qu'étendu
sur la terre et couvert de blessures , il se trouve heu-
reux de sauver sa vie à force de supplications (a). Le
succès de ce premier essai encourage les protestans à
une seconde tentative; ils se rassemblent en plus
grand nombre dans les environs d'Alost , et cette fois
ils s'arment de poignards, d'armes à feu, de halle-
-bardes ; ils placent des postes avancés et obstruent
4es avenues avec des chariots et des bagages. Tous
*€eux que le hasard conduit dans ces lieux prennent
part de gré ou de force mx service divin , et des
gardes particuliers sont chargés d'imposer à la multi-
tude. Des colporteurs campés à l'entrée du lieu de la
(i) Le baîlliCroetsens de Ghendtbnigghe. (Vandervync^t, 1 1, p. 201.)
(a) Burgundiuf , p. sx3, 114. Cet inconcevable témérité d'fin homme
ipli ose se précipiter seul au travers de sept mille fimatiqaes pour sMsir
l'-qjijet de leur Ténftratkm prouve , plus que tout oe qu*on pourrait dire,
avec quel insolent mépris les catholiques de cette époque traitaient le»
liérétiques, qu*ils regardaient comme des hommes d^une nature inférieure.
M. de Gloët a supprimé cette note.
LIYBS ni y CHAPITRB III. 3a 5
réunioD vendent les catéchismes de la réforme , des
livres de piété , et des^ libelles contre les évéques.
Hermann Stricker se fait entendre du haut d'une tri-
bune formée à la, hâte avec des . charrettes et des
troncs d'arbireSi amoncelés. Une toile à voile étendue
au-dessus de lui le garantit de la pluie et du soleil. Le
peuple se place du coté opposé au vent pour ne rien
perdce de son discours , dont l'éloquence consiste
surtout dans des invectives contre le papisme. On
puise de l'eau dans la rivière voisine pour faire bap-
tiser par Tapotre les en&ns nouveau-nés , sans autre
cérémonie , et comme dans les premiers temps du
christianisme (i). On administre des sacremens , on
bénit des mariages , on prononce des divorces selon le
rite des calvinistes. I^ moitié des habitans de la ville
de Gand quittent leurs murs pour courir à ce spec-
tacle /et la foule qui grossit de plus en plus inonde
en peu de temps toute la Flandre orientale. Un autre
moine apostat de Poperiugue, Pierre Dathen, met
de son coté en mouvement la Flandre occidentale.
Quinze mille hommes sortent en foule des bourgs et
des villages pour entendre ses prédicatioflda; leur
grand nombre les rend assez hardis pour ftkpeer à
main armée les prisons où languissaient quelques
anabaptistes destinés à la moit des martyrs. Les pro-
testans de Toumay sont excités à la même audace
(i) Ces derniers mots sont omis par M. de Cloet
^qJ5 SOUUÉVlMEKT HBS PÀYS^^AS.
par un certain AttibvDÎse Villi ^ calviniste français.
Ils itisisteitt égalmii^nt sur l'élargtosement de leurs
prisonniers , eti bissent éeliapper des menaces rëitë^
nées de livrer âttic^FVançlns h TlUe, qui était entière-
ment dëgaraîe ^é troupe», la crainte d^ne trahison
ayanjl engagé te ocimn^aéidanit i^ ftiir^ entrer ses sdidats
dnns le' châieitu, après leur fefns d'agir hcistilement
çimtre leurs eonékeyens. Les prniestans poussent
Taudaee jusjipl'à^^r dmiander pour enx^memôs une
église dans IHntéfîeur «de la ville:; mais ayant éteécen-
diiils par les magistrats, ils ferment une ligne arec
leurs coreligimmaities de Yalenciennes et d'Anvers
pour obtenir- à'ib^ce ouverte l'exercice ptdblic de leur
religion. Le parti pretestant é|ait également puissant
m
dans oes trois villes; cependant, comme aucune na W
cofHrgge de prendre if initiative , elles conviennent
d^ëtabltr en mètM temps des prêches poblios , et.Vâp-
parition de Brèdtrode k Anvers diécîde l^eacécntioa du^
projet. Six «aille habitans, hommes et femmes, sof-
tent de la ville lè^méme jour oà pareille chose arri*
vait à Tournay et à Valénciennés ; les mères ti*aînent
leurs petitjs enfans apt^ès e}le$( ; le lieu de l'ass^inblée
e entouré de chariots attachés l'un à l'autre , des*-
rière lesquels des hommes armés âont cachés pour
protéger les dévots coiipre toute attaque imprévue.
liCs ministres étaient Allemands ou huguenots et prê-
chaient en langue wallone ; plusieurs d'entre eux ap-
partenaient à la .dernière classe de Is^ sppiçtc ; des
IiIVS£ III y CHAPITRIZ III. 3^7
artisans mêinè$ $e croyaient appelés à cette sainte
inîs$ion. L'aistarîté dès magistrats y la crainte des iois,
rapparîtk>n des arcliers ne pouvaient plus leur ins*
prer de la crainte; heancoup étaient entraînés p^r
la curiosÂtë d'^estendre les dboses neuves et mres que
débitaient ^es «noveaux venus étrangers , dont on
pariait ,tant ; d aiUres étaient attirés par la mélodie
des pâanao^s ,cbantés en vers français, suivant F«isage
de Gdaève ; d'autres enfin , et c'était le {dus grand
noirabre, acœuraâent à ces prêches comme à ‫ co«
médies ^amusabites dans lesquelles on yersait le ridi-
cule sur le pape^ les pères du concile de Trente , le
purgatoire et autres dogmes de l'église catholique.
Plus les extravagances étaient fortes, plus elles cha-
touillaient les oreilles de la midtitude; et des apptau-
dis^emens universel récompensaient , comme au
théâtre , l'orateur qui avait surpassé les autres par
l'exagération de ses diatribes. Malgré les formes ridir
ailes que l'on donnait à ces violentes attaques contre
l'Église dominante , quelques éclairs de raison y bril<
laient parfois, et plus d'un auditeur, qui était bien
éloigné d^étre venu à ces réunions dans l'intention d'y
chercher la vérité, en emportait peut-être une par**
celle à s(Hi-insa (i).
(i)Slrada,t. I, lib. v, p. 239 — 24:1. — Burgumlius, Ilb. iti, ]}i:^20
— 2 3l.
M. de Cloêt a supprimé depuis : les violentes attaques.
SaS sooii:vuf ENT pes pats-bas.
Ces assemblées furent Gonûonëes plusieurs jours
de uiite ; et la témérité des sectaires s'aoerut à un tel
paùit par l'impunité, qu'ils se permirent à la fin,
après la câébralion de l'office divin j de ramena* leurs
ministres en triomphe , avec une esoùrte de ^cavaliers
armés, et de braver ainsi les lois par œt acte séditieux.
Le conseil de U ville envoya courrier sur coiurier à
la duchesse pour l'engager à se rendre . elle-même à
Anvers , et , s'il était posstUe , à y fixer sa résidence ,
comme le seul moyen de réprîmier l'insolence des sé-
ditieux f et de prévenir la ruine totale de kt ville; car
les principaux négocians, i^edoq tant le piUage , se pré-
paraient déjà à la quitter. La crainte de con^romettre
l^ dignité du trône l'empêcha , il est vrai , d'accéder
à cette demande ; mk^ elle envoya à sa place le
comte de Mégen pour proposer aux magistrats d'An-
vers d'iatroduire une garnison dbans cette ville. Le
peuple soulevé, à qui le but de son arrivée ne resta
pas long-temps caché, se rassembla autour de luken
poussaqt des clameurs séditieuses : « C'est un ennemi
a juré des gueux^ s!éeriait-on de toutes parts, il aj^orte
« Avec lui la servitude et l'inquisition; il faut qu'il
« quitte immédiatement la \âlle. 3>£n effet, le tumulte
ne s'apaisa que lorsque Mégen eut franchi les portes
d'Anvers; alors les calvinistes présea|:èrejAl: aux ma-
gistrats une requête par laquelle ils exposaient que ,
leur grand nombre leur rendant maintenant impos-
sible toute réunion secrète , ils demandaient pour la
. UVRE HI, CHAPITilE III. ^ng.
c^bration de leur adte un tei^ple particulier dans
renceinte de. la ville. Les. magistrats renouvelèrent
leurs iqstances auprès de la duchesse pour qu'elle vînt
p^r sa présence porter des secours à la yille rëduke
à ïesRtrémité , ou qu'elle lui envoyât du moins le
prince d'Orange , le seul pour lequel le pçuple eût
e&cere .quelques égards^ et à qui le titre héréditaire
de burgrave d'Anvers imposait quelques engage-
mens. La princesse , afin de prévenir de plus grands
mau:x;, fut forcée de consentir à cette seconde de-
ina^dé, et de confier, à son grajid regret, la ville
d'Anvfsrs au prince d'Orange. Celui-ci, après s'être
fait prier long-temps, parée qu'il paraissait ferme-
ntent résolu à ne plus pœndre part à l'avenir aux
af&ires de l'état, céda enfin aux prières réitérées de
la gouvernante et aux désirs impétueux du peuple.
Brèderode vint au-devant de lui , avec un nombreux
cortège, jusqu'à une demi-lieue de la ville ^ et ils se
sablèrent de part et d'autre, en déchargeant leurs
pistolets k 1a manière des gens de guerre. Anvers sem-
blait avoir envoyé tous ses habitons pour recevoir son
libérateur. La route était encombrée d'une foule em-»
pressée; on découvrit les toits des maisons de cam-^
pagne pour y placer un plus grand nombre de spec-r
tateurs. Des figures humaines semblaient sortir tout-
à^coup des haies , des murs des cimetières , et
même du fond des tombeaux. L'affection du peuple
pour le prince se manifestait en cette occasion par
33o SOULiVSMEHT DCS PATS-BAS.
les transports les plus vifs. -« Vivent les gueux !
« s'écriaient les gens de tout âge qui Fentouraient.
« Voyee-Ie , voilà celui qui nous apporte la liberté.
a Voilà y disaient les luthériens , celm qui nous apporte
ce la confession d'Augsbourg. Nous n'avons plus be-
« soin des gueux , s'écriai^it d'autres ; désormais
« nous serons exempts de faire le chemin p^ihle de
(t Bruxelles ; lui seul est tout pour nous. » Ceux enfin
qui ne trouvaient rien à dire exprimaient l'excès de
leur joie par le chant des psaumes qu'ils entonnaienl
autour de lui. Le prince néanmoins resta calme au
milieu de cette joie tumultueuse ; il fit signe pour ré-
clamer du silence, et comme personne ne voulait
lui obéir 9 il s'écria enfin d'un ton qui exprimait son
mécontentement et en même temps son émotion:
a Voye^ 9 pour Tamour de Dieu y ce que vous faites ,
« de peur de vous en repentir quelque jour » (ï). Les
cris de joie redoublèrent lorsqu'il entra à cheval dans
la ville. Dès sa première entrevue avec les dbefs des
différentes sectes , qu'il fit venir chez lui et qu'il inter-
rogea séparément, il s'aperçut qu'il fallait chercher
la source principale du mal dans la défiance mu-
tuelle des différens partis , et dans les soupçons
des citoyens sur les intentions du gouvernement;
qu'ainsi sa première démarche devait être de ras-
i^uror les esprits. Il chercha , par persuasion et par
(t) Strada, 1. 1, lib. v, p. 24^4. — Burgundius , lib. m, p. 235, 23;.
< LIVRE III ^ GHAPIT^B ill. 33 1
adresse, à tirer Us arme$ des mains des calvinistes ,
qai étaient les plus redoutables par leur nombre , et
il y réussit enfin avec beaucoup de petne ; mais
comme on fut instruit bientôt après qu'on avait chargé
<V Marlines quelques chariots de munitions de guerre,
et que le drossart (i) du Brabant avait été aperçu
jJusieurs fois sur le territoire tf An vers avec des gens
aîtnés (i), lesiîôlvinistes, craignant que l'exercice de
leur culte ne fût troublé , supplièrent le prince de
leur assigner dans l-intérieur de la vilk une place où
Us pussent assister au prêche à Pabw de toute sur-
prime (3). Il parvint encore cette fois à les amuser
par des promesses , et sa présence retint si bien l'ex-
plosion du tumulte que tout se passa tranquillement
même à la fête de FAssomption , pendant laquelle
u4)e <graade quantité de gens de campagne , dont on
avait tout à craindre, étaient entrés dans Anvers.
L'image de la viei^ fut portée en procession avec
toute la pompe accoutumée, sans éprouvcîr d'insulte.
Quelque» invectives , et le mot idolâtrie prononcé
à demi voist, voilà tout ce que le peuple non catho-
lique se permit contre la procession (4).
(i)B&i|l!.
(3) Il aUait à sa maÎMm de Mercrem près d'Anveis. (Meteren , ttv. ii ,
p. 49 y verso.
(3) Joann. Meuniî Gulielmus Aiiriacus, lib. i. p. 27, 28.
(4) BiirgiiDdius , lib. m, p. ^34. — Meteren, fol. 4^- , recto et vn-w
ê
— J3oTht)u, Histoire wniverseUc, t. V, p. 220.
33a SOULÈVEMENT DES PATSHBÀS.
Tandis que la régente reçoit sttccessiyement de.
toutes les provinces des nouvelles alarmantes de l'ar-
rogance des protestans , et qu'elle tnemble pour An-
vers, confie malgré elle au prince d'Orange, un autre
rapport, vient redoubler son effroi. A peine avait-el)e
été instruite de l'existence des prêches publics qii'elle^
avait sommé les confédérés de remplir leurs pro-
messes, et de lui prêter assistance pour le rétiU>lis-
sement de l'ordre. Le comte de Brederode profita die
ce prétexte pour convoquer une assemblée générale
des confédérés; il eût été difficile de choisir un mo-
ment plus dangereux. Il affecta de rassembler toutes
les forces de la confédération, dont l'existence et
l'appui avaient pu seuls exciter la populace protes-
tante à se livrer à des excès aussi violens; cet appareil
brillant devait relever la confiance des sectaires en
même temps qu'il abattait le courage de la régente.
L'assemblée eut lieu à Saint-Trond , ville du paya de
Liège , où Brederode et Louis de Nassau s'étaient
jetés à la tête de deux mille confédérés. Comme le
long retard de la réponse royale qu'ils attendaient de
Madrid ne semblait leur présager rien de bon, ils
pensèrent que, daps. tous les cas , il était plus prudent
d'arracher à la duchesse un sauf-conduit pour leurs
personnes. Ceux d'entre eux qui étaient liés à la po-
pulace protestante par une sympathie criminelle re-
gardaient les excès auxquels elle sç livrait comme
un événement heureux pour la confédération ; séduits.
LIVRS III 9 CHAPITRE III. 333
'par le bop)iéUr apparent de ceux à la société desquels
ib s'étaient rabaissés, ils commencèrent à changer
de ton. Leur zèle , jadis si louable , dégénéra en inso-
lence et en audace; beaucoup étaient d'aviê qu'il fal-
lait mettre à profit le désordre général et la perplexité
de la duchesse, élever une voix plus hardie et mul-
tiplier les demandes. Les membres catholiques de la
confédération, dont beaucoup conservaient encore
des sentimens royalistes , et qui avaient été entraînés
à embrasser ce parti , plutôt par occasion et par
Tex^nple que par leur propre penchant , entendirent
À leur grand étonnement pi*oposer une liberté illi-
mitée de conscience j et apeirçurent alors avec efiroi
le dang^ d'une entreprise oit ils s'étaient inconsidé-
rément engagés. Le jeune comte de Mansfeld aban-
donna la confédération aussitôt qu'il eut fait cette
découverte. La discorde comiiença dès lors à miner
^cette œuvre de la précipitation , et à détacher insensi-
blement les liens qiti unissaient les confédérés (i).
Le comte d^Egmont et Guillaume d'Orange furent
chargés par la gouvernante de traiter avec les confé-
dérés. Douze de ces derniers , parmi lesquels se trou-
vaient Louis de Nassau , Brederode et Cuilembourg ,
«urent avec ces [deux négociateurs une entrevue au
village de Dufflé, non loin de Malines. «Pourquoi
(i) Burgnndius, lib. m, p. a'iS, 236. — Strada, Ub. v, p. 245^, 246.
- Meteren , liv. 11 , p. 42 , verso.
334 SOVlAVKJlIlIT Vf» FATS*BAS.
« celle noQveUe démarche , leur fil dire la duchesse
« par la bouche de ses envoyés ?tJ3ïi a exigé €{ue j m-
« voyasse des ambassadears en Espâgae; je X'ai.fall.
« On a Irouvé les édits el l'iiMluisiliKHl. trop révères;
« je les aï modérés. Oa a demàadé la coaTocalion
c des états généraux ; j'ai soumis cette demande au
« roi 9 n'osant l'accorda de mon autorité privée.
c( Qtt'ai-je donc fait encore oii aégKgé sans te savoir
a qui rende nécessaire cette assemblée de: Saint-
« Trond ? La colère dn roi et &s% résultats iaqiâèlenit-
« ils les confédérés ? l'ofiense est grande , msus aaclé-
« mence l'est encore plus. Que sont de:«enues ^ lés
a pmmesses de la coo£édératiom., de ne pii» exjciter
«t de troubles parmi le peuple? Que sont, devenus oés
« magnifiques sermens.de mourir à mes pieds ^ plutôt
<K que de léser en aucune mamière les droite dn.mb-
a narque ? Déjà les ftorateurs s'émancipont jusqu'à
« des actions qui approchent . de la irévolte:, œi: <qai
ce conduisent la républiqiieià saline ;.è'est la conïlé-
a déiration. qu'ils invoqùeÉLt en commettant ce& actions
«c crtnnneUes. Si elle lès souffire en aileb<^y elle-s'àv-
a cuse elle-même d'être complice de leurs sitteiitats.
« & au contraire elle agit de bouaue foi i^piVers aon
« souverain , elle ne peut rester inaotive /en voyant
«c cette licence du peuple ; mais les confédérés eux-
« mêmes devancent la populace furieuse par leur
« dangereux exemple, forment des alliances avec
« les ennemis de la patrie , et confirment tous les
LIVIIE III, CHAPITRi: iiu 335
a soupçons de complicité , par l'assemblée coupable
a qu'ils viennent de convoquer ( i ). »
Les confédérés repoussèrent formellement ces
imputations dans un écrit qu'ils firent présenta au
conseil d'état par tnns de leurs membres députés à
cet effet. Il était conçu en ces termes : ce Nous avons
« été pénétrés dç reconnaissance pour tout ce que
a Votre Altesse a fait à l'égard de notre requête, if pus
a ne pouvons pas nous plaindre non plus d'aucune
« innovation qui aurait été faite pendant ce temps et
a dans quelque lieu que ce soit , contre vos promesses;
«c mais si, nonobstant cela, nous pouvons npus co^-
« vaincre de nos propres yeux que l'on traîne çn tous
fc lieux ^ e.t' comme par le passé , nos concitoyens de-
4K vaut les tribunaux^ et de là à la mort^ pour cause
fn de religion , nous devons nécessairement en con-
« dure que les ordres de Votre Altesse sont au moins
ce très*peu respectés par les tribunaux. La confëdéra-
« tion de son côté a tenu scrupuleusement ce qu'elle
a avait promis; elle a cherché aussi à prévenir les
a prêches publics autant qu'il lui a été possible ; à la
ce vérité^ il n'est pas étonnant que le trop long retard
<K d'une réppnse de Madrid ait rempli les esprits de
ce défiapce^ et qu'abusés par l'espoir d'une assemblée
c des étatfr'généraux ils soient peu disposés à croire à
« d'autres assurances. Les confédérés ne se sont point
(i) Bufguadiusy lib. m, p. ^38 ,239. — Meteren, liv. ix , p. 43, verxo.
I
336 SOULiEYElf EUT DES PATS-BÂS.
« allies aux ennemis de leur patrie; ils n^en ont jamais
« éprouvé la tentation. Si des troupes françaises osent
V se montrer dans nos provinces, nous serons les prê-
te liiîers à cheval pour les en chasser; mais nous voii-
« ions être sincères avec Votre Altesse. Nous avons
« cru lire dans vos regards des signes de votre mé-
«( «Contentement contre nous ; nous voyons en posses-
« sron exclusive de votre confiance des hommes qui
ce sont connus par la haine qu'ils nous portent. Nous
< entendons dire chaque jour que l'on recommande
<c d'éviter tout commerce avec nous , comme si nous
« étions des pestiférés ; que le jour de l'arrivée du roi
«c sera celui du jugement. N'est-il pas naturel que les
<c soupçons qu'on nous témoigne aient à la fin excité
ce les nôtres; que , par le reproche de lèse-majesté dont
« on cherche à noircir notre confédération , les pré-
« paratifs militaires du duc de Savoie et d'autres
a princes y qu'on dit êtfe dirigés contre nous, les né-
« gociations du roi avec la cour de France, pour ob-
a tenir le passage d'une armée espagnole destinée
«c contre les Pays-Bas , qu'enfin d'autres circonstances
a nous aient provoqués à songer à notre sâreté et, à
ce nous fortifier par des alliances avec no^ amis de
a l'extérieur ? On nous accuse , sur des bruits vagues
c< et équivoques , de prendre part aux excès de la po-
te pulace protestante : faut-il toujours ajouter foi aux
« clameurs publiques? Il est vrai, cependant, qu'il se
« trouve parmi nous des protéstans pour lesquels la
LITRE in y CHAPITRE III. 337
« tolérance religieuse serait le don le plus précieux ,
« mais ils n'ont jamais oublié ce qu'ils doivent à leur
<K prince. Ce n'est point la crainte de la colère du roi,
' tK qui nous a engagés à tenir cette assemblée» Le roi
« est'bon ^ nous espérons qu'il sef a juste. Ce n'est donc
\R pas un pardon que nous cherchons près de lui , et
n entore moins l'oubli que nous implorons pour des
« actions ^ qui parmi les services que nous avons
a rendus à Sa Majesté, ne sont pas les moins impor-
te tans. Il est encore vrai que des envoyés des luthé-
« riens et des calvinistes se sont rendus près de nous
€s à Saint-Trond; ils nous ont même communiquéune
« requête que nous mettons ici sous les yeux de Votre
« Altesse. Ils y offrent de déposer les artnes en se ren^
v< dant à leurs prêches , si la confédération veut leur
« garantir leur sûreté ^ et la convocation des états gé-
« néraux. Nous avons dru devoir leur promettre l'une
ce et lautre; mats notre promesse seule n'a aucune
«c forée, si elle n'est confirmée par Votre Altesse, et par
« quelques-uns de ses principaux conseillers. Parmi
a ce^ derniers , aucuns ne peuvent être mieux instruits
ce de l'état de nos affaires , et avoir pour nous des inten*
« tiôns plus loyales^ que le prince d'Orange, et les
a comtes d'Ëgmont et de Hoorn. Notiis les acceptons
« volontiers pour médiateurs , pourvu qu on les inves-
« tisse des pleins-pouvoirs nécessaires, et qu'on nous
a donne l'assurance qu'aucunes troupes ne seront le-
« vées, aucun général ne sera nommé pour les com«-
I. 22
338 somimBHcirT des pats-bas.
A mander, sans qu'ils en ëoient instruits. Nous ne àési-
« rons au surplus cette garantie que pour un temps
c limite, à Texpiration duquel le roi sera libre de la
« retirer ou de la confirmer. S'il se détermine pour le
ft premier parti, il est de toute justice que Ton nous as-
^ signe un terme pour mettre en sûreté nos personnes
« et nos biens. Trois semaines nous suffiront. Enfin
« nous nous engageons aussi à ne rien entreprendre
« sans la participation de ces trois médiateurs (i)« «
Les confédérés n'auraient pas osé s'exprimer atec
autant de hardiesse , s'ils n'eussent pas été certains de
trouver des secours et des protecteurs ; mais la gou*^
vemante était aussi p^i en état de leur accorder ce
qu'ils demandaient , que de s'y opposer avec énergie.
La plupart des cons^Uers d'état avaient quitté
Bruxelles pour retourner dans leurs provinces, ou
s'étaient retirés des affaires sous divers prétextes;
Marguerite y abandonnée de tous , privée de conseils ,
sans argent , forcée pour s'en procurer de recourir à
la générosité du clergé j et bientôt par l'insuffisance
de cette ressource , d'établir une loterie , dépendante
des ordres d'Espagne qu'on attendait toujours et qui
n'airi vaient jamais , se vit enfin réduite à Hiumiliante
nécessité de convenir avec les confédérés de Sainte
(i) lïeteraii liv. tf, p. 4a, verso ^ 43 , reeto. — Burgundius, lib. in,
p, a4o«-«ft46. — Strida, t I, ïïb. v, p» a47. — Meursius, Kb. i,
p. 3o — 33.
uvRS m y cHAPiXRK m. 339
Trond, qu'ils attendraient pendant vingt-quatre jours
encore la résolution du roi, avant d'entr^rendre
une démarche ultérieure. On s'étonnait avec raison
que le roi continuât toujours à différer une réponse
définitive à la requête des confédérés, quoique Toa fût
instruit généralement qu'il avait répondu à des écrits
d'une date moins ancienne , et que la gouvei*nante in^
sist&t près de lui sur ce point de la manière la plui
pressante. Dès la première explosion des prêches pu*i
blics , elle avait ordonné au marquis de Bergh de ré-
joindre le baron de Montigny pour appuyer plus
vivement, comme témoin oculaire de ces nouveaux
événemens , le rapport qu'elle avait adressé au roi pai?
écrit, et obtenir de ce monarque une décision plus
prompte (i).
Cependant Florent de Montigny était arrivé à Ma-
drid, où il avait reçu l'accueil le plus flatteur. Il devait^
d'après ses instructions^ solliciter l'abolition de l'in-
quisition, la modération des placards, l'augmentation
des conseillers d'état, et la suppression des deux
autres conseils ; exposer au roi les désirs de la nation
pour la convocation des états généraux^ et le presse»
vivement, au nom de la régente, de se rendre sans
délai dans les Pays-Bas. Mais comme Philippe cher^
chaît toujours à gagner du temps, on amusa Mott#
. (i) llopper, Troubles des Pays-Bas, t. Il , pari, u, p. 91 , 9ÎI. - BUr-
gundiiis, lib. m, p. a 52.
34o souLivEMBirr pes pats-bas.
ligny jusqii'à Tam^^^ ^^ ^^ collègue, sans lequel le
soi ne voulait pas prendre de résolution dëfiaitive^
liontigny avait cependant tous les jours , et à toutes
les heures qui lui convenaient , audience du roi , qui
donna ord|*e dç lui communiquer les dépêches de la
duchesse et les réponses que Ion y faisait. U fut sou-
vent aussi introduit dans le conseil des affaires des
Pays-Bas y oii il ne cessa jamais de solliciter le roi de
coqvoquer les états généi*aux comice l'unique moyen
de mettre fm aux troubles. Il lui proava aussi quune
amnistie générale et illimitée pourcait seule étouffer
la défiance qui servait de fondement à toutes ces
plaintes ^ et qui serait toujours un obstacle invincible
aux mesures du gouyemement, quelque bien com-
binées qu'elles fussent. Se fiant à sa profonde connais^
sance des af&ires et du caractère de ses compatriotes ,
il osa auprès du roi ^ porter garant de leur, invio-
lable fidélité y dès que Sa Majesté les aurait convaincus
par une conduite loyale de la pureté de ses intenr-
lions ; et il affirmait au contraire qu'on ne devait avoir
aucun espoir de conciliation , tant que les Belges ne
seraient pas guéris de. la crainte d'être opprimés et
sacrifiés à la jalousie des grands d'Espagne. Enfin son
collègue arriva y et Yobjei de leur ambassade &t
soumis à de fréquentes délibérati/o^s (l).
(i) Hopger» Troubles des Pays-Bas, t. II, part, u, p. 77, 78 , 79, 81.
— Metcreo, t. Il, p, 4'» verso.
i
UYBE m 9 CHAPITRE III. 34 1
Le roi était alors au bois de Ségovie ; il y assembla
son conseil d'état ; les membres étaient : le dup d'Albe;
don Gomez de Figueroa , comte de Ferfa ; don Antoine
de Tolède , grand commandeur de l'ordre de Saint«*
Jean ; don JuanManriquez de Lara, grand maître-d'ho-
tel de Ja Reine; Ruy Gomez , prince d'Éboli et comte
de Melito; Louis de Quixada , grand écuyer du prince
Charles Tyssenacq , président du conseil des Pays-Bas ;
le conseiller d'état et garde des sceaux Hopper(i); et
le conseiller d'état de Courteville (a). Les séances fu*
rent continuées plusieurs jours de suite; les envoyés y
assistèrent, mais le roi n'y parut point. La conduite
de la noblesse Belge y fut examinée par des censeurs
espagnols; on remonta de démarche en démarche jus-
qu'à l'origine dés troubles ; on trouva des rapports entre
des événemens qui n'en avaient jamais eu, et l'on re-
garda comme les conséquences d'un vaste plan des slc^
tions qui devaient leur naissance au moment. Toutes les
démarches des nobles , que le hasard seul avait rap-
prochées, et que le cours le plus naturel des choses
avait dirigées , étaient aux yeux de ces conseillers le
résultat d'un projet profondément combiné pour in-
troduire une liberté de conscience universelle, etpouif
pkoer la noblesse à la tête des affaires, oc La première
(x) Dans ses mémoires il nous a domié, comme témoin, les détails âp^
cette séance. (T. II , part, ii , p.. 88 , 89. )
(a) Hopper, t. Il, part. 11, p. 87, 88.
34^ SODI^VUEHT D^ PATS-BAS.
« teoUlive , di8aieDl4b , qu'on avait frite dans cçtte.
« intention y était l'expiiUion violente du cardinat
« Granvelle, auquel on n'avait à reprocher ^e d'être
« en possession d'un pouvoir que Von aurait préféré
« exercer soi-même. La seconde avait été l'envoi «ia
« comte d'Egmont en Espagne , qui devait insister suc
c l'abolition de l'inquisition , la modération des lois
« pénales , et déterminer le roi à étendre les attribu-
c tions du conseil d'état; mais comme on ne put
«r obtenir ce qu'on avait l'air de demander d'une ma-^
m nière aussi modeste , on essaya d'arracher le con«*
« sentement de la cour par une troisième et auda-
« dieuse tentative , une conjuraticm formelle ^ la
« confédération des gu^uc. Enfin la quatrième qui
« vient d'être hasardée est cette nouvelle ambassade
« où l'on lève hardiment le masque , et où l'on manir
« teste clairement , par les propositions insensées qu^
« l'on ne rougit pas de faire au roi , le but où l'oa
«c voulait parvenir par les démarches précédentes. A
ce quoi j ajoutaient les Espagnols , peut conduire l'abo*
« lition de l'inquisition , si ce n'est à une entière
« liberté de croyance ? comment désormais diriger
« les consciences ? Cette modération proposée ne
9 mène-t-elle pas à l'entière impunité de toutes les
« hérésies? Qu'est-ce que ce projet d'étendre les attri-
if butions du conseil d'état , et de supprimer les deux
« autres, sinon un changement total dans le système
a de l'administration en faveur de la noblesse , et un
Livre iii^ chapitre ht. 343
^ ^uvemement central pour toutes les provinces des
tx Pays-Bas ? Ce ooiioàurs tumultueux des hérétiques
n aux prêches publics n'est-il pas un nouTcau moyen
«c essayé dans les mêmes intentions ^ lorsqu'on a vU
« que la ligue des grands dans le conseil d^état et
« la confédération des gueux n'avaient pas produit le
et résultat qu'on s^était proposjé (i) ? >»
Au suipltis 9 quelles que fussent les causes du mal^
<>n ^tait d'accord sur l'imminetice du danger ; le
moyen le plus prompt et le plus certain de le faire
disparaître était sans contredit l'arrivée immédiate
du ktn à Bruxelles. Mais l'année était déjà fort avancée;
les préparatifs de ce voyage auraient absorbé le peu
àd trnnps qui restait encore jusqu'à l'hiver ; la saison
oragdUse >, et la crainte de tmnber entte les mains des
corsaires anglais ou français , qui rendaient la navi-
gation peu sûre , ne permettaient pas de chmsir le
rhemin le plus court par la mer du notd ; les rebelles
pouvaient même, pendant ce temps, prendre posses-
sion de Ifle de Walcheren , et s'opposer au débarque^
ment du roi ; il n'était donc pas possible de penser à
ce voyage avant le printemps de l'année suivante y et
il fallait , faute du seul moyen in£iillible , se contenter
d'ion parti mitoyen. On convint donc de proposer au
roi y i* d'abolir dans les Pays-Bas l'inquisition papale
et de se contenter de l'inquisition épiscopale ; a* de
(i) Hopper, Troubles des Pays-Bas, t. II, pari, ii, p. 80 — 83.
344 SOUli:VEMENT DES PATâ-FAS.
faire rédiger un nouveau plan pour l'adoucissement
des ëdits dans lequel la dignité de la religion et
celle du roi seraient plus respectées que dans le projet
qui avait été envoyé des Pays-Bas ; 3^ qu'afin de ras-
surer les esprits ^ et d'essayer toutes les voies d'huma-
fxiléj il plût au roi deconférer à la duchesse des pleins-
pouvoirs pour accorder une amnistie à tous ceux qui
n'avaient rien commis de criminel ou qui n'étaient
pas déjà condamnés juridiquement , à l'exceptioii
toutefois des ministres et de ceux qui leur auraient
donné asile ; que toutes ligues^ confédérations , assem*
blées publiques et prêches j seraient désormais inter-
dits sous des peines très-sévères ; que cependant si
Ton n'obéissait point à ces ordonnances « la. goûter^
nante aurait la liberté d'employer , pour soumettre les
récalcitrans par la force des armes ^ les compagnies
d'ordonnance et les garnisons des villes, de lever en
cas de besoin de nouvelles troupes , et d'en nommer
les commandans ; enfin , qu'il serait bon que Sa Ma-
jesté écrivît aux principales villes , aiix prélats et aux
thefs de la noblesse , pour ranimer leur zèle, à quel-
ques-uns de sa propre main, et à tous dans des
termes gracieux (i).
Aussitôt que ces résolutions du conseil d'état fu-
rent communiquées au roi , son premier soin fht d'or-
(i) Hopper, Troubles des Pays-Bas, t. Il, part ii, p. 87 — 89. —
Metercn^liv. 11, p. 41, verso.
UYIUE III y CHAPITRE III. 353
donner dans les principales villes du royaume et
même dans les Pays-Bas des processions et des
prières publiques pour implorer l'inspiration divine
sur les dëoîçions qu'il allait prendre (i)« Il parut en
personne dans le conseil d'état pour sanctionner ces
résolutions y et pour les faire expédier sans délai. Il
déclara que Tàsdemblée des états généraux ^it inu-
tile y et il la refusa formellement. Il prit l'engagement
de conserver à sa solde quelques régimens allemands
et de leur payer les arrérages qui leur étaient dus y
afin qu'Us le servissent avec d'autant plus de zèle ; il
ordonna à la gouvernante , dans une lettre particu-
lière y de se préparer secrètement à la guerre ^ et de
&ire lever en Allemagne trois mille cavaliers et dix
mille fantassins. Il lui expédia des provisioqs à cet
effets et lui assigna trois cent mille florins d'or (a).
n écrivit à des particuliers et à des villes des lettres
autographes où il les remerciait en termes affectueux
du zèle qu'ils avaient témoigné jusqu'à ce jour pour
son service 9 et les sollicitait de persévérer dans cette
conduite. Quoiqu'il fût inflexible relativement au
point essentiel sur lequel la nation insistait principa-
lement , la convocation des états généraux ; quoique
cette amnistie limitée et équivoque pût être consi-
(i) Meteren , liv. n , p. 41^ verso.
(2) Hopper, Troubles des Pays-Bas, t. II, part. 11, p. 9a , qS, 96.
BurgundiuSjIib. m, p. aSS. — Melcren, liv. 11, p. 4a, ^nerso.
1. 23
354 SOCILt^lVFMElCT DES PATS*BÂ.S.
dërée comme Dulie , et dépendit trop de Tarbitraife
■
pour rassurer les esprits; quoique enfin il rejetât
redit de modération proposé comme étant trop doux ,
tandis que dans les Pays-Bas on se plaignait encore
de sa rigueur; il avait pourtant fait cette fois une
démarche extraordinaire en faveur de la nation , en
lui sacrifiant l'inquisition papale , pour lui rendre Tin-
quisition épiscopale à laquelle elle était accoutumée.
Elle avait trouvé dans le conseil d'Espagne des juges
plus équitables qu'elle n'aurait dû vraisemblablement
l'espérer. Il est impossible de savoir si , à une autre
époque et dans d'autres circonstances , cette sage
condescendance aurait produit l'effet qu'on en atten-
dait : mais alors elle vint trop tard ; lorsque les lettres
du roi arrivèrent à Bruxelles , les iconoclastes avaient
déjà commencé leurs désordres.
Fin DV PREMIER VOLUME.
TABLE DES CHAPITRES
CONTENUS DANS LB PREMIER VOLUME.
Pabface du traducteur pag, v
Préface de l'auteur * i
Introduction 7
LIVRE PREMIER.
Ghap. I. Histoire des4^ay9-Bas jusqu'au 16'' siècle. 33
— II. Les Pays-Bas sous Gbarles-Quint. ... 60
— III. Les Pays-Bas sous Philippe II 84
— IV. Le tribunal de l'Inquisition. ..... 96
— y. Autres infractions à ]a constitution des
Pays-Bas 108
— VI. Le prince d'Orange et le comté d'Eg-
mont 114
-— VII. Marguerite de Parme i3i
LIVRE SECOND.
Ghap. L Le cardinal Granvelle i49
— II. Le Gonseil d'État. . .- 208
— III. Le comte d'Egraont en Espagne. . . . a3o
— IV. Sévérité des édits de religion. — Oppo-
sition générale de la nation 240
LIVRE TROISIÈME.
CiTAP. I. Conjuration de la noblesse 257
— II. Les Gueux. . ^89
— III. Les Prêches publics 3ii
FIN de la table du PREMIER VOLUME.